Paru dans les "Cahiers d'ARRI" : N° 5

Comment concilier l’élargissement et l’approfondissement de l’Europe après Copenhague ?

par Eneko LANDABURU

Eneko Landaburu, directeur général de l’élargissement à la Commission européenne était l’invité d’AFEUR à son déjeuner du 7 février. Juriste et économiste, il est entré à la Commission comme directeur général de la politique régionale dès l’adhésion de l’Espagne après avoir exercé des fonctions dans l’économie privée et siégé dans le Parlement régional basque. Il conduit depuis plusieurs années les négociations d’adhésion. Voici les grandes lignes du propos d’Eneko Landaburu et du débat qui a suivi, telles que nous les rapporte Robert Toulemon

Eneko Landaburu rappelle qu’il était en faveur d’un approfondissement avant l’élargissement. Les choses se passent différemment. Le Président Prodi lui a demandé de diriger les négociations avec les pays candidats. Comme le disait Jacques Delors à propos de l’Allemagne, l’Histoire n’attend pas. Un grand pas a été franchi à Copenhague en décembre avec l’admission de dix pays. Il reste à obtenir les ratifications en dépit des réticences de nos opinions publiques.

Pourquoi l’élargissement ?

Il s’agit d’abord d’une obligation morale envers des nations qui se sont libérées seules, sous la direction de personnalités emblématiques, notamment Havel et Walesa.

En second lieu, le potentiel de croissance de ces pays est considérable et nous intéresse.

Il s’agit aussi d’une nécessité politique : consolider un espace de paix et de sécurité.

Enfin, l’élargissement est une réponse à la mondialisation. Le monde doit s’organiser en grands ensembles régionaux en vue d’une régulation politique qui permette une généralisation de l’économie sociale de marché.

Refuser l’élargissement eût été faire preuve de myopie politique.

Le succès de l’élargissement suppose de profondes réformes.

Les élargissements précédents ont tous été accompagnés par des approfondissements. Le premier par la création du Fonds régional ; celui de 1985 par l’Acte unique et le Fonds de cohésion ; l’adhésion des trois Neutres a coïncidé avec l’union monétaire. Ils ont aussi suscité des craintes, en France notamment lors de l’adhésion de l’Espagne.
Il convient d’abord que les nouveaux membres mettent en œuvre rapidement nos politiques communes et partagent ainsi notre modèle de société.
Nous devons leur apporter une aide qui est aussi dans notre intérêt. Ces pays constituent déjà des débouchés commerciaux croissants. Nous aurons sur ce thème un rendez-vous difficile après la conférence intergouvernementale. On ne réussira pas l’élargissement avec 1% du P.I.B.

Nous devons définir les contours d’un projet européen, un nouveau contrat de mariage, alors qu’à quinze nous avons perdu l’esprit de famille. L’euro est bancal faute d’une coordination des politiques économiques. Nous répondons mal à la demande de sécurité en tous domaines. Nous donnons en ce moment un spectacle lamentable à propos de l’Irak. La déclaration des Huit est néfaste en ce qu’elle porte atteinte à l’unité de l’Europe.

Les pays décidés à partager leur souveraineté constitueront une avant-garde. L’avenir de l’Europe n’est pas la politique agricole mais notre place dans le monde.

Il nous faut enfin une bonne constitution qui consolide et étende la méthode communautaire. Nous assistons à la faillite de l’intergouvernemental.

Conclusion

L’élargissement n’est pas incompatible avec l’approfondissement. Il doit être accompagné d’un budget, d’une fiscalité et d’une constitution. Alors nous aurons réalisé le rêve des Pères fondateurs : l’unité sans hégémonie. Cela vaut la peine de se mobiliser.


Débat

Robert Toulemon présente trois observations à propos de la crise irakienne et de la division des Européens, avant que ne s’engage le débat

- Les manifestations franco-allemandes de Versailles nous ont tous réjoui mais ont suscité de l’agacement chez nos partenaires. On n’y a pas vu le drapeau européen mais seulement les drapeaux français et allemands. On a présenté la relance du couple franco-allemand comme au service de l’Europe mais on ne semble pas avoir pensé à inviter les présidents de la Commission et du Parlement, ni Javier Solana.

- la lettre des Huit révèle une fois de plus la stérilité de la méthode intergouvernementale. Une politique étrangère commune ne peut résulter d’un accord permanent entre gouvernements. Elle suppose que les gouvernements s’interdisent des prises de position individuelles dans les domaines où ils ont décidé d’agir en commun.

- Si les gouvernements sont divisés, il n’en est pas de même des opinions publiques qui, d’un bout à l’autre de l’Europe, montrent les mêmes réactions.

Le débat se poursuit sur une question de Robert Toulemon concernant l’ampleur des efforts accomplis par les Etats candidats sous la direction de la Commission.

