Paru dans les "Cahiers d'ARRI" : N° 5

Les liaisons dangereuses afghano-pakistanaises

par Michel Pochoy (Cheam 1982)

C’est dans le cadre du réseau international d’ARRI, secteur Asie, que Michel Pochoy, officier de réserve de l’Armée de l’Air, (Cheam 1982), nous a présenté en décembre 2002 les relations particulières qui ont existé, et existent encore, entre les hommes de part et d’autre de la ligne Durand, frontière artificielle de l’Asie du Sud, proche d’une autre frontière contestée, celle du Cachemire.

A la suite des attentats du 11 septembre 2001, l’Afghanistan et toute une série de pays peu ou mal connus, Cachemire, Ouzbékistan, Pakistan, etc. sont apparus sous les projecteurs des médias. Il convient de les replacer dans leur cadre géographique et historique, afin de montrer leur continuité et leur interactivité, en particulier au-delà des frontières, ce qui devrait permettre de mieux suivre l'actualité de cette région du monde et parfois de la relativiser.

L'Afghanistan : un décor, des personnages

L'Afghanistan, un peu plus grand que la France (655 000 km), est traversé de l'Ouest vers le Nord-Est par la haute chaîne de l'Hindou Kouch débouchant sur un étroit couloir, le Wakhan, jusqu'à la Chine, qu'il borde sur 75 km, avec un seul col frontière à 4 992 m d'altitude. Ce couloir, impraticable sauf en été et à pied, a été délimité au XIXème siècle par les empires britannique et russe lorsque, las de se disputer à propos de l'Afghanistan, ils ont décidé d'en faire un État tampon et donc d'éviter toute frontière commune.

Au nord de l'Hindou Kouch, des terres de lœss descendent vers le fleuve Amou (Amou Darya en russe) qui matérialise la frontière avec le Tadjikistan (1206 km) et l'Ouzbékistan (137 km). Cette frontière nord se poursuit vers l'Ouest avec le Turkménistan (744 km). À son extrémité ouest, l'Hindou Kouch s'étale vers le plateau iranien (936 km de frontière). Au Nord-Ouest, à l'Ouest et au Sud-ouest, c'est le désert. Au Sud-Est et à l'Est, vers la frontière pakistanaise (2432 kilomètres), les piedmonts de l'Hindou Kouch tombent sur des bassins fertiles et peuplés, en particulier la plaine du Shomali, sur laquelle débouche la célèbre vallée du Panshir et le bassin de la rivière Kaboul, au Nord et à l'Est de la capitale.

La population est estimée à 27 millions d’habitants ; l'ethnie pachtoun majoritaire (38%), elle parle le pachtou, langue indo-iranienne. Originaires du Sud-Est du pays, doués de solides traditions guerrières et d'un code d'honneur égalitaire mais propice aux vendettas, le pachtounwali, les Pachtouns ont achevé de conquérir le reste de l'Afghanistan à la fin du XIXème siècle, asservissant les autres ethnies. Des trois groupes de tribus pachtouns : Pachtouns de l'Est, Ghilzay et Durrani, c'est à ce dernier qu'appartient l'actuelle dynastie des rois d'Afghanistan. Le dernier, Zahir Shah, vit en exil à Rome depuis son renversement en 1973 par son cousin progressiste Daoud, lui-même tué lors du coup d'État militaire marxiste d'avril 1978, régime auquel un "contingent limité" de l'armée soviétique a apporté "une aide internationaliste" de 1979 à 1989. À peu près autant de Pachtouns vivent au Pakistan (où on les nomme Pathans) du fait du tracé de la "ligne Durand", frontière délimitée par le traité anglo-afghan de 1893. Par la suite, la plupart des gouvernements afghans ont dénoncé ce traité : le royaume afghan a même voté contre l'admission du Pakistan à l'ONU lors de son indépendance en 1947 revendiquant la province "pachtoun" pakistanaise, dite de la Frontière Nord-Ouest.

La frontière afghano-pakistanaise est d'autant plus poreuse (environ 380 points de passage) que du côté pakistanais, on a maintenu les "zones tribales" (Federally Administered Tribal Areas ou FATA) instituées par les Britanniques, sur lesquelles le pouvoir central n'a que peu d'emprise. Cette frontière voit passer en contrebande drogue, armes, voitures et autres produits de consommation importés en Afghanistan via le Pakistan, donc hors taxe, puis réintroduits en fraude et revendus dans ce dernier. Plus au Sud, elle est régulièrement traversée par les semi-nomades baloutches et leurs troupeaux d'ovins qui fournissent à l’Arabie Saoudite les millions d'agneaux sacrifiés chaque année par les pèlerins venus accomplir le Hadj. Pachtouns et Baloutches sont tribalisés comme toutes les ethnies d'origine nomade.

