Paru dans les "Cahiers d'ARRI" : N° 5

La bombe H française

par Denis BRETON

D’abord officier de marine ayant participé au déminage des côtes atlantiques à la fin de la guerre, Denis Breton a consacré l’essenteil de sa carrière au Commissariat de l’Energie Atomique. Il a effectué plusieurs séjours aux Etats-Unis et en Grande Bretagne, notamment comme conseiller d’ambassade. Il a enseigné la physique nucléaire dans plusieurs universités américaines. Denis Breton qui est membre d’ARRI a bien voulu nous faire part de «Confessions atomiques» au cours d’un déjeuner du Club Réalités Internationales. Jehan Duhamel nous en rappelle l’essentiel.

C’est en février 1960, seize ans après les Etats-Unis, que la France a pu faire éclater sa première bombe atomique, la bombe A. Ce n’est qu’en août 1968, à l’issue d’une longue et difficile expérimentation, qu’explosait le premier engin thermonucléaire français, la bombe H, faisant de la France la cinquième puissance atomique mondiale, après les USA, l’URSS, la Grande-Bretagne et la Chine.

Fission nucléaire et fusion nucléaire

La matière, quel qu’en soit l’état, solide, liquide ou gazeux, est constituée d’une infinité de corpuscules infiniment petits mais complexes que sont les atomes, la composition de l’atome de chaque corps simple étant évidemment différente d’un corps simple à l’autre et la combinaison des atomes de plusieurs corps simples constituant des corps composés qu’analyse la chimie .moléculaire.

Les atomes eux-mêmes sont constitués de composants (protons, neutrons, électrons) ayant des charges électriques positives, négatives, voire neutres, organisés de telle manière que l’atome est finalement électriquement neutre.

Le nombre de protons, qui constituent avec les neutrons le noyau central de l’atome, caractérise un élément déterminé qui est ainsi identifié par son numéro atomique, par exemple l’uranium 235, le plutonium 239.

Deux éléments ayant les mêmes propriétés chimiques, mais différant par leur numéro atomique s’appellent des isotopes : l’uranium 235 et l’uranium 238 sont deux isotopes du même corps simple, l’uranium.

L’industrie nucléaire, civile ou militaire, est fondée soit sur l’éclatement en chaîne d’atomes lourds, uranium ou plutonium, (c’est la fission atomique), soit sur l’interpénétration en chaîne d’atomes légers d’hydrogène ( c’est la fusion atomique).
On sait provoquer la rupture des atomes fissiles au moyen d’un bombardement de neutrons, particules qui, comme leur nom l’indique, sont électriquement neutres. C’est la fission atomique. Si on provoque cette fission dans une masse de matière d’un poids minimal, dite masse critique, au-dessous de laquelle la démultiplication ne se produit pas, on provoque une réaction en chaîne qui dégage une très forte quantité de chaleur, de l’ordre de plusieurs millions de degrés.

Dès lors se présentent deux possibilités.

- Ou bien l’on maîtrise, par diverses techniques appropriées, la multiplication neutronique de manière qu’elle se développe lentement. On contrôle alors le dégagement calorique et on est en mesure d’en extraire une énergie que l’on canalise par un dispositif adéquat. On crée ainsi un réacteur nucléaire qui constitue la base d’une installation industrielle.

- Ou bien on laisse la multiplication neutronique se développer spontanément ; l’intense énergie dégagée produisant une explosion qui intervient en quelques fractions de secondes : c’est la bombe A, la bombe atomique, la bombe d’Hiroshima.

Contrairement à la fission nucléaire qui consiste seulement à rompre le noyau d’un atome lourd, la fusion nucléaire consiste, comme son nom l’indique, à fondre ensemble deux noyaux atomique en un seul. La fusion dégage une quantité d’énergie très supérieure à celle que produit la fission, générant des températures de l’ordre de plusieurs dizaines de millions de degrés. Elle est dite, pour cette raison, fusion thermonucléaire. L’explosion, qui se produit dans un temps extrêmement court, constitue la bombe thermonucléaire, ou bombe H, ainsi dénommée en raison du rôle que joue l’hydrogène dans la chaîne des réactions. La mise au point de la fusion nucléaire nécessite de très nombreuses expériences. La connaissance résultante des paramètres nécessaires à la création d’une fusion thermo nucléaire est un secret jalousement gardé par ceux qui le possèdent.

