DEJEUNER-DEBAT du 3 avril 2003


CHINE : NOUVEAUX DIRIGEANTS, NOUVELLES DIRECTIONS

Exposé du Général Eyraud

Les mois de novembre 2002 et mars 2003 ont été marqués par la relève des dirigeants chinois. Il ne s’agit pas d’une alternance, mais d’un changement de générations. Des hommes de 60 ans remplacent des dirigeants qui en avaient 75.

On doit souligner l’héritage extraordinaire de Deng.. Il a pris le pouvoir en 1978, a engagé de profondes réformes et à partir de 1982, il a sélectionné des hommes de 35-45 ans pour être les futurs dirigeants de la Chine. Hu Jintao et Wu Jiabao en font partie. C’est ainsi la quatrième génération qui arrive au pouvoir depuis 1949.

Hu Jintao est à la fois Président de la République et Secrétaire général du Parti communiste chinois. Mais il n’est que le n°2 de la Commission centrale militaire. En effet, son prédécesseur, Jiang Zemin ne prend qu’une semi-retraite et reste Président de cette Commission. A ce titre il est protocolairement le n°1 du régime. Le système politique chinois est très hiérarchisé, personne n’est l’égal de personne.

Le nouveau Comité permanent du Bureau politique ( 24 membres, plus un suppléant ) comprend 9 membres au lieu de 7. Sur ces 9 membres, 5 doivent leur nomination à Jiang Zemin. Le Comité permanent est le lieu du pouvoir, dont on pourrait dire qu’il est nationalo-confucéen-capitaliste et non plus communiste.

Le n°1 du Comité permanent est Hu Jintao, né en 1942, le n°2 est Wu Jiabao, né en 1941 et Chef du gouvernement, le n°5 est Zeng Qing Hong, né en 1939. Une rivalité peut surgir entre Hu Jintao et Zeng Qing Hong, qui apparaît comme un possible futur patron. Bien qu’il soit seulement n°5, Zeng Qing Hong joue un rôle important, il a autorité sur le « groupe de Shanghaï » ( les anciens collaborateurs de Jiang Zemin ), il dirige le Secrétariat du Comité central du Parti et préside l’Ecole centrale du Parti. Il sera, dit-on, nommé Vice-président de la République. Il peut compter sur l’appui de Jiang Zemin.

Hu Jintao a fait un sans faute dans les provinces pauvres où il a exercé des responsabilités y compris le Tibet. Mais il n’a pas laissé de marques durables de son passage. Depuis qu’il a accédé à ses hautes fonctions il s’affirme adroitement, il est simple, intègre, proche de la population pauvre, mais il a peu de partisans au Bureau politique et au Compité permanent. Il consolide sa position en nommant ses proches à la tête des provinces.

Zeng Qing Hong est un stratège remarquable, il a un caractère fort et il est porteur d’une vision de la Chine future. Si les deux hommes ne s’entendaient pas, il y aurait problème.

Une deuxième difficulté pourrait surgir du fait de la présence d’une personnalité de premier plan, Jiang Zemin, à la tête de la Commission militaire, alors que traditionnellement « le Parti commande aux fusils ».

En ce qui concerne l’économie, les résultats de 2002 ont été remarquables.La croissance aurait été, d’après les Chinois, de 7 à 8%. En fait, elle serait plutôt de 4 à 5%. Le PIB est de l’ordre de 1 200 milliards de $, en progression de 8% sur 2001 et se rapproche de celui de la France. En 2002 les échanges extérieurs de la Chine ont représenté 620 milliards de $, soit 20% de plus qu’en 2001. Les investissements étrangers en Chine, en 2002, ont dépassé 52 milliards de $.

Les excédents du commerce extérieur chinois sont considérables, puisque de l’ordre :

- de 100 milliards de $ avec les USA
- de 80 milliards de $ avec l’Europe
- de 70 milliards de $ avec le Japon

Les partenaires de la Chine sont mécontents de cette situation et trois débats sont ouverts :

- la monnaie chinoise est-elle sous évaluée ? Depuis 1994, il n’y a plus qu’une seule monnaie, mais à cette occasion le taux de dévaluation a été de 30%, donc l’opération a été très favorable aux exportations. Dans certains pays ( USA, Japon, RFA ) de voix s’élèvent pour demander une réévaluation de la monnaie chinoise. Les réserves de la Chine seraient actuellement supérieures à 300 milliards de $.

- la déflation chinoise est-elle dangeureuse ? Depuis 1998 on constate une baisse des prix à la consommation. Cette situation est liée à des surcapacités industrielles, à des progrès de productivité, elle décourage l’investissement, elle pourrait être contagieuse, vers les USA en particulier.