E Landaburu : Ces efforts se sont poursuivis depuis dix ans sans signal politique. Le Sommet de Nice, négatif dans l’ensemble, a été positif à cet égard, en ce qu’il a fixé un calendrier. Nous avons imposé des conditions d’adhésion sans précédent, relatives à la capacité administrative, y compris la lutte contre la corruption. Ces pays défendent la méthode communautaire à quoi les a convertis le Premier luxembourgeois Juncker. Mais ils se veulent proches des Américains sur qui ils comptent pour leur sécurité.

Bino Olivi juge scandaleuse la lettre des Huit, résultat d’une pression américaine sans précédent. Il s’inquiète des effets sur la Convention.

E Landaburu : Il n’y a pas eu d’interférence des Etats-Unis. Aznar, castillan nostalgique, a pris les devants avec l’ambition d’apparaître comme un ami de Bush. Obsédé, avec raison, par le terrorisme, c’est un Européen tiède. Il a pris le risque d’une rupture de l’Espagne avec le monde arabe. Des failles apparaissent parmi les Huit. Le gouvernement tchèque a pris ses distances. La Pologne est très liée aux Etats-Unis du fait du lobby américano-polonais. Du moins cette crise contribuera-t-elle à clarifier le débat sur la PESC.

Bertrand Jardel pense qu’il faut aller vers une Europe à plusieurs vitesses et s’interroge sur les leçons à tirer du coût de la réunification allemande.

E Landaburu : Il existe un consensus pour une union économique à 25 ou 30, y compris la Turquie, mais le saut en politique étrangère et de sécurité ne sera pas fait par tous. Il faut un projet commun, des objectifs, des moyens, un calendrier, une autre union avec d’autres institutions. Les coopérations renforcées ne sont pas la formule adaptée.

La réunification allemande, très brutale, ne fournit aucune leçon. Les aides colossales ont été un élément d’anesthésie et de perversion.

Martine Méheut pose la question de la Défense européenne.

E Landaburu : Il faut définir un projet et laisser dans l’OTAN ceux qui ne voudront pas y adhérer. Dix ans d’application de la méthode communautaire seraient nécessaires pour bâtir une défense européenne.

Jean Wahl se demande comment modifier l’état d’esprit des gouvernements ?

E Landaburu : Il est en effet surprenant que les deux principaux candidats à l’élection présidentielle française n’aient pas parlé de l’Europe, de loin la question la plus importante pour l’avenir. Les militants européens ne doivent pas cesser d’expliquer pourquoi la dimension européenne est inévitable.

Jean-Pierre Derisbourg pose la question des frontières, de la candidature de la Turquie et d’éventuels referenda.

E Landaburu : La question des frontières est d’actualité. Ont vocation à adhérer les Etats des Balkans mais non ceux d’Afrique du Nord. La Turquie, dont 20 % de la population se situe en Europe, pourra adhérer si elle remplit les critères car l’Union n’est pas un club chrétien. Son adhésion ouvrirait des perspectives géopolitiques intéressantes. Les obstacles sont le rôle de l’Armée, la pratique de la torture, les limites à la liberté religieuse. La Commission rendra son avis fin 2004. La Belarus, la Moldavie et l’Ukraine sont très loin. La Russie a un projet géopolitique qui lui est propre. Son adhésion n’est pas envisageable.

Aucun referendum autre que ceux des pays candidats n’est prévu pour les adhésions. En revanche le traité constitutionnel sera soumis au peuple dans la plupart des pays.

Jean-Pierre Gouzy pose la question de Malte qui tiendra le premier referendum le 8 mars et dont l’un des deux partis est hostile à l’adhésion.

Monica Mc Laughlin-Voisin pose celle de Chypre et s’alarme du peu d’attention accordée à l’Afrique.

E Landaburu : A Malte les sondages sont favorables. La question de Chypre est plus délicate. L’Armée et le ministère des Affaires étrangères à Ankara ne veulent rien lâcher. Le nouveau Premier ministre Erdogan semble mal maîtriser ses militaires. La date ultime pour un accord est le 28 février.

La pression américaine en faveur des Turcs à Copenhague a été contre-productive. Blair, Aznar et Berlusconi se sont trouvés isolés.

Au sujet de l’Afrique, il faut admettre que la politique de développement est en crise et appelle une révision profonde. Il faudra des moyens et une plus forte conditionnalité politique.

Jehan Duhamel regrette les faiblesses de la politique de communication de la Commission et se demande comment faire accepter un impôt européen.

E Landaburu : Il faut jouer la transparence absolue sur le coût de l’élargissement, en finir avec les discours démagogiques sur l’Europe. La démocratie souffre du manque de transparence.