Paru dans les "Cahiers d'ARRI" : N° 4

Antoine de Saint Exupéry

Antoine de Saint-Exupéry a écrit dans la nuit du 29 mai 1944, celle-là même qui précéda son dernier décollage, une lettre à son ami John Phillips, correspondant de guerre américain. Il s’agit sans nul doute de la dernière lettre de Saint Exupéry que son destinataire devait plus tard publier dans un très beau livre : «Odd world». Elle n’en est pas moins très peu connue. Le regard de Saint Ex sur les Américains, à qui il devait tant, nous paraît aujourd’hui prémonitoire.

J’ai quitté les Etats-Unis en Avril 1943 pour rejoindre en Afrique du Nord mes compagnons de guerre de Flight to Arras. J’ai voyagé à bord d’un convoi américain. Ce convoi de trente navires transbordait des Etats-Unis en Afrique du Nord cinquante mille soldats de chez vous. Quand, au réveil, je me promenais sur le pont, je retrouvais autour de moi cette ville en marche. Les trente navires pesaient puissamment sur la mer. Mais j’éprouvais autre chose qu’une simple sensation de puissance. Ce convoi évoquait pour moi l’allégresse d’une croisade.

Amis d’Amérique, je voudrais vous rendre pleinement justice. Un jour peut-être des litiges plus ou moins graves s’élèveront entre vous et nous. Toute nation est égoïste. Toute nation considère son égoïsme comme sacré. Il se peut que le sentiment de votre puissance matérielle vous fasse prendre aujourd’hui ou demain des avantages qui nous paraîtront nous léser injustement. Il se peut que s’élèveront un jour entre vous et nous, des discussions plus ou moins graves. Si la guerre est toujours gagnée par les croyants, les traités de paix quelquefois sont dictés par les hommes d’affaires. Eh bien si même un jour je forme dans mon cœur quelques reproches contre les décisions de ceux-là, ces reproches ne me feront jamais oublier la noblesse des buts de guerre de votre peuple. Sur la qualité de votre substance profonde je rendrai toujours le même témoignage. Ce n’est pas pour la poursuite d’intérêts matériels que les mères des Etats-Unis ont donné leurs fils. Ce n’est pas pour la poursuite d’intérêts matériels que ces garçons ont accepté le risque de mort. Je sais et je dirai plus tard chez moi en vue de quelle croisade spirituelle chacun de vous s’est donné à la guerre. J’ai, parmi d’autres, deux souvenirs à verser comme preuves.

Voici la première.

Au cours de cette traversée en convoi, mêlé comme je l’étais à vos soldats, j’ai été nécessairement le spectateur de la propagande de guerre qui leur était destinée. Or, toute propagande est un monstre amoral qui, pour être efficace, fait appel à n’importe quel sentiment noble, vulgaire ou bas. Si vos soldats étaient partis en guerre pour la seule défense des intérêts américains, la propagande eût avant tout insisté chaque jour sur vos puits de pétrole, vos plantations de caoutchouc, vos marchés commerciaux menacés. Or, c’est à peine si elle effleurait de tels sujets. S’il était parlé d’autre chose c’est que les garçons de chez vous désiraient entendre autre chose. Et que leur disait-on qui pût motiver à leurs propres yeux le sacrifice de leur vie ? On leur parlait des otages pendus de Pologne. On leur parlait des otages fusillés de France. On leur racontait quelle nouvelle forme d’esclavage menaçait d’étouffer une partie de l’humanité. On leur parlait non d’eux-mêmes mais des autres. On les faisait solidaires de tous les hommes de la terre. Les cinquante mille soldats de mon convoi partaient en guerre pour sauver, non le citoyen des Etats-Unis, mais l’Homme lui-même, le respect de l’Homme, la liberté de l’Homme, la grandeur de l’Homme. La noblesse de votre peuple imposait la même noblesse à la propagande. Si même un jour vos techniciens de la paix lèsent quelque chose de la France au nom de ses intérêts politiques ou matériels, ils trahiront votre véritable visage. Comment oublierais-je pour quelle grande cause le peuple des Etats-Unis nous a combattus ?