Quant aux autres ethnies, elles comportent une majorité persanophone et une minorité turcophone. À la suite des invasions perses, le persan est devenu la langue véhiculaire et culturelle de la région sous sa forme locale, le dari. Le parlent les Tadjiks (25 %) du Nord-Est et les Hazaras (19 %), d'origine mongole, dans le massif du Hazaradjat. Les turcophones sont les Ouzbeks (6 %) et les Turkmènes (5 %) et, pour mémoire, quelques Kirghizes, transplantés en Turquie dans les années 80. Les principales ethnies sont sunnites, sauf les Hazaras, naturellement chiites car proches de l'Iran. Comme dans la plupart des pays du Tiers Monde, ce sont des rivalités ethniques, tribales et religieuses qui animent la vie politique : les idéologies importées, comme le marxisme, l'islamisme, et la démocratie, ne font bien souvent que les habiller.
De même, les partis de la résistance afghane représentaient en majorité l'ethnie pachtoune, avec tendances traditionaliste et fondamentaliste, mais aussi les Hazaras chiites et les Tadjiks avec Rabanni, Abdullah et Massoud. Dès la fin officielle du régime marxiste le 28 avril 1992, ils se sont rassemblés, avec les milices ouzbeks ex-communistes du « général » Dostom, en un Conseil islamique de gouvernement de la résistance afghane (51 membres) sous les auspices de l'ONU. La guerre civile pour le contrôle de Kaboul s'en est suivie avec - déjà, mais en ordre dispersé - les "peuples du Nord", non pachtouns, contre le principal parti pachtoun de l'époque, celui du fondamentaliste Hekmatyar. En effet, la guerre contre les Soviétiques avait permis aux ethnies dominées de se doter de forces armées et ainsi, renversant le cours de l'histoire, de prétendre jouer un rôle politique au moins proportionnel à leur importance numérique.

L'Alliance du Nord, composée des mêmes partis tadjik, ouzbek et hazara, a lutté contre les taliban, tous pachtouns (à part leurs mercenaires étrangers), mais ne représentant pas toute l'ethnie pachtoune. Les alliés du Nord ne l'ont pas toujours été et les renversements d'alliances, les massacres de prisonniers et de civils, les bombardements aveugles de Kaboul à la roquette (d'avril 1992 à mars 1995, les cinq batailles de Kaboul ont fait 9 800 morts, 48 900 blessés, 630 000 personnes déplacées) et le nettoyage ethnique ont jalonné - de tous les côtés - ces dix années de guerre civile.
Notons que cette "instabilité" est une constante de l'histoire de l'Afghanistan et de celle des Pachtouns en particulier et que, si "Afghan" était naguère synonyme de "Pachtoun", les actuels peuples du Nord, séparés depuis longtemps de leurs régions d'origine colonisées par les Russes, se disent tous afghans sans hésitation.

Le Pakistan : un décor, des personnages et des militaires

D'une superficie de 803 943 km, le Pakistan se divise en trois zones géographiques distinctes : la région montagneuse du Nord, le bassin de l'Indus et le plateau baloutche.
La région montagneuse du Nord, d'une altitude moyenne de 2 400 m, contient plus de cinquante sommets dépassant 6 500 m, en particulier le K2 (Mont Godwin Austen), le deuxième sommet du monde après l'Everest. Ces sommets appartiennent aux chaînes de l'Hindou Kouch, du Karakoram et de l'Himalaya occidental. Outre une frontière de 520 km avec la Chine, cette région comporte principalement la partie de l'ancienne principauté du Jammu & Cachemire (J&K) sous contrôle pakistanais depuis 1949.

Le bassin de l'Indus, avec ses cinq principaux affluents, les rivières Jhelum, Chenab, Ravi, Sutlej et Bias, constitue la partie fertile et intensément cultivée du Pakistan. Les trois provinces les plus peuplées du Pakistan, le Pendjab avec Lahore et Islamabad (74,4 millions), le Sind avec Karachi (30,4 millions) et la Frontière Nord-Ouest avec Peshawar (17,7 millions), recouvrent ce bassin. C'est le long de ce bassin, sans aucune barrière physique, que passe la frontière de 1.280 km avec l'Inde. Le plateau baloutche est aride et comporte une série de reliefs, le Makran, axés Est-Ouest. La province correspondante, le Baloutchistan avec Quetta est la plus grande et, de loin, la moins peuplée des quatre (6,5 millions). Outre sa partie de frontière afghane, elle comporte 800 km de frontière avec l'Iran définis par les traités anglo-persans de 1871 et 1896.

