L’EUROPE STRUCTURÉE PAR L’ÉTHIQUE DE SES FINALITÉS


par André DANZIN,
Membre du Comité d’Orientation de la Maison de l’Europe de ParisPrésident du Forum International des Sciences Humaines

                                                           « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble.
Elle se fera par des réalisations concrètes,  
créant d’abord une solidarité de fait  "   Jean Monnet

                        L’Europe nous inquiète. Car nous savons qu’elle construit notre avenir et nous ignorons où elle va !

                        L’épreuve de l’extension de quinze à vingt-cinq membres est redoutable. Un texte de Paul VALADIER rend compte du questionnement [1] . Il est donné comme un avertissement illustrant le fait qu’aujourd’hui tout se passe comme si les gouvernants décidaient sans souci d’insérer leurs actes dans des perspectives cohérentes « Ainsi en ce qui concerne la construction européenne, une sorte de générosité mal éclairée porte à un élargissement toujours plus grand de l’Union, sans que l’on veuille voir que ces mesures signent la dilution de la même Union en un ensemble sans énergie politique, sans contours et sans unité réelle, le tout s’opérant dans la discrétion et le secret des conférences internationales où les peuples n’ont aucune part ».

                        Peut-on essayer de comprendre les forces directrices qui appartiennent à la culture, la morale et la spiritualité, trois éclairages dont on parle trop peu ?

                        Qu’il soit bien clair ici qu’en rien ne doit être contestée la nécessité de « réussir l’Europe ». Notre génération a le devoir de transmettre les valeurs de civilisation qui participent à la grandeur de l’Homme.

                        La métamorphose de civilisation, l’inévitable mondialisation, l’hégémonie américaine en Défense, Technologies et Produits culturels, la montée en puissance de la Chine, de l’Inde et du Brésil menacent les équilibres sur lesquels était fondé notre héritage. Isolément, notre pays subirait des forces qui le dépasseront. Construisant une Communauté de destin avec les nations européennes qui partagent des valeurs semblables, son apport restera positif et l’essentiel de nos raisons de vivre sera sauvé. La constitution d’un noyau européen dans un mode multipolaire est donc « une ardente obligation », à la condition que l’Union européenne ne nous condamne pas à une impuissance pire que celle que nous voulons quitter. Car il faut se garder de croire que l’accroissement des dimensions suffit à faire la force.

                        Il faut regarder en face les réalités qui chagrinent, afin d’abattre les obstacles et d’imaginer une autre Europe, différente du modèle de référence qui habitait l’esprit des fondateurs de la Communauté Européenne en 1957. Notre conclusion sera de « repenser l’Europe » [2] , de proposer aux européens une nouvelle vocation éloignée d’une ambition de puissance qui ferait jeu égal avec les Etats-Unis d’Amérique dans un monde de pouvoirs multipolaire ; une Union qui réussirait à tenir une place morale majeure dans la construction d’une nouvelle civilisation dont l’émergence est inévitable.

Le choc des cultures

                        L’Europe élargie n’opérera plus comme celle des quinze dans un humus de culture occidentale. Elle ajoute des régions tournées vers Byzance, où le concept des relations Etat-religion n’est pas la laïcité, régions par ailleurs peu éduquées à la démocratie.

                        L’Union connaissait l’obstacle de l’hétérogénéité des grands et des petits pays : les grands aux ambitions mondiales, les petits soucieux de neutralité et en défense d’identité. Les apports nouveaux seront faits d’Etats dont l’histoire fut souvent celle de dominations par les empires : Turquie, Autriche-Hongrie, Russie. Ces pays ont sécrété une résistance dans une apparente soumission. Cette culture de l’habileté pour la préservation identitaire, voire de la dissimulation et du marchandage permanents ne s’effacera pas immédiatement : il faudra du temps pour que s’établisse la confiance.

                        A ces obstacles issus de l’Histoire et incrustés dans les comportements, s’ajoutent les écarts dans les situations économiques et technologiques et les standards de vie. En admettant que les financements soient trouvés pour combler les retards physiques, il restera longtemps la difficulté de parvenir à des accords entre des personnes formées à l’Ouest par l’économie de marché, à l’Est marquées par l’économie administrée.

                        Cette complexification de l’Union n’a pas échappé aux négociateurs lors des accords d’élargissement comme ont été prises en compte les difficultés techniques de gouverner un tel ensemble. Je n’aurais donc fait, jusqu’ici, que rappeler des faits connus. Mais il faut ajouter une remarque dont la conscience claire ne me paraît pas acquise. L’élargissement est fondé sur l’hypothèse d’une occidentalisation de l’Est européen. Comme si l’Occident était aujourd’hui un modèle stable, établi et enviable. Or, l’Occident est aux prises avec un choc culturel d’une immense envergure. Il s’agit du passage de la civilisation industrielle à une autre civilisation encore imprécise, la civilisation de la scientisation de la Société, du primat de la connaissance et des logiciels [3] .

                        Les bulles financières qui accompagnent le développement « Internet » sur le marché des actions sont le signe que le phénomène est considérable dans l’émotivité économique et qu’il n’est pas contrôlé. L’Occident joue à l’apprenti-sorcier dans un processus accéléré de destruction-création qui n’a pas trouvé son régime de régulation. Le traitement numérique de l’information et de la communication et les applications des « Sciences du vivant » sont les sources de modifications radicales dans l’organisation, la productivité et la compétitivité des ensembles humains, dans les modes de consommations, les techniques de santé et la biologie de la reproduction. Le choc atteint les mœurs, la condition féminine, les liens sociaux, la répartition des pouvoirs et les facteurs de la puissance économique et militaire. La véritable révolution s’accomplit dans les laboratoires et non pas dans la rue. La vague de cette révolution attaque profondément notre culture.

                        Je n’ai pas le sentiment qu’ait été prise en compte cette collision entre les deux chocs culturels qui se produiront simultanément : le choc du confluent de traditions hétérogènes entre le Nord et le Sud de l’Europe, l’Est et l’Ouest, et le choc de la révolution des technologies et des bases culturelles issue des applications de la recherche scientifique. L’Europe ne conduit pas cette nouvelle aventure de la Société. Elle la subit plus qu’elle ne la dirige car, provisoirement, le monde est devenu unipolaire.

                        La situation actuelle du monde résulte du développement des nouvelles technologies et des applications qui sont faites des nouveaux paradigmes issus d’un transfert vers la philosophie des découvertes en mathématiques, physique et biologie. L’Amérique du Nord, au cours des vingt dernières années, a affirmé son rôle de conducteur et de gagnant du changement.