- le risque d’une crise financière majeure en Chine existe t-il ? La croissance est soutenue par 20 grands projets financés par l’Etat, ce qui est sans doute excessif. On peut citer le barrage des Trois Gorges ( les travaux vont durer jusqu’en 2010 ), le gazoduc Est-Ouest pour amener le gaz à Shanghaï, le chemin de fer qui doit atteindre Lhassa au Tibet, le détournement du Yang Tsé Kiang… Par ailleurs le secteur bancaire a des problèmes. Le nombre de prêts non remboursables est jugé trop important. Enfin les dépenses sociales sont élevées du fait que 300 millions de Chinois sont sans travail.

Quelles sont les perspectives de la Chine ? Les responsables insistent sur trois risques majeurs : - - la trop grande dépendance à l’égard de l’économie mondiale. Les chiffres des échanges extérieurs et des investissements étrangers croissent de manière vertigineuse. Le développement chinois est limité par les ressources disponibles en pétrole, en eau, ainsi qu’en certains produits de base comme l’acier de qualité . En ce qui concerne le pétrole, 70 millions de tonnes ont été importées en 2002 avec une forte dépendance vis à vis du Golfe, bientôt il faudra en importer 100. Pour diversifier ses sources d’approvisionnement la Chine cherche à participer à l’exploitation du pétrole du Kazakhstan.

- la croissance des inégalités qui sont de trois types. D’abord les inégalités de revenus entre zones rurales et zones urbaines. Elles sont en moyenne de 1 à 3, mais elles peuvent atteindre 1 à 12 dans les cas extrêmes.

Ensuite les inégalités dans le développement entre la côte Est ( et quelques grandes villes ) et le reste du pays.

Les investissements en Chine des 500 plus grandes entreprises mondiales se répartissent de la manière suivante :

87% dans la bande côtière où vivent 500 millions d’habitants
8% dans la zone centrale du pays où vivent aussi 500 millions d’habitants
4% dans l’Ouest du pays où vivent 300 millions d’habitants ( et où ne vont en fait que les investissements publics )

L’adhésion à l’OMC a donné un coup de fouet à la Côte Est et les inégalités s’aggravent.

Enfin les inégalités sociales. Mao avait fait de la Chine le pays le plus égalitaire du monde puisque l’écart des revenus était de 1 à 3. Cette utopie a entraîné la stagnation. Maintenant la Chine est un des pays les plus inégalitaires du monde :

3 à 5 millions de Chinois sont très riches
40 à 50 millions ont le niveau de vie européen
150 millions sont de petits consommateurs
300 millions sont dans la misère
1% de la population posséderait 60% de la richesse nationale.

- le coût social très élevé de la modernisation et de l’intégration à l’OMC. Le nombre des licenciés des entreprises d’Etat depuis cinq ans serait de 27 millions. Le nombre de préretraités des entreprises d’Etat serait de 33 millions. La population migrante de paysans pauvres atteindrait 120 millions de personnes, dont 40 millions seraient sans travail. La nouvelle direction du Parti prêterait une attention plus concrète à la situation des masses rurales.

En ce qui concerne la politique extérieure de la Chine, Jiang Zemin a donné la priorité aux bonnes relations avec les USA sur la réunification avec Taïwan. Pour les Chinois les USA constituent le modèle de référence et le symbole de la réussite. Depuis le 11 septembre 2001, les deux pays sont unis dans la lutte contre le terrorisme international. Les dissensions sino-américaines sont pour le moment passées au second plan. La modération est de règle en ce qui concerne les relations entre la Chine et Taïwan. Il y a des élections à Taïwan dans un an et l’opposition pourrait l’emporter.

La Chine a d’autres projets, envoyer un homme dans l’espace à l’automne 2003 pour imiter les USA ( le lanceur serait une fusée Soyouz améliorée ), réussir les Jeux olympiques de 2008, réussir l’Expositon universelle de 2010 à Shanghaï, peut-être un programme lunaire pour 2010. Tout ceci implique qu’il n’y ait pas de crise.

En ce qui concerne l’Irak, la direction du pays a été divisée et a opté pour une opposition modérée. Elle s’est rangée derrière la France, mais n’a jamais menacé les USA d’un veto. La Chine pense certainement aux aspects pétroliers du conflit et veut être du côté du gagnant.

