Réseau International - Groupe Asie
14 janvier 2.003


Le Mexique est-il un pays d’Amérique du Nord ou d’Amérique du Sud ? Malgré tous ses efforts pour y parvenir, le Mexique n’est pas un pays du Nord au sens économique. Mais il conserve toute la gentillesse et l’attrait culturel des pays du Sud.

Ce sujet m’a été proposé par François TREILHOU pour une des sessions du groupe Amérique. Il m’a intéressé parce que c’est une question que je me suis posée en arrivant dans ce beau pays. Lorsque l’on regarde les Amériques sur un planisphère elles se divisent en deux grandes masses, une au nord, l’autre au sud, reliées par un fin cordon volcanique, l’Amérique Centrale. Il semble évident que le Mexique est un pays du Nord. C’est d’ailleurs là que le placent les documents postaux de tous les pays. Mais à y regarder de plus près, cette affirmation est beaucoup moins évidente et conduit à affiner la définition d’un pays du Nord et du Sud.

En Europe, on oppose économiquement le Nord riche, organisé et calme au Sud pauvre, un peu anarchique, vivant. Essayons une définition plus précise pour l’Amérique.

Essai de définition d’un pays du Nord ou du Sud en Amérique

Le mieux est de le faire par l’exemple : Les Etats-Unis, et aussi le Canada sont des pays du Nord, ceux d’Amérique du Sud des pays du Sud.

Description d’un pays du Nord

• Un pays du Nord est un pays qui a achevé son développement économique. Les Etats-Unis sont même le premier au monde et d’assez loin par rapport au suivant. Bien qu’il y ait des pauvres, l’affluence y est la règle. Le PIB par personne y est supérieur à 35.000 $, l’inflation faible.
• La classe moyenne y est toute puissante et il y a possibilité de passer à la classe supérieure.
• C’est un pays de culture anglo-saxonne (bien que de plus en plus mâtinée de latinisme : les quartiers cubains de Miami, porto ricains de New York, mexicain de Los Angeles, chinois de San Francisco et j’en passe), mais sans complexe vis-à-vis de ses anciens colonisateurs, anglais, français ou espagnols dont les activités sont quasi oubliées ou tout du moins remplacées par les activités modernes.
• La religion y est à majorité protestante, et l’attitude vis-à-vis de la vie économique et commerciale est que «la richesse y est honorable », les pauvres n’étant pas respectables a priori.
• La presse y est libre d’expression et de très grande influence. Sans être aussi informative qu’au Royaume Uni, elle sépare bien l’information de son commentaire.
• C’est un pays où le gouvernement est stable et bien organisé : il y a moins de différences politiques entre les Démocrates et les Républicains des Etats-Unis qu’entre l’aile gauche et droite de l’UMP en France.
• Le régime y est le libéralisme.
• Le système policier est efficace, honnête et bien organisé. La sécurité des personnes y est assurée sauf dans des quartiers « chauds » qu’il est recommandé d’éviter. Mais ceux-ci ne débordent pas sur les autres. En cas de problème sur la voie publique, les intéressés appellent la police. En cas de litige commercial, on va en justice (trop peut-être...)
• La drogue y est largement consommée, mais non produite.
• Il y a toujours des problèmes raciaux, mais l’assimilation y est la règle, bien que le multiculturalisme soit toléré (quartiers chinois, noirs ou portoricains à New York, par exemple).