                        Le XXIème siècle s’ouvre ainsi sur une perspective qui rappelle la situation de « l’Oïkumene » au temps du Christ. Le monde antique qui se reconnaissait comme civilisé vivait en symbiose de l’Atlantique à la Caspienne sous l’hégémonie de Rome forte de la supériorité de ses méthodes d’administration et de sa puissance militaire. Les empires assyrien, égyptien, perse, macédonien, carthaginois s’étaient brusquement effondrés comme viennent de disparaître les ambitions germaniques et nippones, les empires coloniaux et l’Union Soviétique. Les habitants de l’Oïkumene expérimentaient un premier modèle de « mondialisation ». Aux frontières de ce monde développé jouissant de sa capacité d’engendrer la richesse et en voie de dénatalité s’exerçait une pression démographique puissante de la part de peuples primitifs féconds et peu avares de leur vie. Les historiens reconnaissent à Rome des signes de décadence dès le règne d’Auguste mais l’empire romain mettra près de quatre siècles avant son effondrement total.

                        Les choses vont plus vite aujourd’hui, la compression du temps se manifeste en tout. L’Union européenne à 25 Etats-membres se fera sous l’éclairage d’une domination américaine dont notre continent ne pourra guère influencer les orientations. Il faudra s’entendre sur les concessions que l’on accepte de faire aux Etats-Unis et sur la résistance qu’on opposera à leur hégémonie. Ce ne sera pas une mince affaire en dépit du consensus facile à acquérir sur un esprit général d’alliance avec ce partenaire de l’Occident.

Décadence ou grandeur de l’Europe ?

                        Depuis la Renaissance, l’Europe régnait sur le monde. Son effacement relatif conduit à s’interroger sur sa décadence.

                        En 1939, les puissances coloniales de l’Europe de l’Ouest avaient établi leur contrôle politique sur près de 56 millions de km2 de territoires. En moins de trente ans après la seconde guerre mondiale, à l’exception de quelques implantations conservées Outre-mer, la puissance politique directe s’est restreinte aux Etats nationaux soit environ 2 millions de km2. De plus de 40 % des terres émergées, on passe à moins de 2 %. [4]

                        Dans la mesure où cette évolution est irréversible, on pourrait parler d’une décadence absolue. Mais le bilan est-il vraiment négatif ? Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’est-il pas une valeur européenne ? Par la décolonisation, l’Europe a démontré sa capacité de respecter une éthique qu’elle portait pour l’humanité, triomphant d’une situation de domination sur les autres peuples, dont la légitimité morale était d’un autre temps. N’y voyons donc pas les signes d’une décadence mais la correction d’une anomalie qui, tôt ou tard, devait disparaître.

                        En démographie, l’évolution relative européenne porte à un jugement plus négatif. En 1800, l’Europe de l’Ouest portait environ 22 % de la population mondiale, en 2000 6,5 %. Ces pourcentages s’abaisseront à moins de 5 % au cours du XXIème siècle. Pour un disciple d’Alfred SAUVY, ces chiffres ont une résonance alarmante quant à la vitalité de notre continent [5] . Si les statistiques concernaient les personnes de moins de soixante ans, la régression relative serait encore plus forte.

                        On objectera que, dans le domaine de la fécondité, l’Europe ne fait que précéder le reste du monde. La population humaine ne peut pas croître sans relâche alors que la mort devenue plus rare épargne les enfants en bas âge et les femmes en couches et que l’espérance de vie à la naissance a doublé au cours des deux derniers siècles. L’Europe répond à ce bouleversement des équilibres entre la fécondité et la mort. Le signe de décadence n’est donc pas, en soi, la réduction de la natalité mais le fait que le balancier ayant été trop loin, le taux des naissances est devenu insuffisant pour le remplacement des populations sans que, à quelques exceptions nordiques près, aucune politique de la famille n’ait, par ailleurs, été mise en place alors que le phénomène est observé depuis trente ans. Ainsi, les européens seraient destinés à devenir un peuple de vieillards... Plus alarmante encore est la solution préconisée par certaines études pour rétablir les équilibres des emplois. Un flux d’immigration en provenance de pays tiers aurait été proposé qui pourrait s’élever à 94 millions de travailleurs qualifiés avant la fin du siècle [6] ! Sur quelle base morale peut-on envisager un tel prélèvement des pays riches sur les pays pauvres dont les besoins en cadres et spécialistes de nombreuses disciplines sont supérieurs aux disponibilités nécessaires à leur propre développement ?

                        Dans l’analyse des signes de décadence, que peut-on dire des apports intellectuels, scientifiques et artistiques ? Entre la fin du XIVème siècle et le milieu du XXème, tout s’est passé comme si l’esprit avait fait son nid en Europe. Pour ce qui concerne l’Occident, après Sumer et l’Egypte, les grecs et les hébreux, le relais assuré par les arabes, l’Europe de l’ouest et centrale a été le foyer privilégié de la pensée et des Arts.

                        Dès la fin du XVIIIème siècle, la République américaine manifesta des dons remarquables pour les applications pratiques et le développement des solutions initiées en Europe (Droits de l’Homme, Démocratie, Fédéralisme, etc.. et applications techniques diverses..) mais longtemps le Vieux Continent porta les racines des innovations fondamentales. Sans le recul du temps, il est difficile de porter un jugement de valeur, notamment en Arts et en Lettres, sur la vitalité réciproque au cours des trente dernières années mais nous sentons que la supériorité a basculé vers l’Amérique du Nord grâce à la puissance de ses industries culturelles. Par ailleurs, des concurrences sérieuses se manifestent en d’autres points du monde, particulièrement en Asie du Sud et de l’Est.

                        La décadence de l’Europe est certaine en matière de technologies nouvelles dans les domaines de l’information numérisée et de la biologie, irradiant sur toutes les autres activités humaines. Et que dire du potentiel d’armement comparativement à celui des américains ?

                        A ces signes, on peut reconnaître les européens d’aujourd’hui comme constituant un peuple de gestionnaires, dépourvus d’une grande vision d’avenir, fatigués de porter l’aventure humaine, se réfugiant derrière le « principe de précaution » pour refuser les risques. Nous sommes sans réactions devant deux obstacles : au lieu d’être un objectif rassembleur, l’écologie, matière électorale, pratique une démagogie tragiquement irrationnelle ; faute de pouvoir réguler la rapidité de l’évolution des technologies, qui essouffle nos concitoyens, nous participons avec réticence à la course aux innovations. Nous sommes ainsi certains de perdre le combat pour la division internationale du travail.

            · Décadence des forces morales ?