Il n’a pas été possible, à ce jour, d’exercer sur la fusion thermonucléaire un contrôle analogue à celui qui peut accompagner la fission nucléaire, de sorte que la fusion thermonucléaire n’a pas, pour le moment, d’applications industrielles, mais seulement militaires.

Les implication politiques de l’expansion du nucléaire

De très nombreux pays cherchent à se doter des moyens de production d’énergie nucléaire de fission à usage industriel. Mais leurs ambitions s’étendent aussi le plus souvent jà la maîtrise du nucléaire de fusion, c'est-à-dire du thermonucléaire à finalités militaires.

L’uranium nécessaire à la fission atomique comme à la fusion atomique (uranium 235) est assez abondant sur la planète, même s’il n’est localisé qu’en certaines régions. L’extraction en est relativement aisée, bien qu’onéreuse, car il est disséminé en très faible proportion (0,7%) dans un isotope beaucoup plus courant, l’uranium 238, dont il faut le séparer. Il existe notamment d’importants gisements d’uranium en France.

Les pays possédant une industrie nucléaire à usage civil se prêtent volontiers à une collaboration avec les pays demandeurs, non seulement en leur vendant de l’uranium 235, mais, au-delà, en leur transférant les techniques permettant l’utilisation du minerai à des fins civiles, c’est-à-dire industrielles. C’est notamment ce que la France a fait au bénéfice d’un certain nombre de pays, dont en particulier l’Irak.

S’agissant du nucléaire à usage militaire, c’est-à-dire de la faculté de produire des bombes A, et plus encore des bombes H, les cinq grands pays qui en étaient détenteurs en 1968, à savoir les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la Russie, la Chine et la France, ont fait adopter au niveau de l’ONU la Convention de non prolifération des armes nucléaires qui leur en réserve la détention exclusive, et par conséquent les secrets de production, prenant en considération les risques que ferait courir à l’ensemble du monde la détention du nucléaire militaire par des pays dont le comportement incontrôlable peut inspirer de graves inquiétudes au sein des confrontations internationales.

Les Etats-Unis ont été le premier pays à mettre au point la bombe A, en 1944, puis ultérieurement la bombe H. Ils ont ensuite conservé les secrets industriels liés à la réalisation de la bombe H, obtenus en partie grâce au concours de plusieurs experts atomiques d’origine européenne réfugiés chez eux au cours de la seconde guerre mondiale. Ils sont parvenus à détenir jusqu’à 55% de la totalité des têtes nucléaires recensées dans le monde.

Après les Etats-Unis vient la Russie qui, grâce à l’efficacité de ses services d’espionnage aux Etats-Unis, a constitué un stock de têtes nucléaires représentant 43% du total de l’arsenal nucléaire militaire mondial.

La Grande-Bretagne, bénéficiant d’un contact préférentiel avec les Etats-Unis, a procédé à 45 essais thermonucléaires avant d’y mettre fin. Elle disposerait actuellement de quelque 200 têtes nucléaires mises à la disposition de ses forces maritimes et aériennes.

Avec l’aide de la Russie, la Chine a procédé au même nombre approximativement d’essais nucléaires que la Grande-Bretagne. Elle disposerait d’environ 400 têtes nucléaires..

C’est en août 1968 que la France, dernière venue au club des cinq grandes puissances atomiques, a réussi à faire exploser sa première bombe H. Elle a procédé à 97 tirs thermonucléaires avant d’y mettre fin récemment. Après avoir disposé de quelque 1200 têtes nucléaires, elle en conserve seulement 500.

C’est qu’en effet sont intervenus, entre les cinq Etats disposant de la Bombe H, des accords dits SALT visant, dans le cadre d’une convention internationale de relatif désarmement, à mettre fin à leurs essais thermonucléaires et à limiter leur potentiel thermonucléaire. Aux termes de ces accords, les Etats-Unis, notamment, se sont engagés à réduire le nombre de leurs têtes nucléaires de 55.000 à 2.500.

