Paru dans les "Cahiers d'ARRI" : N° 5

La crise du Venezuela

par François Treilhou

François Treilhou anime le groupe «Amériques» du Réseau international d’ARRI avec Claude le Gouis. Dans ce cadre il organise des réunions d’information en fonction de l’actualité. Le 9 janvier, il a abordé la question de la crise vénézuelienne.

Le Vénézuéla, grand comme deux fois la France, a 23 millions d’habitants, en majorité métis, avec deux minorités, européenne (18%) et noire (8%) et une très petite communauté d’autochtones (indiens d’origine). C’est un pays tourné vers les Caraïbes, agricole depuis l’origine (cacao, coton, café…) et depuis 1930 gros producteur de pétrole. Son PIB est de 60 milliards de dollars et sa dette de 40 milliards. Son PNB par habitant, 2600 dollars, le situe parmi les pays en voie de développement. Mais ce chiffre moyen ne représente pas l’état réel de la population, avec une répartition très inégale des richesses entre une petite minorité de riches et 56% de la population en dessous du seuil de pauvreté.

Le pétrole est la richesse du Vénézuéla avec une production annuelle de 130 millions de tonnes et des réserves de 9 milliards de tonnes. Neuvième producteur mondial, il est le sixième exportateur mondial, essentiellement vers les Etats-Unis dont quatorze pour cent des importations pétrolières viennent du Vénézuéla. On comprend donc l’intérêt des Etats-Unis pour ce pays.

Depuis quelques mois le Vénézuéla voit régulièrement des manifestations de masse dans les rues, soit de l’opposition, soit des partisans du président. Le pays connaît une crise politique et économique très grave, que l’on pourrait qualifier de « révolution démocratique ».

Après 25 ans de décroissance économique, d’augmentation de la pauvreté qui est passée de 15% à 56 % de la population de 1980 à 1995, de maintien d’une corruption généralisée et d’accroissement de l’insécurité, le peuple vénézuélien a éliminé de la scène politique les deux partis traditionnels, jugés corrompus et inefficaces, en élisant Hugo Chavez à une forte majorité. Le nouveau président, soutenu par une majorité de gauche et nationaliste proposait un processus « révolutionnaire, démocratique et pacifique» avec, comme ambition :

• La suppression de la corruption et du néolibéralisme « sauvage »,
• La réduction des inégalités sociales (aider les pauvres),
• Une révolution constitutionnelle pour donner au peuple un contrôle sur l’état.

Il fait voter fin 1999 une nouvelle constitution qui introduit le principe du référendum. Il est réélu président pour six ans dans le cadre de cette nouvelle constitution qui, à mi-mandat, soit en juillet 2003, prévoit un référendum pour juger de la politique menée par le président et son gouvernement. Si le résultat est défavorable, les deux démissionnent et l’on procède à de nouvelles élections.

Toute la contestation porte aujourd’hui sur la date de ce referendum. L’opposition à la politique d’Hugo Chavez voudrait qu’il ait lieu début février 2003, avec la conviction qu’elle pourrait faire destituer le président qu’ils accusent de dictature communiste.

Hugo Chavez, dès son élection, a mis en œuvre son programme de réduction des inégalités et d’aide aux plus défavorisés. Quarante-neuf lois ont été élaborées pour cela, dont trois sont très contestées par la classe aisée et l’opposition :

• Une loi agraire qui amorce une redistribution des terres des grandes propriétés,
• Une loi sur la pêche qui attribue une zone côtière de six kilomètres réservée aux petits pêcheurs,
• Une loi permettant à l’Etat de reprendre le pouvoir dans la compagnie des pétroles (déjà nationalisée).

L’opposition s’est cristallisée autour de la classe très aisée (propriétaires terriens, industriels, bourgeoisie), de ceux qui profitent des ressources pétrolières (syndicats, cadres) et de certains hauts dirigeants de l’armée. Elle ne supporte pas le style populiste de leur président et surtout sa politique, qu’elle qualifie de système cubain que l’on veut instaurer au Vénézuéla. Par ailleurs, Hugo Chavez, qui contrôle mal les ressources du pétrole, n’a pas obtenu depuis quatre ans de résultats économiques sensibles en dépit de l’augmentation du prix du pétrole.
Cette oligarchie vénézuélienne a tenté de renverser Hugo Chavez par le coup d’état d’avril 2002. Elle était soutenue par des cadres supérieurs de l’armée, les Etats-Unis et l’Espagne. Deux jours après la mise en place du chef du patronat comme nouveau président, les défilés de masse des classes populaires et le soutien de la majorité de l’armée au pouvoir légal ont rétabli Hugo Chavez à son poste.