                        Depuis le passage à la civilisation de la sédentarité et sa consolidation par l’invention de l’écriture, les hommes n’ont pas cessé soit de réfléchir sur les comportements qui fonderaient l’harmonie de leur société, soit de se reconnaître dans les Révélations proclamées par les religions et, comme l’a noté St Thomas d’Aquin d’étudier la convergence de ces deux sources d’inspiration. Nous sommes les héritiers d’une sagesse enrichie de générations en générations, fluctuant autour de thèmes majeurs au cours des siècles. Dans la tradition occidentale, la personne humaine est, avant tout, un être libre, tout fait de relations. Le respect de la dignité de l’autre et de sa liberté impose donc des contraintes qui se traduisent par un système de valeurs morales. L’éducation a comme premier objet la transmission de ces valeurs. Ainsi, chacun peut porter un jugement sur lui-même au sein de références communes.

                        Croissance rapide de la population, consommateurs et communicateurs de plus en plus encombrants, sentiment aigu de la finitude de notre planète légitimeraient une discipline d’accueil des autres. Or, l’Europe réagit par une surprenante poussée d’individualisme. L’idéologie libertaire devient la substance d’un ordre moral nouveau, plus tyrannique encore que les excès de l’ordre ancien. [7]   L’argent est une idole. Ces errements sont le signe d’une ignorance des acquis de l’humanité. Ils prolifèrent alors que l’économie de marché - seule solution, en périodes de transition si riches d’incertitudes - n’a pas mis en place les systèmes de régulation qui l’humaniseraient.

                        Est-il nécessaire de décrire cette perte des « devoirs de l’Homme » ? Cette dérive qui caractérise l’Occident entretiendra une décadence responsable de misères physiques et de souffrances morales. La démocratie et l’économie de marchés ne fonctionnent d’une manière acceptable qu’au-delà d’un certain seuil de confiance entre les partenaires. Ni l’une ni l’autre ne perdureront dans une société du loisir et du plaisir, de l’immédiat sans souci du long terme, sans sacrifices personnels au profit des autres. La police et la justice ne peuvent être que les compléments d’une régulation des comportements effectuée par chaque personne à son niveau individuel.

            · Et la spiritualité ?

                        La spiritualité domine les chocs de culture. Chaque culture propre est constituée par l’ensemble des processus mentaux qui, devant un événement, une question, une décision, font émettre une opinion, élaborer une réponse, en énoncer le suivi, en définir les conditions d’exécution. Ces processus sont loin d’être purement logiques. Ils comportent beaucoup d’éléments irrationnels. Ils sont faits de l’accumulation des connaissances transmises par l’éducation et par l’expérience de la vie. Ils s’appuient sur des images mentales et sur des traitements logiques hérités de nos relations, influencés par les médias et construits à force de réflexion. Ils mettent en cause notre affectivité et nos pulsions sous le contrôle des systèmes de valeurs qui nous habitent.

                        C’est dire à quel point notre culture est liée à notre spiritualité Car la vision que nous avons du monde et de l’Homme dans la Création se situe à l’amont de ce qui alimente les fondations de notre culture. A partir de cette vision nous pouvons trouver la cohérence des faits et des idées qui donnent un sens à la Vie. Cette vision est d’essence métaphysique, religieuse. La Foi inscrit ses messages dans l’être en son entier ; elle touche l’intelligence, la sensibilité et la volonté d’action. Pour un juif croyant, le don par Dieu des tables de la Loi confère à leur contenu un caractère d’absolu que ne pourrait atteindre aucun discours du meilleur philosophe. Pour un chrétien, la Révélation que l’Homme a été créé par Dieu à son image donne à toute personne humaine une dignité qui fonde l’infini respect que l’on doit à « l’autre » quelles que soient ses différences. De même, l’enseignement du Christ que « pouvoir, c’est d’abord servir » - et jamais se servir - devrait marquer d’un sceau absolu les comportements. Bien entendu, la Foi n’empêchera pas les hommes de répondre aux multiples séductions du mal mais, passée l’ivresse du moment, ils pourront reconnaître leurs erreurs et redresser les situations.

                        Beaucoup de questions se posent quant à la fréquence et à la qualité des préoccupations spirituelles des européens. Les études récentes [8]   décrivent une population perturbée se tournant vers les sectes. La mode serait à l’astrologie, la voyance, la divination, la magie, la méditation transcendantale, la foi en la réincarnation, les croyances parascientifiques, le recours à des communautés émotionnelles. [9] Pour Danièle HERVIEU-LEGER « le besoin de croire n’aurait pas disparu - au contraire peut-être - mais il s’alimente de moins en moins aux croyances des religions traditionnelles » [10] . Pour Marcel GAUCHET « notre monde est un monde désenchanté, qui se livre de plus en plus au pouvoir des hommes sur eux-mêmes, et où la conscience individuelle se pose en arbitre absolu de la décision éthique ou morale » et l’auteur poursuit « La Société n’attend plus (des religions) un pouvoir d’interdits et de coercition à l’égard des consciences individuelles, mais plutôt un éclairage sur les questions et les dilemmes qui se posent à elles... S’il n’y a plus de tradition ni autorité, de quelle manière s’approprier les principes éthiques et moraux ? Les familles ne semblent plus porteuses de la tradition... ». [11] .

                        La pression sociale en faveur de la pratique des églises chrétiennes s’est affaiblie. Au raidissement des fondamentalistes s’oppose un puissant mouvement de ré-interprétation du message du Christ qui montre une remarquable aptitude à répondre à la complexité de notre temps. Ce qui a été perdu en quantité a été gagné en qualité et en authenticité. Tout n’est pas négatif dans l’actuelle situation.

                        L’Europe n’est pas seule plongée dans cette crise de la spiritualité. L’ensemble des pays développés l’accompagne dans cette recherche d’une version renouvelée du sens de la Vie. La confusion des esprits est liée au phénomène mal compris par la population de la mutation vers une civilisation nouvelle encore mal dessinée et provisoirement éloignée de tout équilibre. Cette crise met l’Occident en position de faiblesse. Elle peut être interprétée comme le signe prémonitoire d’une décadence interne profonde. Pour ma part, je la considérerais plutôt comme les douleurs de l’enfantement d’une société en voie de progrès fondamentaux. Mais combien de dangers allons-nous côtoyer en cours de route ?

L’espérance par l’action

                        L’élargissement de l’Union européenne mobilise aujourd’hui sur le « Comment faire ? ». La vraie question n’est-elle pas prioritairement le « Quoi faire ? ». Si l’Union s’accordait sur une mission, la définition des moyens et leur compréhension seraient facilitées. L’opinion publique handicapée, particulièrement en France, par son ignorance de la culture de la subsidiarité comprendra mal les subtilités d’une Constitution assumant la diversité des volontés d’indépendances résiduelles des Etats-Membres. Un programme d’actions pourrait réunir l’adhésion populaire sans laquelle il n’y aura jamais d’Union solide.

