Paru dans les "Cahiers d'ARRI" : N° 5

Entretien avec Pascal Lamy

par Jean Michel Fauve

Jacques Bourdillon et Jean Wahl avaient écrit à Pascal Lamy à la fin de l’année dernière pour lui demander son avis sur les moyens à mettre en œuvre pour mieux valoriser auprès du public les acquis communautaires. Quelques temps après nous lui avons adressé nos « Vingt propositions pour l’Europe » comme nous l’avons fait pour les principaux responsables de la vie politique française et de l’Union européenne.

PAscal LAMYPascal Lamy a reçu le 21 février une petite délégation d’ARRI : Jean Michel Fauve, Philippe Marchat, Robert Toulemon et Jean Wahl.

D’emblée il nous a fait part de son soutien pour notre initiative visant à rendre l’Europe plus visible dans la vie quotidienne de nos concitoyens. Parmi nos vingt propositions il nous avoue avoir une réticence pour celle qui consisterait à créer un Ordre du Mérite Européen. Il craint, dans l’état actuel des choses, que cela conduise à des discussions sans fin sur les mérites comparés de personnalités ayant peu ou prou contribué à la construction européenne et à l’instauration de quotas qui dénatureraient une fois de plus le sens attaché à l’objectif visé !

A la question précise de Jean Wahl sur l’opportunité de poursuivre aujourd’hui la démarche d’ARRI, le commissaire répond sans ambages : « oui, c’est plus utile que jamais… ».

Abordant alors la situation internationale et ses effets sur l’Union européenne, Pascal Lamy fait le constat que les choses apparaissent telles qu’elles sont : « L’Europe n’existe pas dans le jeu international… On a fait beaucoup de choses depuis vingt ans sauf se préoccuper de l’élaboration d’une politique commune en matière d’affaires étrangères et de sécurité. La bonne nouvelle, c’est que tout le monde, aujourd’hui, semble le regretter et vouloir y remédier. Quand, comment… c’est une autre question ! ». Pascal Lamy pense que trois composantes sont à prendre en compte pour construire une politique étrangère commune :

- la volonté de faire ensemble
- l’élaboration d’une politique étrangère européenne
- la machinerie institutionnelle.

• La volonté de faire ensemble

Jusqu’à présent elle ne s’est quasiment jamais manifestée, sauf dans les années 70 quand il s’est agi de précipiter la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et peut-être au début des années 90 à l’occasion de la crise yougoslave. On s’aperçoit que l’inexistence de la PESC (politique étrangère et de sécurité commune) pose problème. C’est un progrès !

Jean Michel Fauve fait remarquer que l’opposition au Bloc communiste avait valu pendant longtemps politique étrangère commune et dispensé les uns et les autres de toute initiative en la matière. Pascal Lamy en convient mais pour lui : « faire ensemble c’est admettre que l’on gagnera en influence, que l’on pèsera davantage sur le cours des choses en acceptant de perdre un peu de son identité. C’est une question de principe et jusqu’à présent les grands Etats européens ont eu le sentiment qu’ils pesaient suffisamment sur les affaires du monde pour ne pas avoir à envisager la moindre perte d’identité. Sommes-nous prêts à renoncer à la conception classique des diplomates suivant laquelle les Etats n’ont pas d’amis ou d’ennemis éternels ? ». Selon Pascal Lamy, seules les opinions publiques peuvent faire changer les choses.

• L’élaboration d’une politique étrangère européenne

« Ce n’est pas facile », déclare Pascal Lamy qui ajoute « qu’on n’a jamais cherché à réunir quelques bons esprits pour engager une réflexion à ce sujet, pour jeter les bases d’une doctrine européenne, si bien qu’aujourd’hui nous ne disposons d’aucun matériau idéologique : nul n’est capable de dire ce qu’est l’intérêt commun européen. Quelle part à Hobbes (les intérêts) ? Quelle part à Kant (l’idéal)? ».

Pascal Lamy nous invite à imaginer ce que pourraient donner les copies des quinze chefs d’Etats et de gouvernements de l’Union ayant à répondre en une page à la question de savoir ce qu’est un peuple, un Etat, une Nation ! Il n’y aurait aucune ressemblance entre la copie danoise et la copie italienne…

• La machinerie institutionnelle

Pascal Lamy considère qu’il s’agit bien d’une nécessité mais qu’elle ne saurait suffire à construire l’Europe. La volonté de faire ensemble et d’avoir une même vision des affaires du monde passe avant «la mise au point de la machinerie».