Au total, une population de 132 millions d’habitants, en comptant les zones tribales (3,1 millions). Pachtouns et Baloutches se définissent par rapport à leur tribu où les hommes sont tous égaux et armés. Les Pendjabis et les Sindis, cultivateurs sédentaires, se définissent par rapport à la famille étendue et pratiquent un clivage en classes sociales inspiré du système des castes hindoues. Dans chaque province, la langue, la culture et la pratique de l'islam sont différentes. La conscience politique des Pakistanais ne dépasse pas les limites de leur province, d'où les efforts des régimes successifs pour les unir par l'imposition d'une langue nationale, l'ourdou, parlée seulement par les Pendjabis et les Mouhadjirs (Indiens musulmans immigrés dans le Sind depuis 1947), et, plus facilement, par la peur de la menace indienne, en attisant la question du Cachemire.

Dans ce pays à majorité rurale, la politique intérieure se résume à une lutte d'influence entre les propriétaires terriens, les fonctionnaires et le groupe croissant des industriels. Devant le piètre niveau de la classe politique, qui donne l'exemple de la corruption au reste de la population, les militaires, le seul groupe (avec naguère les fonctionnaires) à avoir une conscience de l'intérêt national, ont pris le pouvoir plusieurs fois et, même en période de régime parlementaire, se réservent - outre une grosse part du budget de l'État - la gestion des questions trop importantes pour être laissées aux civils : la défense nationale, le nucléaire et les affaires étrangères.

De plus, des partis religieux s'interrogent depuis l'indépendance sur la forme que devrait prendre dans cette République islamique le Nizam-e-Mustapha, le règne du Prophète. Malgré des avancées certaines (tribunaux islamiques, Charia, ...) dues surtout au Général Zia-ul-Haq (1979-1989), adepte des thèses fondamentalistes, les partis religieux continuent à n'avoir aucun succès aux élections législatives.
Plus réformateur que moi, tu meurs !

L'Asie du Sud a ceci de particulier qu'outre les invasions musulmanes diverses et variées, dont les conquérants ont converti les populations de manière plus ou moins persuasive, elle a été soumise au phénomène soufi, dont on dit qu'il touche deux tiers de ses habitants. Alors que l'islam "de base", sunnite ou chiite, se pratique via les cinq prières quotidiennes et le prêche à la mosquée, le soufisme consiste en une recherche spirituelle personnelle, après initiation par un maître, en une quête de Dieu par la prière et la méditation. Forme douce et tolérante de l'islam, elle a été propagée dans le Sous-continent par des mystiques itinérants, le long des voies commerciales.
Elle a particulièrement influencé les habitants de l'actuel Afghanistan, ainsi que ceux de la vallée du Cachemire, deux zones à risque. Il existe des confréries soufi étalées sur plusieurs pays, depuis le Caucase jusqu'à l'Inde (la qaderiyya, la naqshbandiyya, et la chesshtiyya), où les soufis ont communié avec les mystiques hindous, adoptant certaines de leurs pratiques. Dans ce dernier pays, comme au Pakistan, les tombes de maîtres illustres, les pirs ou mourshids, qualifiés de "saints", constituent des lieux de pèlerinage des foules hindoues et musulmanes, et il s'y produit des miracles. On peut les comparer aux marabouts africains.

Ce culte des saints et autres accommodements sont refusés par les sunnites orthodoxes, par exemple les wahhabites (appelés aussi "salafis", "ceux qui se réfèrent au passé") d'Arabie Saoudite, ou encore leurs pairs pakistanais, les deobandis, de l'école d'ouléma (un alim, des ouléma, docteurs de la loi musulmane) de la petite ville indienne de Deoband, dont les écoles coraniques constituèrent le vivier des taliban (un taleb, des taliban, étudiants en école coranique). Les deobandis forment le parti Jamiat-ul Ulema-e Islam (Rassemblement des ouléma de l'islam, JUI). Ce sont eux que l'on voit manifester, avec leurs drapeaux noirs et blancs, contre la coopération pakistanaise à la guerre antiterroriste.