                        Du scepticisme, les européens passeraient à l’espérance si un calendrier d’objectifs leur était proposé. De nombreux projets ont été présentés dans un passé récent ou déjà lointain. La clé d’analyse qui permettrait de les reprendre, de leur assigner un ordre de priorité et d’en assurer la promotion politique devrait s’appuyer sur deux considérations. En premier lieu, le fait que nous sommes entrés depuis la seconde guerre mondiale dans un épisode particulièrement actif de l’Evolution humaine semblable dans ses processus à ce que nous savons de l’Evolution du minéral et du vivant. Attacher, donc, beaucoup d’importance aux rôles des « mutants » et accepter comme inévitable l’épreuve des sélections. Mais, en second lieu, introduire par l’éthique une certaine régulation de ce processus, l’humaniser par des actions volontaristes qui agiraient comme des compensations aux excès à notre démarche d’apprenti-sorcier. Ces grands objectifs vers lesquels tendraient les efforts des européens, devraient bénéficier d’une présentation théâtrale à l’image de ce qui a été fait pour le lancement de l’EURO et être soumis par référendums aux suffrages des populations.

                        Rien ne pourra être accompli qui ne soit inscrit dans le mouvement, autrement dit dans la croissance économique indispensable à l’acceptation des changements par les populations. La poussée indéfinie des consommations matérielles étant limitée par les effets de saturation, seuls les domaines de l’immatériel sont ouverts dans une politique du long terme. Cette politique serait conforme à la vision contemporaine de l’assimilation de l’Evolution à une poussée de la complexité et de la conscience [12] . C’est pourquoi l’Union européenne devrait donner priorité à la croissance des efforts dans les domaines de la Santé, de l’Education et des « industries culturelles » en s’appuyant sur les développements des Sciences de l’information numérisée et du vivant, et sur les progrès effectués récemment en traitement et diffusion de la connaissance. L’Union devrait aussi provoquer des mouvements d’entraînement vers l’aide aux personnes et à la protection de la nature. 

            · Intégrer la mutation de notre vision culturelle

                        Depuis les origines de la pensée, la philosophie s’est enrichie par le transfert vers la Société des paradigmes issus de l’observations de la nature. Au cours du XXème Siècle, la recherche scientifique a mûri une moisson de paradigmes qui bousculent les acquis des Lumières. La cybernétique ou théorie des systèmes bouclés, la systémique qui privilégie les liaisons des parties entre elles et avec le tout, les phénomènes de catalyse où l’introduction préalable d’une forme dans une structure en émergence en conditionne l’évolution, les théories des bifurcations, des catastrophes, de l’ordre et du désordre, des comportements de la complexité, qui éloignent des raisonnements par causalité linéaire et reconnaissent aux petits phénomènes aléatoires un rôle décisif dans le déclenchement des grands événements, la théorie des fractales qui démontre l’existence d’interdépendances entre le macroscopique et le microscopique, de nouvelles approches en mathématiques, l’émerveillement devant la compréhension des modèles de « régulation » offerts par l’organisation des cellules biologiques et leurs défenses identitaires, et par le jeu des hormones chez les animaux supérieurs, les progrès dans la connaissance du cerveau figurent parmi les conquêtes intellectuelles et philosophiques les plus précieuses de notre temps. Ces nouveaux concepts expriment des lois du traitement de l’information dont on comprend aujourd’hui le rôle majeur.

                        Ces paradigmes sont soutenus, dans leurs applications, par l’usage des technologies de l’électronique, de l’informatique et des télécommunications [13] . Ils permettent d’imaginer des modèles de gouvernance des systèmes sociétaux à toutes les échelles d’intervention et de mettre en place des mécanismes de subsidiarité, une subsidiarité qui respecterait l’harmonie globale bien que les décisions soient prises au plus proche du terrain, et qui se garderait de faire surgir de nouvelles féodalités.

                        Il serait grave de ne voir dans cette liste des avancées des concepts issus des sciences exactes et naturelles qu’une digression quelque peu pédante et éloignée des vrais messages de la philosophie. Nous devons être conscients de notre entrée dans une nouvelle culture. Mal décanté, mal enseigné, mal assimilé, insuffisamment relié aux valeurs traditionnelles, le phénomène est profond. Notre culture du début du XXIème siècle s’inscrit dans cette transition qui place l’humanité dans une sorte de puberté. Cet âge ingrat a été fatal à l’Union Soviétique. Dès le début des années 1980, on pouvait écrire en observant l’incompatibilité de l’idéologie communiste et des paradigmes de la Société de la Connaissance et de la Communication, notamment au regard de la liberté de traiter et de diffuser l’information : «  Dans cette affaire, l’URSS joue sa crédibilité car… elle risque en refusant la transformation (culturelle) d’être regardée comme immobilisée dans des conceptions anachroniques » [14] .

                        L’Europe n’échappe pas à un certain retard culturel. Au regard de la systémique, il est inconcevable que l’Union soit dotée d’une autorité indépendante pour la politique monétaire sans liaisons interactives avec les politiques économiques et sociales qui continuent de vivre dans le flou. Soumis aux nouveaux critères, le discrédit que porte sur les valeurs d’effort et de travail la promesse d’une marche vers une civilisation des loisirs est pernicieux. La confusion entre les principes fondamentaux d’équité et les tensions vers l’égalitarisme, source des pires inégalités, est incompatible avec les lois de la complexité car la vie n’existe que dans le respect des différences, dans la diversité. Et lorsque les européens continentaux s’insurgent contre la culture anglo-saxonne qui s’empare du monde, ils feraient bien de se demander jusqu’à quel point les succès dont ils sont jaloux ne couronnent pas une supériorité relative dans les applications des nouveaux paradigmes, applications qui restent à l’évidence pleines de défaut mais qui valent mieux que les handicaps d’une culture tournée vers le passé, désuète, sans vertus motrices pour l’avenir.

            · L’Europe des objectifs

                        L’Union européenne doit retourner l’événement, s’assigner le rôle de pionnier dans la vision prospective d’une civilisation répondant aux nouvelles données culturelles, et porter l’humanisation de la métamorphose sociétale. Elle le fera par l’action en associant la population à une politique d’objectifs. Dans la transition en cours où règne la confusion des esprits, la soif de progrès dans l’éthique est immense. Les politiques doivent répondre à cette attente par des programmes concrets plus sensibles à l’opinion que tout discours.