Tout en admettant la nécessité d’un accord sur les objectifs, Robert Toulemon souligne toutefois le rôle que des institutions communes peuvent jouer en vue du rapprochement des points de vue nationaux : « sans elles on ne voit pas très bien comment on pourrait travailler à l’élaboration d’un politique commune ».

Pascal Lamy souligne qu’il n’y a plus aujourd’hui de séparation entre Santé, Education, Environnement, Sécurité et…Politique extérieure. Il y a un continuum et il faut s’attacher à faire avancer l’Europe sur tous les fronts concrets. Il revient sur l’intérêt de notre démarche dans la mesure où plusieurs des mesures que nous préconisons sont susceptibles d’éveiller les consciences et d’aider à resserrer les «pointillés» qui jalonnent la politique à construire.
A la question de Robert Toulemon de savoir pourquoi la Commission n’a pas rappelé à l’ordre les Etats qui ont manqué à leur obligation de concertation avant leurs prises se positions sur des sujets intéressant l’Union dans son ensemble, Pascal Lamy répond : « je sais bien que les Traités nous y autorisent mais quand tous les élèves d’une classe sont défaillants à quoi bon distribuer à tout le monde des mauvais points ! Il faut reprendre le cours à la base … ».

Pascal Lamy pense que nous sommes devant « un Himalaya de problèmes à résoudre ». Prenant l’exemple du Fonds Monétaire International il déplore – comme nous – que l’Union européenne dont les membres ont la majorité au Conseil, ne parle jamais d’une seule voix ; ils sont tout à fait incapables de s’entendre sur le principe d’une représentation unique. On toucherait au domaine réservé des ministres des Finances qui nomment chacun son représentant au Conseil. Ils sont au moins tous d’accord pour maintenir les choses en l’état, comme les ministres des Affaires Etrangères le sont pour d’autres institutions. Sauf volonté politique supérieure il n’y a aucune chance pour que changent les choses !

« L’Europe se fera en manifestant son existence dans les lieux de gouvernance mondiale » et pour Pascal Lamy la méthode des petits pas chère à Jean Monnet reste la bonne. Il nous cite l’exemple de l’Organisation Mondiale de la Santé où les Américains font littéralement la loi en ce qui concerne les normes sanitaires. Or elles induisent toutes sortes de conséquences sur la santé des Hommes, l’industrie pharmaceutique, l’aide humanitaire… ce qui ne semble pas suffisant pour que les Européens s’entendent ! Voilà un domaine ou un grand « petit pas » est possible et ferait avancer l’Europe plus que bien des discours.
En fin d’entretien Philippe Marchat revient sur la préoccupation initiale qui nous avait conduit à souhaiter rencontrer le Commissaire européen : comment faire pour valoriser les apports de l’Union ? Pascal Lamy reconnaît la difficulté. «Depuis longtemps nous sommes beaucoup plus forts à rappeler les coûts de l’Europe, ses contraintes et ses erreurs, bien sur, plutôt que les bénéfices que nous avons pu en tirer dans notre vie quotidienne. Il y a un vrai problème de communication à résoudre et comme dans toutes les Entreprises, la communication, c’est l’affaire du Président… Cela étant il y a surtout une grande réticence des Etats à imputer les avantages d’une situation à d’autres qu’à eux-mêmes».

Pour Pascal Lamy le sommet de Laeken constitue un virage important dans la mesure où il traduit l’épuisement de l’approche inter-gouvernementale et l’acceptation implicite de l’approche communautaire pour faire avancer l’Europe un tant soit peu désormais. La Convention est « une bonne invention » pour sortir de l’impasse constitutionnelle mais il ne faudrait pas qu’elle se perde dans le bourbier de la répartition des pouvoirs entre compétences exclusives et compétences partagées...

Pour finir il nous invite à persévérer dans notre démarche même si les interrogations du moment sur l’avenir de l’Union n’ont pas de réponses aujourd’hui car « personne ne sait dans quel état nous allons nous retrouver dans quelques mois » : « Comment mobiliser les intellectuels au service de l’Europe ? Comment passer de l’Europe de ce que l’on a, à l’Europe de ce que l’on est ? Combien de temps faudra-t-il pour reconstruire tout ce qui aura été démoli par la crise actuelle ?»

Et un mot d’espoir en guise de conclusion : « il arrive qu’une crise soit bénéfique dans la mesure où elle révèle les verrous en même temps que les outils pour les faire sauter ».