Le pays du Sud

• Les pays du Sud, comme l’Argentine ou le Brésil « sont et seront toujours des pays d’avenir », comme l’on disait dans les années soixante du siècle passé, c'est-à-dire des pays en voie de développement économique, mais n’arrivant pas à nourrir leur population ni à l’occuper pleinement.
• Leur PIB par personne est aux environs de 6.000 $, soit six fois moins que celui des Etats-Unis.
• La classe moyenne y est faible, sans tradition : on y parvient depuis la classe des pauvres par un travail acharné et le passage à la classe supérieure est très difficile sinon impossible.
• Ces pays sont de culture latine, c'est-à-dire espagnole ou portugaise, dont la principale caractéristique pour l’immigrant qui y arrive, est un attachement à un formalisme quasi fiscal.
• La religion y est catholique, et ses préceptes très observés. L’attitude vis-à-vis de la richesse est un doute quand à l’honnêteté du riche. La richesse est presqu’un péché. Les pauvres sont des victimes qui méritent toute l’attention des puissants.
• Il semble que ces pays n’arrivent pas à surmonter leur période de colonisation, toujours espagnole ou portugaise, disparue pourtant depuis deux siècles. Cette colonisation était très « exploitante », c'est-à-dire tournée exclusivement vers les intérêts de la métropole, qui interdisait dans les colonies américaines toute production qui risquait de concurrencer l’industrie et l’agriculture métropolitaine. C’est ainsi que les brésiliens disent encore que le Brésil serait à l’heure actuelle beaucoup plus développé s’il avait été colonisé par les Anglais au lieu des Portugais.
• Le régime politique y est instable, et ses changements y sont drastiques, encore plus qu’en Europe. La démocratie y est un objectif proclamé, louable et désiré, rarement atteint dans la réalité. Les dictateurs avoués ou « démocrates » y sont la règle (sauf peut-être maintenant au Brésil).
• La presse peut y être libre, mais toujours tendancieuse : le commentaire y prime l’exposition des faits, le ton y est généralement polémique.
• Le système policier y est mal organisé, mal payé, souvent débordé, d’une corruption latente (les postes administratifs sont des charges qui doivent rapporter, au sens des charges de l’ancien régime en France), très dépendant des tendances gouvernementales. La sécurité des personnes y est pour le moins incertaine et les recours peu efficaces. En cas de problème, on fait tout pour éviter d’appeler la police.
• Il n’y a pas de quartier « sûr ». Les enlèvements pour rançon, le plus souvent passés sous silence, y sont fréquents.
• La drogue y est non seulement consommée mais produite et dirigée vers les pays du nord. Dans certain pays, c’est même la principale source de richesse.

Suivant ces définitions, nous allons montrer que le Mexique, à la différence des autres pays d’Amérique Latine, n’est ni du Nord ni du Sud d’un point de vue économique et franchement du Sud par sa culture et ses idiosyncrasies. Autrement dit, c’est un pays toujours en voie de développement, mais qui essaye très fort de passer au stade supérieur, en dépit des circonstances qui ne lui sont jamais longtemps favorables.

Il faut toutefois noter que cet exposé est celui d’un non technicien de l’économie, mais préparé par un ancien « immigré au Mexique» ingénieur gérant de Télécommunications coté équipementier, qui a passé plus de dix ans de sa vie au Mexique, a appris à l’apprécier, l’a quitté il y a plus de vingt cinq ans mais est resté en contact avec ses amis mexicains vivant au Mexique ou aux Etats Unis. Il a essayé de se tenir à jour au cours de différents voyages ultérieurs à son retour, récemment par la lecture de la presse mexicaine sur Internet et des relations avec des amis mexicains.

Place du Mexique dans ces descriptions du Nord et du Sud

Quelques faits qui conditionnent tous les autres :

Le P I B :
• La figure 1 compare les PIB totaux du Mexique, Brésil, Etats-Unis et Canada. selon les statistiques de l’OCDE pour 2002. Le Mexique y fait bonne figure puisqu’il se classe 10° dans le monde. Mais s’il est proche du Canada, il est loin derrière les Etats-Unis.
• La figure 2 compare les mêmes états, mais pour le PIB par personne. Avec 5.660 dollars, le Mexique est le meilleur des états de l’Amérique du Sud, où le Pib dépasse rarement 4.000 euros, mais loin de l’Amérique du Nord qui atteint 34.940 dollars aux Etats-Unis ou 22.000 au Canada. Il se classe 45° dans le monde, et résolument parmi les pays du Sud.
• Un autre indicateur du niveau de vie est la consommation d’électricité par habitant : à 1.703 KWH par an par habitant, (sept fois moins qu’aux Etats-Unis) le Mexique se classe à nouveau résolument parmi les pays du Sud.