                        Sur le chemin d’une provocation à mettre en place des propositions plus élaborées, on peut citer les objectifs suivants :

                                   1- Ethique de la restauration de la valeur de l’effort et du travail : un « new deal » pour le plein emploi

                        L’emploi serait un droit et un devoir, garantis par la Constitution. Les besoins directs de la majorité de la population sont loin d’être comblés et les désirs des hommes ne connaissent pas la saturation. Le chômage qui détruit notre jeunesse n’est pas le fruit d’un excès de la productivité  mais d’une absence des solvabilités.  Cette carence peut être combattue, avec la même volonté que si l’on conduisait une guerre, par des politiques financières et monétaires courageuses, acceptant certains risques, basées sur la distinction dans la comptabilité publique entre dépenses d’exploitation comprimées sans relâche et dépenses d’investissements dilatées chaque fois que nécessaires au profit des équipements d’infrastructure, de protection contre les menaces écologiques et, plus encore, via les associations caritatives pour l’aide aux personnes (développement des emplois d’aménité). Le courage social consisterait à reconduire fermement vers la solidarité par le travail: sauf handicap invalidant, nul ne devrait être en carence d’offre d’emplois et nul ne pourrait recevoir une aide financière sans en fournir la compensation par son apport de travail. La structure d’intervention de ce « new deal » répondrait aux concepts de la Subsidiarité, soit que les bénéficiaires des services participent directement aux financements, soit que les investissements soient repris par la société civile par la privatisation.

                                   2 - Ethique de la solidarite internationale : un plan marshall pour le co-developpement

                        Des menaces pèseront sur l’Union européenne tant qu’elle sera un archipel de richesses dans un Océan de pauvreté. La solution est le Co-développement étendu vers le Sud et vers l’Est dans le cadre de contrats d’association.

                        Dans le passé récent, l’Irlande et le Portugal ont démontré que nul retard technique n’était inguérissable. L’Inde, par ses efforts propres, est parvenue au stade de deuxième exportateur mondial de logiciels informatiques. De l’industrialisation de l’Est asiatique émerge une classe moyenne garante d’une capacité endogène de développement de grandes populations. Tout est possible par le volontarisme et la ténacité.

                        L’Union affirmant sa volonté de protéger la diversité culturelle devrait développer une politique permettant aux pays-tiers d’opérer leur mutation singulière d’incorporation des technologies et des paradigmes nouveaux dans les traditions de leurs cultures. Le succès sera assuré partout où seront réunies deux conditions nécessaires : la volonté absolue des élites de se consacrer au développement de leur milieu et l’absence de toute corruption.

                        Le PLAN MARSHALL dont a bénéficié l’Europe au sortir de la seconde guerre mondiale fournit un précédent sur les modalités d’exécution. Une répétition du modèle par l’Union européenne permettrait de faire converger les diplomaties et d’aider des Etats nouveaux sans toucher aux souverainetés ce qui réglerait les cas délicats des candidats potentiels qui ne sont certainement pas préparés à dissoudre leur identité dans un ensemble trop vaste et trop hétérogène mais qui sollicitent un rapprochement organique avec l’Europe, rapprochement qu’il serait sage de satisfaire.

                                   3 - Ethique de la distribution des rôles entre l’etat et la société civile : domaines cruciaux d’application des nouveaux paradigmes

                        L’économie de marché et le libéralisme économique ne rejettent pas l’Etat dans l’impuissance. Les Etats-Unis le démontrent amplement. Mais les modes d’intervention changent. L’Etat n’est plus un cerveau qui décide pour les exécutants et les contrôle au plus près. Il agit sur les groupes humains à l’image des systèmes biologiques qui catalysent les réactions des cellules. Ces cellules restent responsables des réponses d’adaptation. C’est l’antithèse des PLANS centralisés. Ce jeu sur l’orientation des libertés est riche d’efficacité. Les domaines de la Défense, la Justice, la Santé, l’Education, l’Ecologie lient leurs objectifs directs à des stimulations d’initiatives innovantes et régulatrices. A ce pilotage par l’action s’ajoutent la fiscalité et les subventions conçues comme des hormones de modifications des comportements des acteurs qui, sous ces influences, deviennent les agents principaux de la régulation aux niveau micro et macroscopique.

                        Cette vision du rôle de l’Etat est la seule valable dans la poussée actuelle de la complexité sociale et de la globalisation des économies. Elle bannit les recours à la gratuité apparente des services rendus, notamment dans les domaines critiques de la Santé et de l’Education car la gratuité entraîne l’absence d’engagements des personnes dans la régulation des coûts et l’efficacité des choix. Cette vision conduit à considérer les politiques de Défense non seulement comme la protection contre un ennemi extérieur ou intérieur mais aussi comme une pièce maîtresse dans les progrès de la compétitivité par l’innovation technologique au bénéfice de la Société civile. Les politiques de la Santé et de l’Education devraient recevoir la même extension systémique.

                        Une mission majeure de l’Union européenne serait d’imaginer et de mettre en pratique ces nouveaux modèles de gouvernance sans oublier de définir des mesures propres à développer les formules de mécénat - fondations et associations sans but lucratif - sans lequel la liberté d’initiatives en éducation, arts, recherches et études de prospectives n’est plus active. Prôner les mécénats comme agents des libertés, c’est admettre l’inégalité des richesses…

                                   4 - Ethique de la participation a l’évolution humaine : l’innovation technologique et la tension vers le contrôle de ses applications

                        Le vingtième siècle marquera l’Histoire comme l’époque où la recherche scientifique a donné une impulsion géante à l’Evolution humaine. Jusque là, les matériaux intellectuels s’étaient accumulés en mathématique, astronomie, physique et dans l’observation du vivant. Ces foyers de gestation explosent en formant leur convergence et en développant leurs applications. Les résultats de la recherche scientifique multiplient leurs interventions dans la vie économique et sociale et provoquent une mutation progressive et profonde des activités humaines et de leurs relations avec la nature. La première guerre mondiale marque le tournant. Très vite, le mouvement des techniques dépasse ce que l’imagination la plus prospective aurait pressenti au siècle des Lumières. L’Homme domestique le spectre des fréquences électromagnétiques, met à son service l’énergie nucléaire, conquiert l’espace jusqu’à marcher sur la lune, numérise l’information et traite automatiquement la connaissance. Découvrant le code génétique, il perçoit qu’il peut modifier la source secrète de sa propre identité.

                        Il serait bon de modérer le flux des novations et de réguler les bouleversements introduits dans la vie quotidienne, les mœurs et la pensée. Aucun signal ne permet d’espérer cette sagesse et l’Europe est trop faible pour imposer un comportement au reste du monde. Quant aux Etats-Unis, comment ne seraient-ils pas grisés par une course dont ils se voient gagnants? L’Union est contrainte de s’impliquer dans une concurrence des laboratoires et des appareils de développement des résultats de la recherche. Car là s’arbitre la division internationale du travail et se situe les clés de la puissance.

