Réseau International - Groupe Asie
14 janvier 2.003


Quel avenir pour l’Asie médiane ?

Par Patrick DOMBROWSKY, Cheam 93

L’Asie médiane, zone de passage, l’ancienne route de la soie, relativement peu peuplée, est redevenue un espace géopolitique à part entière avec l’éclatement de l’Union soviétique. Mais c’est surtout avec les événements de septembre 2001, et l’implication américaine qui a suivi, qu’elle s’est imposée comme une des zones majeures de la stabilité internationale contemporaine. Hormis la question afghane, qui reste le centre de toutes les préoccupations, quatre domaines principaux sont à scruter attentivement pour déterminer l’avenir géopolitique de l’ensemble de la région.

Les appétits des États voisins

Les États-Unis sont en ce moment les acteurs extérieurs les plus visibles dans l’Asie centrale ex-soviétique. Leur engagement, toutefois, réside essentiellement dans la conduite des opérations militaires en Afghanistan et dans l’obtention des moyens techniques que ces derniers nécessitent. Pour le moment, rien ne permet de conclure à une implication durable au-delà du conflit actuel.
En revanche, d’autres acteurs visent à asseoir une influence plus prégnante dans la région. La Russie est désireuse d’assurer la sécurité de ses frontières méridionales par une politique asiatique active, notamment dans son ancienne zone de domination. Elle accompagne le mouvement à défaut de la guider. La Chine continue de chercher une protection contre les velléités sécessionnistes de son Xinjiang musulman et l’accès au pétrole. Elle anime avec la Russie l’Organisation de coopération économique de Shanghaï (OCS). L’Iran y voit le moyen de développer les débouchés économiques de ses régions orientales. Le Pakistan, enfin, continue d’y chercher l’alternative à son face-à-face récurrent avec l’Inde. Cette dernière, qui a des besoins en énergie, est un acteur important mais éloigné. Toutes ces ambitions s’entrecroisent, et parfois se concurrencent.

La géopolitique des hydrocarbures

Le centre de l’Asie médiane est l’une des zones les plus prometteuses quant à la production d’hydrocarbures, même si les espoirs initiaux ont dû être revus à la baisse. Deux bassins se partagent la production : le Nord-Est de la Caspienne et le Kazakhstan. La répartition des ressources de la Caspienne soulèvent un problème de droit international selon le statut qu’on lui attribue, lac ou mer. Le problème crucial qui se pose aux États est essentiellement celui de l’exportation de leur production, aujourd’hui aux mains de la Russie, dont tous veulent s’émanciper. Plusieurs voies s’offrent comme alternatives. Mais les plus crédibles économiquement sont aussi les plus difficiles à envisager politiquement : la voie iranienne est bloquée par l’hostilité américaine, et la voie afghano-pakistanaise dépend de l’avenir encore incertain de l’Afghanistan.

La fragilisation des sociétés

Tous ces États ont en commun d’avoir dû affronter en quelques années la sortie du communisme, la transition économique, l’invention de leur sentiment national, l’appauvrissement et l’accroissement des inégalités socio-économiques. Le tout dans un contexte où les conditions de vie (infrastructures défaillantes, corruption omniprésente, environnement saccagé, santé en crise, …) sont de plus en plus difficiles. La conséquence, logique, a été d’une part le repli clanique et/ou régional, et d’autre part l’irruption du radicalisme religieux (avec parfois cumul des deux comme dans le Ferghana ou dans le Tadjikistan central). Ce dernier a été ensuite instrumentalisé très aisément par des acteurs extérieurs à la région (parfois pakistanais, mais le plus souvent proche-orientaux) pour devenir une véritable menace internationale. Laquelle ne pourra certainement pas être stoppée par le simple appel à la répression systématique, à laquelle se contentent d’avoir recours les États concernés.

Des enjeux belligènes plus diffus

La disparition de l’Union soviétique a donné naissance à des tensions qui existaient avant 1991, mais qui restaient contrôlées par le carcan étatique du régime. C’est ainsi que le dessin des infrastructures de transports (routes, voies ferrées) ne tient aucun compte du tracé de frontières qui n’étaient alors que de simples démarcations administratives ; devenues frontières internationales, ces lignes pèsent lourdement sur les trajets internes à chaque État de la région. De la même manière, le partage de l’eau donne régulièrement lieu à des chantages dangereux entre les États montagnards, richement dotés, et ceux de l’aval, quasi désertiques. Enfin, l’éclosion de divers trafics, notamment celui de la drogue, contribue à la criminalisation du tissus socio-économique. Certaines régions sont désormais entièrement aux mains de réseaux mafieux (plus ou moins protégés par les autorités).

Pour toutes ces raisons, l’avenir géopolitique de l’Asie médiane doit être l’objet d’une attention soutenue. La capacité des États de la région à étoffer un système d’organisations internationales de coopération encore embryonnaire sera probablement l’indicateur le plus visible de sa sortie de la zone des turbulences.