Une frontière commune de 3.000 kilomètres, semi perméable, concrétisée principalement par le Rio Grande del Sur, traversé quotidiennement par des travailleurs plus ou moins légaux, les braceros. Aux derniers recensements il y a ainsi 37 millions de Mexicains aux Etats-Unis (dont quatre millions illégaux, ayant seulement une carte consulaire mexicaine), envoyant annuellement plus de 11 milliards de dollars à leurs parents restés au pays.

Les industriels mexicains se plaignent que les meilleurs ouvriers sont partis aux Etats-Unis. Mais cette émigration ne touche pas que les ouvriers : les ingénieurs, docteurs, avocats et autres cadres diplômés partent aussi se perfectionner aux Etats-Unis (tout comme les Européens…) et ceux qui le peuvent y restent parce qu’ils y trouvent la vie quotidienne bien plus agréable qu’au Mexique. Ceci prouve que les écoles et facultés mexicaines sont efficaces et de bonne qualité. Le Politecnico de Monterrey fait moins parler de lui que l’Université Autonome de Mexico, mais jouit aux Amériques d’une bien meilleure réputation.
Une heureuse conséquence de cette émigration : il n’y a que peu de chômeurs déclarés au Mexique (figure 5). Mais il est vrai que le taux déclaré ne peut tenir compte des plus pauvres, vivant dans les campagnes.

Un traité de commerce, NAFTA en anglais, ALENA en espagnol, organise les échanges économiques avec les Etats-Unis. Ce traité a ouvert les frontières aux fabricants et aux produits étrangers. Au début cela a fortement défavorisé l’industrie locale, trop protégée auparavant par une politique de tarifs d’importation très élevés. Puis le flux s’est inversé : 90% des exportations mexicaines vont maintenant vers les Etats-Unis, ce qui rend par contre le Mexique très sensible aux variations de conditions économiques aux Etats-Unis. Un dicton mexicain rappelle que « Lorsque les Etats-Unis toussent, le Mexique a une pneumonie ».

En outre des zones franches ont permis l’installation d’usines américaines ou japonaises qui fabriquent des produits de qualité et exportent dans le monde entier, des composants électroniques en particulier, fabriqués par une main d’œuvre bien meilleur marché que celle des Etats Unis. Malheureusement cette politique de la main d’oeuvre peu chère s’est retournée à nouveau contre le Mexique. La globalisation fait que c’est maintenant la main d’oeuvre asiatique qui est le meilleur marché et les industries américaines commencent à fermer leurs usines mexicaines pour les déplacer vers la Chine.
Le « Mercosur » qui essaie de lier économiquement les pays latins entre eux n’est qu’une pâle copie du Nafta, jouissant d’une mauvaise réputation au Mexique.

Le développement économique, bien qu’incomplet et toujours à recommencer, a énormément progressé depuis les vingt dernières années après une récupération rapide (fortement aidée par les Etats-Unis) de la crise de 1994. Lors de mon dernier retour au Mexique, après vingt ans d’absence, j’ai trouvé un pays complètement transformé par rapport à ce que j’y avais connu durant mon séjour de plus de dix ans. Des usines modernes, tous les produits occidentaux disponibles dans les magasins, bref une impression de frontières ouvertes qu’il n’y avait absolument pas dans les années 60, où les document douaniers explicatifs énuméraient la quantité de chemises et de tous les autres vêtements que l’on pouvait entrer...sans parler du reste très contingenté. Maintenant les services douaniers ont instauré un système de loterie : l’arrivant appuie sur un bouton. Si la lampe de contrôle s’allume verte, vous passez sans déclarer. Si elle s’allume rouge, vous devez déclarer.

La population mexicaine a énormément augmenté : de 50 millions lorsque j’en suis parti en 1976, elle est passée à 103 millions en 2002 (contre 280 aux Etats-Unis) ( 6) et continue à croître au rythme de 1.54% par an (figure 7). Cet accroissement est surtout urbain (20 millions d’habitants dans le territoire de la ville de Mexico, plus de 40 avec les banlieues). Il y a maintenant plus de dix villes de plus d’un million d’habitants, alors qu’il y a 25 ans il n’y en avait que deux (figure 8).