En marge des cinq pays officiellement détenteurs de têtes nucléaires, trois pays sont parvenus à se procurer plus ou moins clandestinement l’arme thermonucléaire. En premier lieu, Israël, qui a bénéficié initialement du concours de la France, et possèderait environ 200 têtes nucléaires affectées à ses forces aériennes et terrestres, accrues récemment de trois sous-marins conventionnels commandés à l’Allemagne.

S’y ajoute l’Inde qui, possédant de bons physiciens, a réussi à construire avec l’aide du Canada des réacteurs conventionnels produisant du plutonium et détiendrait environ 150 têtes nucléaires dont elle s’est engagée à limiter la possession à exercer un effet de dissuasion.

Egalement le Pakistan avec lequel la France a exercé, puis interrompu, une collaboration nucléaire et qui disposerait d’une quinzaine de têtes nucléaires face à son puissant voisin.

Viennent ensuite un certain nombre de pays prétendant à l’arme atomique sans avoir pu finaliser leurs essais ou après avoir renoncé à les poursuivre. Ce sont l’Iran, aidé par la Russie, qui a décidé d’arrêter son programme nucléaire, l’Irak, appuyé un temps par la France, dont les installations nucléaires paraissent avoir été anéanties à la suite du bombardement par Israël de son réacteur expérimental Osirak, l’Afrique du Sud, en coopération probable avec Israël, qui a démonté ses installations atomiques militaires, la très secrète Corée du Nord qui poursuit ses essais en dépit de l’embargo mis, à titre de sanction, sur ses importations de pétrole.

Quant au Japon, qui dénie officiellement tout intérêt à l’armement nucléaire, il dispose d’un important stock de matière fissible, ne serait-ce que le résultat du retraitement des combustibles usés de son programme nucléaire civil. Enfin, on ne connaît rien des intentions de l’Algérie, ni de la Libye, mais des conspirations probablement intéressées de ces deux pays avec le Pakistan et la Chine. ne sont pas à exclure.

L’appréhension généralisée de l’arme atomique

De toutes ces observations d’ordre politico-militaire, on peut tirer quelques conclusions témoignant, de par le monde, d’attitudes évolutives, bien qu’opposées, face à l’armement militaire atomique.

On constate d’abord que la protection du secret nucléaire a été un peu partout enfreinte par plusieurs pays au bénéfice de nombreux autres qui ont plus ou moins réussi à s’introduire dans le club atomique après en avoir été exclus par la Convention de non prolifération des armes nucléaires.

Il apparaît en revanche que les cinq pays membres du premier club atomique se sont progressivement inquiétés de l’immense danger que faisait courir à l’ensemble du monde la dispersion croissante de la menace atomique à l’échelle de la planète. Ils ont vigoureusement réagi, d’abord en élaborant des accords internationaux, auxquels la France a adhéré, qui visent à réduire drastiquement le potentiel nucléaire des pays co-contractants par la destruction de la plus grande partie de la réserve de têtes nucléaires conservée par chacun d’eux, ensuite en s’interdisant la poursuite des essais nucléaires sur le terrain.

La renonciation aux essais nucléaires, auxquels la France a mis fin en 1996, tout en démembrant son centre d’expérimentation du Pacifique, n’empêche pas la poursuite des recherches nucléaires en laboratoire, mais ces recherches sont désormais fondées sur la simulation numérique et sur le recours au laser hautement concentré, ce qui les rend plus difficiles et plus aléatoires..

Du point de vue économique, enfin, il est symptomatique que les efforts budgétaires consacrés à la recherche nucléaire soient, ici et là, en notable régression. S’agissant de la France, la part du PNB consacrée au Commissariat à l’Energie Atomique est revenue de 1,2% à quelque 0,6%.

Il n’empêche que l’armement nucléaire simplement tactique n’est pas condamné par les accords internationaux et continue d’être mis à la portée des unités militaires, même si l’on a constaté, au moins en France, que les armées nationales n’ont jamais aimé les armes nucléaires.

Jehan Duhamel