Nous entrons là dans le domaine des réformateurs : comme Luther et Calvin vis-à-vis de l'église catholique, les réformateurs pensent que les sociétés musulmanes se sont écartées du message initial et qu'il faut revenir aux sources de l'islam, à savoir aux textes de base, le Saint Coran et la Sunna. Le Coran est une succession de versets révélés au prophète Mahomet, en état de transe, par l'archange Gabriel. Mahomet les dictait ensuite à son secrétaire. L'ensemble étant parfois difficile à interpréter et Mahomet étant devenu également le chef temporel de la nation arabe, ses disciples et lui-même ont rédigé une sorte de mode d'emploi, la Sunna (la Voie), qui contient entre autres les hadiths, "dires" du Prophète. La loi islamique (charia) découle du Coran et de la Sunna par une série d'interprétations. Il existe quatre écoles ou encore jurisprudences (fiqh) de charia dans le monde sunnite : hanafite (majoritaire en Asie du sud), shafiite, malikite et, la dernière en date et la plus littérale, donc restrictive, l'école hanbalite.

Au XVIIIème siècle en Arabie, Muhammad ibn Abd al-Wahhab, réformateur, champion de l'école hanbalite, fit un pacte avec son ami Muhammad ibn Saud, ce dernier s'engageant à faire appliquer cette école dans ses territoires. En 1932, un descendant de cet ami, Abd al Aziz, dit Ibn Saud, fit l'unité de l'Arabie, baptisée Saoudite, et y imposa le wahhabisme avec quelques accommodements cependant (télévision, etc.). C'est en disant condamner ces accommodements que Ben Laden souhaite la chute de la famille régnante. En Asie du Sud, l'école deobandi, issue d'une réforme du XIXème siècle, et par conséquent les taliban, avaient la même vision que les wahhabites.

Ces réformes sont restrictives, voire régressives. D'où les qualificatifs d'orthodoxes, de traditionalistes, semblables à nos intégristes, donnés à leurs héritiers. À l'autre extrémité de la gamme, la réforme prônée par le fondamentaliste Maudoudi, illustre théologien indien musulman, fondateur du redoutable parti Jamaat-e-Islami (Parti islamique, JI) au Pakistan, part au contraire des textes de base pour adapter la pratique de l'islam à l'évolution du monde moderne. Ceci en utilisant les outils laissés dans ce but par le Prophète : l'interprétation (ijtihad), le raisonnement par analogie (qiyas) et le consensus (ijma).

En pratique, les réformateurs d'Asie du Sud ont tous en commun une intolérance rare, une certaine haine des infidèles, y compris des chiites, tout en n'hésitant pas, selon le besoin, à profiter des produits de la civilisation occidentale. Ils ne reculent pas devant l'usage de la violence. Il est très important d'ajouter que les trois grands mouvements fondamentalistes du XXème siècle sont nés en Égypte, en Iran et en Asie du Sud et, s'ils ont fait école, en Algérie par exemple, c'est parce qu'ils reprochent très justement aux dirigeants des pays musulmans de ne pas redistribuer les richesses du pays à la population, comme le Coran le leur enjoint.

Décors et acteurs en place, commence la tragédie

Dans leur évaluation de la menace, les militaires pakistanais craignent avant tout une invasion indienne, répétant celle de 1971 au Pakistan oriental, qui provoqua la perte de cette province et de plus de la moitié de la population pakistanaise. Le Pakistan étant très étroit (300 km en moyenne), son intérêt vital est que le régime afghan ne lui soit pas hostile. Or il l'a toujours été, du temps de la royauté, sous la République de Daoud, qui, avec le "Grand Pachtounistan", revendiquait les zones pakistanaises de peuplement pachtoun, soit la province Frontière et la moitié du Baloutchistan, et sous le régime marxiste.

L'aide à la résistance contre l'infidèle soviétique fit l'unanimité des tendances afghanes, des partis religieux pakistanais (en particulier du JI, qui a parrainé Hekmatyar), de l'Arabie Saoudite et des États-Unis. Dans la pratique, argent et armes ont été confiés au service de renseignement militaire pakistanais, l’Inter-Services Intelligence (ISI), pour les redistribuer aux partis de résistance afghans. Un certain nombre de volontaires étrangers ont participé à cette résistance.

Parallèlement, au Pakistan, tous les gouvernements civils ou militaires ont fait de la "libération du Jammu & Cachemire (J&K)" une cause nationale, surtout utile en politique intérieure. Comme il s'agit là aussi d'un adversaire infidèle, l'hindou, cette cause a réuni la même unanimité que celle de l'Afghanistan. Au plan militaire, les Pakistanais, après trois tentatives (1948, 1965, 1971), ont renoncé à conquérir la partie du J&K encore indienne et se contentent de soutenir les résistants cachemiris pour nuire au maximum aux Indiens, afin de les pousser à tenir au J&K le référendum prôné naguère par l'ONU : choix entre Inde et Pakistan, à l'exclusion de toute indépendance.