Il n’y a quasi pas de classe moyenne : ses membres sont la victime des inflations galopantes qui ont suivi 1976. Celles-ci ont divisé par 1.000 la valeur du peso, qui est revenu à peu près à sa valeur de 1974 par rapport au dollar, mais avec un nouveau peso. L’inflation annuelle est cependant revenue à un chiffre en 2002.

Le Mexique culturellement pays du Sud

Cela saute aux yeux de tout touriste arrivant à l’aéroport de Mexico fourbu par près de dix heures de jet : la différence de niveau de vie fait que les installations de l’aéroport font dépassées, inadéquates par rapport à celles de l’Amérique du Nord. Mais cela va beaucoup plus loin.

Historiquement d’abord : l’histoire du Mexique est très semblable à celle des autres pays du Sud, avec cependant quelques différences.

Au départ, le Mexique était nettement plus peuplé d’Indiens que le reste des continents centraux et sud lorsque les Espagnols sont arrivés, ce qui a fortement limité l’importation d’esclaves noirs. Il en est resté une culture précolombienne inexistante en Amérique du Nord.

Les colonisateurs ont fait le nécessaire pour rester plus de 200 ans, jusqu’à ce que les problèmes de la royauté espagnole avec Napoléon aient permis aux créoles de se révolter contre la métropole. L’après libération a été chaotique comme dans le Sud, avec une succession d’empereurs et de présidents autoproclamés. Les Etats Unis ont profité de la faiblesse du régime pour enlever plus de la moitié des territoires du Mexique (Californie, Nouveau Mexique, Texas) après des guerres très courtes, ce qui a laissé un sentiment de frustration au Mexique qui dure toujours...

Cette situation a duré jusqu’à l’arrivée de Maximilien, un archiduc autrichien dépêché, disent certains, pour assurer un arrière pays aux Sudistes Américains. En fait, les expéditions européennes (France, Angleterre, Espagne) ont été provoquées par le défaut de paiement des dettes extérieures du Mexique. On connaît la suite : Benito Juarez, président du Mexique au moment de l’intervention, prend la direction d’une insurrection nationale élimine et fusille Maximilien. Une série de présidents succède avec plus ou moins de bonheur à Juarez, réalisant principalement un partage progressif des terres détenues par les créoles (et aussi les Américains) jusqu’à ce que Porfirio Diaz exagère dans son maintien au pouvoir, qu’il fait depuis l’étranger.

Cela provoque une nouvelle révolution, qui s’oppose violemment au clergé, et la création du Partido Révolutionario Institucional (une contradiction dans les termes !) qui règnera pendant plus de 77 ans, jusqu’à ce qu’il soit renversé par le président Vicente Fox actuel, du PAN. Ce PRI n’a pas eu qu’une politique négative, bien que très corrompue : il a promulgué entre autres des lois interdisant la réélection du président sortant pour éviter un nouveau porfirianisme (tous les documents officiels au Mexique se terminent actuellement par la formule « sufragio efectivo, no reelecion »), a nationalisé le pétrole juste avant la seconde guerre mondiale (PEMEX), mais pas les télécommunications (TELMEX est resté privé jusqu’en 1980, puis après une brève période nationale, a été racheté en partie par France Télécom).

Culturellement ensuite : les Espagnols ont laissé de très nombreux monuments au Mexique qui, touristiquement font largement concurrence aux monuments précolombiens. Un des plus beaux exemples de cette culture précolombienne : le « palais du Gouverneur », à Uxmal en pays Maya. Mais ces monuments précolombiens, dénaturés pour la plupart par une restauration quasi sauvage, sont devenus un « piège à touristes » entretenu et magnifié par le Musée Anthropologique de la ville de Mexico. Les bâtiments de ce dernier sont un chef d’œuvre d’architecture et les expositions fort bien faites, mais plus le résultat d’un nationalisme exacerbé (quasi aussi chauvin que celui des français) que d’une étude raisonnée de la réalité de l’époque.

Le « Bajio », ensemble des états du centre du Mexique contient des églises qui sont de purs chefs d’œuvre du style baroque espagnol, mâtinés de style local indien.