L’opposition n’a pas renoncé pour autant et depuis octobre 2002 elle a lancé la « grève civique nationale », comportant des grèves tournantes des entreprises, et surtout depuis le 2 décembre une grève totale de la compagnie pétrolière qui depuis six semaines supprime les 80% des revenus du pays. Pour arrêter cette grève civique, l’opposition demande un référendum qui devrait destituer le président. Cette grève est appuyée par des défilés de masse des opposants dans les rues de Caracas, qui sont suivis le lendemain par un défilé de masse des partisans de Hugo Chavez (c’est à dire les classes défavorisées).
La situation est bloquée, car le président Chavez déclare appliquer la constitution. L’opposition n’hésite pas à entraîner le pays dans le chaos pour arriver à ses fins. L’OEA, organisation des états américains, tente une négociation entre partisans et opposants de Hugo Chavez pour trouver une issue politique au conflit par des élections.. Les Etats-Unis qui ont enregistré l’échec du coup d’état, soutiennent maintenant cette voie plus démocratique.

Pour comprendre cette situation catastrophique du Vénézuéla, il faut brièvement rappeler l’histoire de ce pays.

Le Vénézuéla, plutôt tourné vers les Caraïbes que l’Amérique du Sud, a été conquis par les Espagnols dès 1500. La population autochtone indienne était peu nombreuse. Pendant trois cent ans le système colonial espagnol a mis en valeur le pays sur le plan agricole (coton, cacao, café, maïs) dans de grandes propriétés, créant une oligarchie blanche. De nombreux esclaves noirs venant d’Afrique furent introduits comme main d’œuvre dans les plantations.

En 1810, la population créole constatant la faiblesse du pouvoir espagnol (destitution des Bourbons par Napoléon) juge le moment opportun pour revendiquer l’indépendance. La guerre d’indépendance va durer plus de vingt ans avec à la tête des nationalistes Simon Bolivar, à la fois général et grand politique, qui libère un vaste territoire comprenant le Vénézuéla, la Colombie, l’Equateur, le Pérou et la Bolivie. Il rêve d’une fédération des Etats d’Amérique du Sud, mais doit se replier sur le Vénézuéla dont il devient le premier président. Déçu par les divisions, il quitte le pays en 1830 et meurt sur le chemin de l’exil.

Le Vénézuéla a eu beaucoup de difficultés tout au long du XIX° siècle à échapper aux luttes intestines et aux dictatures. Le pays est resté très pauvre jusqu’à la découverte et l’exploitation des gisements de pétrole, et peu peuplé (3.5 millions d’habitants en 1940).

Ce n’est qu’après la deuxième guerre mondiale qu’un système démocratique s’est installé avec un parti social démocrate de gauche et un parti démocrate chrétien qui ont exercé le pouvoir par alternances régulières. La population a alors crû fortement.

Le Vénézuéla a connu une période faste de 1975 à 1980 après le premier choc pétrolier sous la présidence de Carlos Andres Perez, mais la situation s’est très vite dégradée après les années 1980, le pays sombrant dans la corruption et étant dans l’incapacité de développer une industrie compétitive (absence d’entrepreneurs désireux de produire plutôt que de spéculer). Les importations augmentaient ainsi que la dette extérieure, ce qui plongeait le pays dans une crise économique de plus en plus grave. La partie de la population en dessous du seuil de pauvreté passait de 15% en 1988 à 53% en 1991. Des insurrections devenaient de plus en plus fréquentes dans les rues de Caracas et l’insécurité croissait de façon alarmante. Un colonel, Hugo Chavez, en pris la tête et fut incarcéré : il devint le héros défenseur des pauvres.

En 1998 le pays était au bord du gouffre : Hugo Chavez fut élu légalement président de la République pour sauver le pays, à la tête d’une coalition de partis de gauche et nationalistes qui soutenaient la politique du gouvernement. Après avoir fait voter une constitution il est réélu en 2000 pour six ans et met en place son programme. Une opposition menée par les chefs d’entreprise, les syndicats et l’entreprise exploitant le pétrole a entamé un processus de grève pour bloquer le pays et obtenir la démission de Hugo Chavez. La situation semble bloquée aujourd’hui. Même si Hugo Chavez revendique l’application de la constitution, il n’arrive pas à redémarrer l’industrie pétrolière malgré tous les efforts et le soutien qu’il reçu du Brésil et de l’OPEP. Le rôle de l’armée va être essentiel pour éviter que le pays ne bascule dans la guerre civile.

Est-il possible de guérir les pays de l’Amérique Latine de ses maux qui touchent presque tous les pays :

- corruption,
- inégalités,
- pauvreté,
- dette.

Hugo Chavez se bat pour maintenir le cap en restant dans la légalité. Son voisin du Brésil, nouvellement élu président, José Serra Lula doit résoudre les mêmes problèmes.