Le 28 avril 1992, le Premier ministre pakistanais Nawaz Sharif, remercié à Kaboul pour la contribution de son pays à l'éviction des Soviétiques, n'a pas manqué de faire le parallèle entre "l'accession à la liberté des Afghans et celle, prochaine, inch'Allah, de leurs frères du Cachemire". On a donc assisté à un transfert de volontaires étrangers et de combattants afghans vers le théâtre d'opérations du Cachemire.

En même temps, un autre intérêt vital est apparu au Pakistan. La libération des pays d'Asie centrale du joug soviétique a conduit, entre autres, à la création de l'ECO (Economic Cooperation Organization) qui lie ces pays, y compris l'Afghanistan, aux membres fondateurs : Iran, Turquie et Pakistan. Ce dernier souhaite drainer le trafic commercial d'Asie centrale vers l'océan Indien via l'Afghanistan, trafic qui autrement passe par l'Iran. La seule route possible (Hérat-Kandahar) passe presque entièrement en territoire pachtoun qui était revenu à son état normal, c'est à dire aux mains de commandants de la résistance, aux chefs de tribu et aux bandits, les trois ne s'excluant pas. Ce même itinéraire est celui retenu pour les projets de gazoduc et d'oléoduc devant acheminer les hydrocarbures du Turkménistan vers l'Inde et Karachi.

Le mollah Omar de Kandahar, dit "le borgne" parce qu'il a perdu un œil contre les Soviétiques, ayant pris l'initiative de pacifier les environs de sa ville, le Pakistan en a profité pour lui faire dégager toute la route, en lui fournissant à partir de 1994, suivant un mécanisme bien réglé, le sabre (le soutien militaire de l'ISI), le goupillon (le parrainage du JUI, parti à majorité pachtoun, qui instruisait depuis 1979 les petits réfugiés afghans dans ses écoles coraniques) et le nerf de la guerre, fourni par les Saoudiens, puisque wahhabites et deobandis ont les mêmes idées. Apparus en septembre 1994, les taliban ont fini par conquérir Kaboul et presque tout le pays, où ils ont ramené la charia et l'ordre.

Le président du JUI, le maulana Fazl-ur Rahman, parraine donc, à l'Ouest, les taliban, et à l'Est, au Cachemire, le mouvement armé Harakat-ul Ansar, sur la liste des mouvements terroristes du Département d'État américain depuis 1997. Il faut noter que les populations afghane et cachemiri, élevées dans les relatives douceur et tolérance soufi, souffrent beaucoup de "l'aide" apportée par ces "amis" orthodoxes purs et durs, d'autant plus que ces amis comportent une proportion croissante d'étrangers à la région.

Au Pakistan même, un autre mouvement armé lié au JUI, le Sipah-e Sahaba (Armée des compagnons du Prophète, SSP) du maulana Azam Tariq, s'est spécialisé dans le massacre de la minorité chiite (15 à 20 % de la population) qui le lui rend bien. Quant au JUI, à présent évincé des affaires afghanes, il parraine des mouvements armés au Cachemire et au Pakistan. À l'intérieur, ces mouvements ne présentent pas de problème pour les forces de sécurité pakistanaises qui en voient d'autres à longueur d'année. Les plus extrémistes de ces mouvements ont d'ailleurs été interdits par le général Mousharraf dès le mois d'août 2001 et leurs dirigeants arrêtés.

Conclusion

S’il a été difficile pour le régime militaire du Général Mousharraf de se séparer des taliban, un des instruments de sa politique régionale, les avantages sont immenses : le Pakistan n’est pas inscrit sur la liste des États terroristes, aux côtés de la Libye, de la Syrie, de l'Irak, de l'Iran, de la Corée du Nord et du Soudan. Les sanctions économiques prises à son encontre pour cause d'armement nucléaire et de coup d'État militaire sont levées. Sa dette extérieure a été considérablement allégée. Une aide économique et militaire massive lui a été accordée, comme au bon vieux temps de la guerre froide.

En Afghanistan, il est naturel que les Pachtouns aient une voix majoritaire dans le gouvernement, mais les conditions étaient les mêmes en 1992. Comme toujours, les ethnies afghanes - y compris les Pachtouns - ont été incapables de gouverner de concert, malgré les plans de l'ONU et l'accord de paix du 7 mars 1993, signé à Islamabad et confirmé à La Mecque... Une solution de gouvernement, intéressante et adaptée, proposée dans les années 90, était de faire de l'Afghanistan une Fédération lâche de régions ethniques, avec un pouvoir central faible chargé des relations internationales. La paix en Afghanistan, c’est ce qu’il faut souhaiter à ce pays.

Ce texte est extrait d’un article de la revue «Le Piège» publié par l’association des anciens élèves de l’Ecole de l’Air.