Cette foi en vous a été confirmée à Tunis où je faisais parmi les vôtres, en juillet 1943, des missions de guerre sur Lightning. C’est ma seconde preuve.

Voyez-vous, amis d’Amérique, il me semble que quelque chose de neuf est en formation sur notre planète. Les progrès matériels des temps modernes ont certes relié les hommes par une sorte de véritable système nerveux. Les liaisons sont innombrables. Les communications sont instantanées. Nous sommes matériellement unis comme les cellules d’un même corps. Mais ce corps n’a point encore d’âme. Cet organisme n’a pas pris encore conscience de soi. La main ne se sait pas solidaire de l’œil. Et cependant c’est cette conscience d’une unité future qui tourmentait confusément ce jeune pilote de vingt ans, qui se préparait à travers lui…

Vos jeunes gens meurent dans une guerre qui pour la première fois dans l’histoire du monde est pour eux, malgré toutes ses horreurs, une confuse expérience d’amour. Ne les trahissez pas. Que ce soit eux qui dictent leur paix, le jour venu ! Que cette paix leur ressemble ! Cette guerre est noble, que leur foi en l’Esprit ennoblisse de même la paix…

Et moi je suis heureux parmi mes camarades la France est parmi ceux là. Après mes premières missions sur Lightning on avait découvert mon âge. Quarante trois ans ! C’était un scandale. Vos règlements américains sont inhumains. On ne prête pas à quarante-trois ans un avion rapide comme le Lightning. Les longues barbes blanches s’entortillent dans les commandes et provoquent des accidents. Durant quelques mois j’ai donc chômé…

Mais comment penser sur la France si l’on ne prend pas une part du risque ? Là-bas on souffre. On lutte durement pour survivre. On meurt. Comment juger de quelque bureau de propagande ceux, même les pires, qui là-bas vivent le drame dans leur chair ? Et comment aimer les meilleurs ? Aimer c’est participer, c’est partager.

Enfin j’ai dû au miracle d’une décision du général Ecker de voir tomber ma barbe blanche et j’ai retrouvé mon Lightning…

J’ai retrouvé Gavoille, celui-là même de Flight to Arras qui commande, dans votre groupe de reconnaissance, notre escadrille française. J’ai retrouvé aussi le Hochede de Flight to Arras, celui dont je disais autrefois qu’il était le saint de la guerre et que la guerre cette fois-ci a tué sur Lightning. J’ai retrouvé tous ceux-là dont je disais que, sous le talon de l’envahisseur, ils étaient non des vaincus mais des graines enfouies dans le silence de la terre. Après le long hiver de l’armistice, la graine a germé. Mon escadrille d’autrefois s’est de nouveau épanouie au jour comme un arbre. J’ai la joie de participer de nouveau à ces plongées de scaphandrier que sont les missions de haute altitude. On s’enfonce, dans les territoires interdits, habillé d’instruments barbares, environné d’un peuple de cadrans. On respire au-dessus de sa propre patrie un oxygène fabriqué aux Etats-Unis. L’air de New-York dans le ciel de France, n’est-ce pas étonnant ? On pilote ce monstre léger qu’est le Lightning P.38 à bord duquel on a l’impression, non de se déplacer, mais de se découvrir présent partout à la fois sur un continent. On ramène des photographies qui passent sous l’analyse stéréoscopique comme des lamelles ensemencées sous le microscope. Les interprétateurs photographes font un travail de bactériologues. Ils recherchent sur le corps de la France en danger les traces du virus qui la dévore. Les fortins ennemis, les dépôts ennemis, les convois ennemis apparaissent sous la lentille comme des bacilles minuscules. On peut mourir…

… Et puis la poignante méditation en termes de vol au-dessus de la France, si proche à la fois et si lointaine ! On en est séparé comme par des siècles. Toutes les tendresses, tous les souvenirs, toutes les raisons de vivre sont là bien étalés à trente cinq mille pieds sous les yeux, bien éclairés par le soleil, et cependant plus inaccessibles que les trésors des pharaons sous la vitrine d’un musée.

Antoine de Saint-Exupéry