                        Il serait tragique que les difficiles arbitrages budgétaires se fassent aux dépens des allocations à la Recherche-Développement. Ce danger est présent ; il faut le dénoncer sans hésiter.

                        La C.E.E. avait pris en compte ce problème, notamment au début des années 1970. La période 1972-78 connut plusieurs initiatives d’applications pratiques mais fut surtout consacrée à l’étude du retard technologique européen sur les Etats-Unis et à l’élaboration d’une stratégie d’interventions communautaires. Plusieurs chantiers furent ouverts, soit des coopérations entre un nombre limité de partenaires (Aéronautique ; Espace ; Astronomie ; Fusion nucléaire ; etc.), soit le lancement des « programmes-cadres pour la Recherche » par la Commission. Partout où la volonté politique fut maintenue dans la continuité des succès remarquables furent obtenus.

                        Dans ce domaine critique, le moment ne serait-il pas venu de remettre au travail un Comité Consultatif d’experts représentatifs des principaux intérêts en cause ? Ce groupe de réflexion recevrait un mandat analogue à celui du Comité Européen de Recherche-Développement entre 1974 et 1979 aux fins de proposer une relance des programmes et une réforme des structures et des procédures ?

                        L’étude de trois questions semble particulièrement urgente : la subsidiarité, les programmes fédérateurs et les équilibres de la croissance.

                        En ce qui concerne la subsidiarité, la Commission sort de son rôle en recevant tant de moyens financiers qui font défaut au niveau des politiques nationales ou régionales et en mettant tant de conditions tatillonnes à la négociation et à l’exécution des contrats ? Ne devrait-elle pas se contenter d’interventions de caractère catalytique stimulant les échanges par les réseaux de personnalités et déléguer à des responsables plus proches du terrain le souci de vérifier l’intérêt des opérations et les détails de leur exécution ?

                        La question des grands programmes fédérateurs conserve son actualité en dépit du fait que la créativité doit son développement aux initiatives des groupes humains plus qu’à celle de l’Etat. En maintes circonstances, le train du développement technologique a besoin d’une locomotive. Le « programme spatial » américain et celui dit de « la guerre des étoiles » en sont des démonstrations. Les acteurs associent leurs efforts jusqu’à parvenir à l’impossible. Ils aident à l’attelage des recherches fondamentales, appliquées, d’application entre elles et avec les développements concrets et la réalisation de prototypes. Les retombées sont ensuite reprises par l’activité des entrepreneurs-pionniers. Ainsi se sont affirmées les supériorités américaines en micro-électronique et en logiciels informatiques. L’Union, au cours des vingt dernières années, a lancé peu de programmes fédérateurs. On pourrait imaginer plusieurs programmes s’appuyant sur la Défense mais aussi la Santé (Sciences du vivant) et l’éducation (Sciences de la connaissance).

                        La responsabilité que nous portons sur nos descendants appelle une éthique du dilemme « croissance-protection du milieu naturel ». Personne ne semble en mesure de faire accepter des réformes d’adaptation à la mutation sociétale actuelle sans l’aide du souffle de la croissance. Comment concilier croissance et santé de la biosphère ? Les hommes brisent les mécanismes de réparation naturels lorsque l’environnement est altéré. L’Europe semble la seule puissance politique capable d’imaginer et de mettre en œuvre des voies nouvelles. L’Amérique emportée par son élan rechigne à s’engager. Chine, Inde et autres pays émergents veulent rejoindre les niveaux de consommation des pays les plus développés. Irons-nous, tous ensemble, droit dans le mur ? « Croissance-écologie » fait l’objet de réunions mondiales d’où sortent des discours et peu de progrès. L’Union européenne pourrait mettre en place une instance de réflexion et de propositions incontestable par sa compétence technique et son autorité morale, un « observatoire » et une « conscience » de manière à sortir l’écologie du nuage magique médiatisé qui l’encombre.

                                   5 - Ethique de la diversité : la question linguistique

                        La diversité des langues est un test de la capacité de traiter les différences, préoccupation culturelle au premier chef car la langue est le logiciel fondamental d’élaboration de la pensée et de sa transmission. Le dilemme s’exprime par la préservation de chacune des langues pratiquées dans l’Union et par la nécessité de parvenir à des documents et à des débats oraux manœuvrables en utilisant un nombre restreint de langues.

                        La solution actuelle tranche en faveur de l’égalité absolue des langues nationales. A six, neuf ou douze avec trois langues communes, l’affaire est coûteuse mais praticable. A vingt langues, on tombe dans l’absurde, ruineux et dangereux par le risque d’incompréhensions mutuelles.

                        Cette question revient depuis trente ans. La recherche d’un compromis est différée si bien que, la force des choses imposant sa loi, la pratique s’oriente vers la rupture du respect de la diversité par l’usage d’un jargon anglo-américain altéré.

                        Ce problème coïncide avec un épisode singulier dans l’histoire de la linguistique à savoir la numérisation de la langue et son traitement informatique. La mutation est plus importante que celle apportée par l’imprimerie. Elle a la gravité de l’invention de l’écriture qui fut si décisive pour la culture humaine. Des propositions [15] ont été présentées aux pouvoirs politiques pour qu’ils disposent des moyens d’une stratégie. Il est peut-être temps d’en faire un réexamen car l’expérience apprend que les querelles linguistiques prennent un tour violent et sont assimilées par les peuples au domaine sacré de leur identité.

                        La solution du problème est contenue dans l’idée générale que l’on doit penser en termes d’infrastructure linguistique du continent. Chaque langue maternelle aujourd’hui pratiquée serait assurée de sa pérennité par des stratégies d’actions dans les domaines critiques suivants :

                                               1) traitement technique de la « langue numérisée » ;

                                               2) apprentissage des langues étrangères ;

                                               3) diffusion de la langue locale notamment par les trésors de la littérature des siècles écoulés (banques de données linguistiques, recueils de textes numérisés, hypertextes, etc.) ;

                                               4) stratégies de traduction.

Chaque Etat-membre disposant d’un observatoire linguistique serait relié aux structures semblables des autres Etats par un centre de coordination « fédéral » disposant d’un corps de spécialistes très restreint mais de haut niveau culturel.

                        Moyennant cette garantie de pérennité des langues maternelles en usage, il serait possible de convenir que deux, trois ou, au plus quatre langues seraient utilisées pour les documents de travail au niveau des instances supérieures de l’Union européenne et dans les services de la Commission.

                                   6 - Ethique de la construction de la personne humaine : un programme pour la jeunesse

                        L’Union est une projection vers l’avenir. Rien ne sera réussi sans l’adhésion de la jeunesse. Au sein de la Société, la pensée devrait être dominée par l’éthique de la construction de la personne.