Vis à vis de la Corée du nord, les Chinois sont très prudents. La Chine et la Corée du sud cherchent à réduire les tensions créées par les déclarations de la Corée du nord en matière d’armes nucléaires. La Chine voudrait éliminer celles-ci de toute la péninsule coréenne, au nord comme au sud. La Chine craint que les USA ne veuillent résoudre le problème par la force, par exemple une frappe sur le complexe nucléaire nord-coréen La Corée du nord recherche en fait des garanties de non-agression et une aide dont elle a grand besoin

Il faut souligner l’importance des relations économiques entre la Chine et la Corée de sud, elles sont 120 fois plus importanters qu’avec la Corée du nord. La Chine est le premier partenaire commercial de la Corée du sud. Les investissements sud-coréens en Chine pourraient dépasser un milliard de $ en 2003.

Réponses aux questions

Le Général Eyraud précise que tous les jours il s’informe de l’évolution de la situation chinoise en consultant des sites en Chine, à Hong Kong, à Taïwan et en Californie. Il publie depuis un an une lettre mensuelle gratuite, qui connaît de plus en plus de succès puisque le nombre de lecteurs est maintenant de 1 530, dont 300 aux USA.

L’adresse du site est : http://questionchine.free.fr/

Les 9 membres du Comité permanent du Bureau politique sont les dirigeants suprêmes du pays. L’âge limite est en principe de 70 ans, or 7 membres du précédent Comité avaient dépassé cet âge. Seul Jiang Zemin, bien qu’âgé de plus de 70 ans, conserve encore une partie de ses fonctions antérieures.

Li Peng, fils adoptif de Chou En Lai, a lui aussi été atteint par la limite d’âge. Son principal souci est que l’on ne revienne pas sur les événements de la place Tien An Men. Son bras droit fait partie du Comité permanent.

Zhu Rongji, l’ancien Premier ministre, est compétent, énergique, il a été exclus pendant 10 ans du parti, c’est un spécialiste du développement et il aurait mérité d’avoir une place de premier plan dans une organisation internationale. Mais les Américains le détestent et il retourne dans son village natal.

Le parti unique monopolise le pouvoir. L’Assemblée ratifie les décisions du parti. Elle comprend 3 000 Délégués et ne tient qu’une session de 15 jours par an. Le reste du temps un Comité de 300 membres la remplace. Les Délégués ne sont pas élus, mais choisis soigneusement selon un processus qui n’a rien de démocratique. 73% d’entre eux sont des membres du parti, plus de 30% sont des fonctionnaires, les femmes représentent 20%. Les Délégués votent ce qu’on leur demande de voter.

Le Général Eyraud apporte quelques précisions sur l’économie chinoise. Les Chinois distinguent le chômage en ville, qui concernerait 50 milllions de personnes ( et sans doute en réalité 80 ) et le chômage à la campagne, qui toucherait 150 millions de personnes.

Les échanges extérieurs correspondent à 50% du PIB. C’est dire à quel point la Chine est dépendante de ses partenaires étrangers. L’endettement, de l’ordre de 50 milliards de $ est à un niveau raisonnable.

Il n’y a pas en Chine de risque de dérive comme cela s’est produit en Russie. Mais un ralentissement de la croissance serait dramatique, d’où les efforts du gouvernement pour maintenir celle-ci à un haut niveau. Les incidents sociaux sont fréquents. Il faudrait créer 20 millions d’emplois nouveaux par an. Or ce nombre n’est que de 8 millions.

La population augmente de plus de 10 millions de personnes par an. Elle devait atteindre 1,4 milliard en 2010 et 1,5 milliard en 2020 ou 2025.

On doit noter l’émergence d’une classe moyenne qui, actuellement, représente environ 200 millions de Chinois. Il y aurait 300 millions de personnes en difficultés, chômeurs et anciens pauvres. Entre les deux, une masse de Chinois ne voit son sort s’améliorer que faiblement.

En 2010 ou 2020, la classe émergente devrait représenter entre 300 et 400 millions de personnes, soit un quasi doublement. Le nombre de Chinois en difficultés augmenterait encore pour atteindre 400 millions. Une masse de 600 millions ne connaîtrait que peu d’améliorations de ses conditions d’existence.

Les dirigeants en déduisent que le Parti communiste chinois doit s’appuyer sur la classe émergente.

Les relations entre la Chine et la Russie sont en apparence excellentes. Les deux pays ont su régler leur contentieux en ce qui concerne les frontières. C’est le complexe militaro-industriel russe qui modernise l’armée chinoise.

On peut noter en Chine la présence d’un néo-confucianisme. Il n’y a pas en fait de grande religion, mais une doctrine de la sagesse. Le Boudhisme, lui-même, est plus une sagesse qu’une religion. La société est tolérante et sceptique. Tout ceci correspond à un immense vide spirituel.


Notes de Jean-Philippe Bernard