                        L’Etat, en la matière, ne peut rien sans l’engagement des intéressés, de leur famille et des groupes humains qui les entourent. Mais l’Etat peut combattre les conditions défavorables à cet épanouissement des personnes quels qu’aient été les handicaps de départ ou d’accident de la vie.

                        Si rien ne change, en raisonnant globalement, les jeunes européens nés au début du XXIème siècle sont promis à une vie longue supérieure à quatre-vingt-dix ans au cours de laquelle ils devront constamment actualiser leurs connaissances. Plus d’un tiers d’entre eux vivront dans une famille désunie ou monoparentale, entourés de personnes du troisième âge. Près d’un cinquième rencontreront dès l’enfance le handicap de l’illettrisme. La plupart feront un parcours scolaire où la « sélection » aura été presque proscrite. Nombreux seront ceux qui n’auront vécu aucune expérience religieuse, ni même reçu une éducation morale sérieuse. Peu d’entre eux auront été instruits des buts de l’édification de l’Union, qu’ils considéreront comme inéluctable sans être portés par l’importance de leur engagement personnel. Les enseignements auront peu développé l’habileté manuelle. Près de la moitié entrera tardivement dans un emploi, très au-delà de la période critique de la fin de l’adolescence où le jeune adulte construit sa personnalité par l’insertion sociale dans un milieu de travail, par la responsabilité dans une action collective et non pas dans l’enregistrement passif d’un enseignement. Il y a là le signe d’une décadence réelle de notre continent : une grande part de sa jeunesse n’aurait plus de « sens de la vie ». Et cependant, la jeune génération continue d’avoir potentiellement toutes les beautés dont nous pouvons rêver.

                        Une première mesure serait d’agir en faveur d’une reprise de la natalité de manière à assurer au moins le remplacement des générations. Cet impératif aurait pour source une amélioration de la condition féminine. Dans la « nouvelle société », les emplois sur « l’immatériel » l’emporteront sur ceux de la force physique. L’ambition féminine de jouer à égalité avec l’élément masculin dans les responsabilités sociales deviendra de plus en plus légitime et irrépressible. Or, les chocs des contraintes du désir de construire une carrière et de porter un enfant sont mal résolus, comme font également difficulté pour les deux parents la conduite d’une carrière et l’engagement dans l’éducation des enfants selon le concept du « métier de parents ». [16] Des propositions de mesures propres à progresser dans ces difficiles questions ont été élaborées. Elles devraient être réexaminées au niveau politique et conduire à des décisions, au moins à l’échelle expérimentale.

                        L’illettrisme frappe 15 à 20 % des enfants à l’âge de l’acquisition de la lecture ! De ce fait, chaque année, 500 000 jeunes européens grossissent le cortège des « désespérés sociaux » alors qu’il s’agit souvent d’enfants intelligents et imaginatifs. Privés des instruments fondamentaux de la communication dans une « civilisation du savoir », sans satisfactions sur les bancs de l’école, ils se tourneront vers la violence. Or le mal, tôt perçu, est correctible. Il existe des solutions du domaine de l’ingénierie pédagogique, aujourd’hui bien confirmées par l’expérience, qui corrigent les défauts de lecture. [17] L’éradication de l’illettrisme pour tous les enfants sans handicaps cérébral ou sensoriel devrait être l’un des objectifs d’une politique au service de la jeunesse.

                        Dans plusieurs Etats de l’Union, par une perversion du concept d’égalité, la sélection a été amoindrie dans le parcours des élèves et des étudiants. Or, une époque d’Evolution rapide est placée sous les critères d’une impitoyable sélection. Les jeunes adultes l’apprennent à leurs dépens au bout de leurs études. Une période de changements sociétaux critiques a besoin de conducteurs d’hommes pour la pensée et pour l’action. L’important est donc de dégager des élites, élite du savoir et élite du savoir-faire, élite distinguée par les sélections du parcours scolaire et universitaire et élite affirmée par la réussite professionnelle, élite de la puissance intellectuelle et morale cultivée par les enseignements supérieurs et élite issue du terrain, de l’action, de l’esprit d’entreprise et de la créativité, cultivée par l’effort de l’autodidacte introduit très jeune dans l’exercice d’une responsabilité.

                        La C.E.E. a mis longtemps avant de reconnaître l’Education comme appartenant à la politique commune. Des progrès notables ont été accomplis à l’initiative de la Commission concernant de multiples dispositions pour les échanges d’étudiants, la reconnaissance des diplômes, des parcours européens et non plus exclusivement nationaux pour les enseignements supérieurs, etc. Dans la remise à l’endroit que souhaite le Recteur BRUGMANS [18] , la politique de l’Education et du dégagement des élites appelle une évidente priorité dans les décisions du pouvoir politique. La voie du progrès commence à être tracée : restauration de la noblesse de l’apprentissage, diplômes reconnaissant la valeur professionnelle acquise sur le terrain, études en alternance, etc.

                        Ethique de la diversité : les jeunes européens doivent connaître ce qui les différencie : l’enseignement de l’Histoire est celui d’une aventure nationale. Mais aussi éthique de la synergie des peuples de l’Union. L’envie de vivre une véritable symbiose doit résulter de la connaissance de ce qui a uni les européens dans le passé mais aussi d’une projection de l’avenir par le canal de la « nouvelle culture ».

                        En tant qu’européens, nous avons des racines communes linguistiques, religieuses, philosophiques, en Sciences et techniques, en Arts et lettres. Immenses ont été les échanges qui ont formé notre continent dans l’Antiquité, par la construction de la chrétienté, le relais islamique qui précède la Renaissance, le Siècle des Lumières, les idéologies des temps modernes. Tout cet ensemble compose une vaste fresque dans laquelle nous nous retrouvons avec des éléments communs et des principes de division. L’enseignement de l’Histoire aux nouvelles générations devrait faire une grande place à la genèse de cette évolution.

                        Nous devons aussi enseigner la « nouvelle culture » issue des sciences et des techniques qui envahit nos concepts sur les structures sociales et les modèles par lesquels nous pourrons construire la gouvernabilité de la diversité. Les jeunes européens seront ceux qui contrôleront les applications de cette renaissance de la philosophie et de la spiritualité. Il serait temps de les former à cette responsabilité.

Conclusion : L’Europe sauvée par ses finalités

                        L’Europe élargie à de nouveaux pays-membres accroîtra l’immense succès de sa pacification. Elle poursuivra le développement remarquable de ses échanges intérieurs et améliorera sa puissance de dialogue dans la régulation du commerce international. Elle continuera d’engager des réformes, notamment d’ordre réglementaire, au prix des risques d’impopularité, réformes que les gouvernements nationaux seraient incapables de faire accepter isolément par leurs populations.

                        Mais privée d’ennemi identifié à l’exception d’un terrorisme multiforme, l’Union européenne restera le partenaire faible de l’Alliance Atlantique, nain politique au regard des responsabilités qu’elle devrait porter sur le monde, temporairement affaiblie par l’effort d’intégration de nouveaux membres. Pourra-t-elle passer ainsi sans accident le cap du mûrissement et revenir aux premiers rangs du jeu international ? Il est à craindre que les signes de décadence qu’elle porte ne la conduise à l’implosion. La corrosion sociétale causée par un taux de chômage insupportable dans la durée, le libertarisme tenant lieu de valeur morale et l’inaptitude à entrer dans les contraintes et les richesses de la mutation culturelle sont des dangers bien réels qui exigent une thérapeutique efficace, inverse du climat d’anomie de ces dernières années.

                        Il faut dégager une vision et obtenir l’assentiment des peuples par l’action. La vision nous est dictée par la situation que nous impose la complexité de l’Union. L’élargissement ne nous laisse pas de choix. Il impose le gouvernement de la diversité. Il élimine l’idéal qui habitait les pionniers du Traité de Rome. Ils rêvaient d’un ensemble qui aurait été à la fois le rassemblement pacifié d’une communauté d’intérêts antérieurement antagonistes et qui aurait disposé de tous les privilèges d’un Etat-Nation : capacité de décisions rapides ; doctrine de la diplomatie et de la Défense et moyens adaptés ; unité en matière d’objectifs sociaux, formation d’un bloc d’intérêts économiques ; marche rapide vers une identité culturelle. Ainsi, la C.E.E. serait devenue l’un des pôles du monde, face, notamment, à l’Amérique du Nord, l’Union Soviétique et le Japon. L’époque du traité de Rome était encore celle des empires. La « pax americana » nous contraint à un changement d’optique. L’Union européenne ne pourra pas, avant longtemps, présenter la cohésion d’un Etat-Nation. Elle n’intimidera personne par sa puissance militaire, n’évitera pas les oppositions internes, réunira rarement l’unanimité de ses membres dans l’urgence, suivra en rechignant les américains lorsqu’ils imposeront une stratégie à l’échelle mondiale.

                        Paradoxalement, l’Union y gagnera de faire l’apprentissage de la gouvernabilité dans le respect des différences [19] en inventant des solutions valables pour le grand avenir. Car l’humanité de demain, plus nombreuse, plus forte, prise en masse par les systèmes de communication ne pourra pas vivre selon la formule des affrontements entre Etats-Nations dont le modèle est révolu, pas davantage que sous la tutelle d’une hégémonie. C’est dans ce sens qu’il faut rechercher une nouvelle vocation pour l’Europe qui deviendrait le laboratoire de la Nouvelle Société. Là seraient les fondations « d’un projet politique et humaniste plus qu’économique et commercial », que souhaite notamment R. TOULEMON [20] , cohérent avec « l’éloge de la différenciation » que prononce J. DELORS dans sa note « Notre idéal et notre priorité : réunifier l’Europe » [21] .

                        L’Europe siège d’une gouvernance respectant les diversités retrouverait une vocation irradiant sur l’ensemble du monde. Elle pourrait s’ouvrir à de nouveaux dialogues notamment avec ses partenaires inévitables de confession musulmane. L’Islam, comme les religions chrétiennes, sera tôt ou tard contraint de faire son aggiornamento pour répondre aux situations nouvelles créées par les forces d’évolution. L’Union aurait alors une raison d’être agréée par les opinions publiques. Car le grand objectif à préserver dans les bouleversements actuels, c’est la variété des cultures, la pluralité des traditions, le respect de la différence des approches philosophiques et religieuses et des modes de vie à l’opposé du nivellement par les instruments d’une culture de masse liée à des critères essentiellement matérialistes.

                        Mais l’opinion publique ne comprendra la réalité de cette mission que si elle se traduit par des actes. Le dogma ne peut être séparé du pragma. La finalité de l’Union se traduit par le lancement de programmes d’actions dont, à titre incitatif à de nouveaux débats, quelques exemples ont été donnés dans cette étude.



[1] in Paul VALADIER « Morale en désordre - Un plaidoyer pour l’Homme » (page 28 - Le Seuil Mars 2002)

[2] cf. Edgar MORIN « Penser l’Europe » (Gallimard 1987)

[3] cf. Y. BRUNSVICK et al. « Naissance d’une Civilisation » Ed. UNESCO. Défi 1998

[4] Pour ces ordres de grandeur cf. A. DANZIN « Science et Renaissance de l’Europe » (Chottard Edr - 1979)

[5] Pour la France, les pourcentages correspondant sont respectivement 5 %, 1 % et 0,8 % (NDLR)

[6] cf. Source ONU

[7] cf. P. VALADIER op. cité

[8] L’Univers des Croyances - Revue Futuribles n°260 Jv. 2001

[9] J.M. VERLINDE « Le christianisme au défi des nouvelles religiosités » (Renaissance 2002)

[10] L’Univers des Croyances- page 99

[11] Ibidem page 93

[12] cf.Œuvre de P. TEILHARD de CARDIN et Jacques RUFFIE « De la biologie à la culture »

[13] cf. TEILHARD de CH. chap. « La formation de la noosphère » in « L’Avenir de l’Homme » (Le Seuil) écrit dès 1947 !

[14] A. DANZIN « Conséquences des progrès technologiques sur la Société civile » Revue de la Défense Nationale Nov. 1985

[15]   cf. Rapport du Groupe Stratégique sur la linguistique. Doct DG XIII intitulé « Vers une infrastructure linguistique » du 31.03. 1982 et rapport au Gouvernement français du « Comité Consultatif pour le traitement informatique du langage » Doct DGLF de Mars 1984. « Le français soumis au choc des technologies de l’information : pour une politique offensive ».

[16] cf. Alain BENTOLILA « Profession parents » - Guide de l’école maternelle et élémentaire (NATHAN - Paris 2000)

[17] cf. notamment les expériences  dites « Coup de pouce pour la lecture » conduites depuis plusieurs années par l’APFEE (Association pour favoriser une école efficace) 18 rue Joseph SERLIN 59001 LYON

[18] cf. Note R. TOULEMON op. cité

[19] cf. S. MADAULE « Europe - Du rêve communautaire à la réalité des différences »

(Etudes - Ju/Août 2002)

[20] Robert TOULEMON Note en qualité de Président de l’A.F.E.U.R. « Quelle construction pour quelle Europe ? Pour un compromis de progrès » (Mars 2002)

[21] Jacques DELORS Conférence à Lille le 7 Mars 2002