Observatoire des phénoménes mondiaux du 12 mars 2003


LES RAISONS DU "NON"

par Henri EYRAUD

L'anti-américanisme est resté minoritaire en France, alors que près de 90% des Français sont opposés à la stratégie de l'administration Bush. D'ailleurs, la France ne s'est pas laissée aller aux insultes ou aux appels aux mesures de rétorsion qui ont fleuri en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis en ce début d'année.

Pourquoi les États-Unis se sont-ils lancés dans une telle aventure ?

Le régime irakien était, certes, indéfendable. Mais la volonté américaine de le renverser est apparue sous des prétextes successifs et discutables : liens avec Al Qaida, menace immédiate, armement de destruction massive, inefficacité des inspections ONU. Tous les pays arabes et occidentaux - Etats-Unis compris - avaient considéré jusqu'en 1990 que l'Irak faisait barrage à une éventuelle expansion de l'Iran des Ayatollah et contribuait utilement à stabiliser le Moyen-Orient. En réalité, l'administration Bush a attaqué le régime irakien pour au moins quatre raisons :

- mettre de l'ordre dans le monde à la suite du choc subi le 11 septembre 2001, ni l'ONU ni aucune autre puissance n'étant apte à le faire.

- consolider la prédominance régionale d'Israel sans réel compromis avec les Palestiniens et les Arabes.

- "nettoyer", réorganiser et dominer le Moyen-Orient et ses ressources pétrolières, mettre au pas l'Arabie séoudite et l'Iran.

- rendre cohérente la vision stratégique des "faucons" de maitrise de l'ensemble du monde…

La tentation de dominer un monde dangereux

Dans cette conception, l'ONU, les organisations internationales, les alliances et l'OTAN, n'ont d'intérêt que comme outils stratégiques au service des Etats-Unis. Washington est assez puissant pour agir sans elles. Seules comptent vraiment les forces américaines et une doctrine offensive (l'attaque pré-emptive sur renseignement). George Bush place les Etats-Unis au-dessus du droit international (Kyoto, CPI, OMC, etc). Il combat sans état d'âme les partisans d'un monde futur multipolaire ("vieille Europe", Russie, Chine, puissances moyennes, PVD en général).

Cette vision trouve certaines justifications dans l'inéfficacité souvent montrée par l'ONU, les débris du camp socialiste, l'Union européenne, etc. La

France et la "vieille Europe" défendent des "principes" (ce qui est bien), mais sans avoir fait les
efforts économiques et militaires nécéssaires (ce qui est léger). On en a peut-être un peu trop fait, à Paris, pour compenser le manque de moyens. Les "propositions" françaises (poursuivre les inspections) étaient vides de sens sans le maintien d'une forte menace anglo-américaine contre Bagdad

Les premiers dégàts

La crise irakienne, voulue par Washington, a ébranlé l'OTAN, l'Union Européenne et l'ONU. Elle a cruellement montré que l'élargissement de l'UE sans solidarité politique est voué à l'échec. Beaucoup d'Américains, dont l'orgueil national a été blessé, se sont laissés aller au désir de vengeance et au mépris contre la France et la "vieille Europe". L'administration Bush avait créé dès 2002 des départements de propagande/désinformation auprès du Pentagone et du Département d'Etat. Ceux-ci ont confié à des entreprises privées (l'empire Murdoch en particulier) le soin d'organiser - sans aucune limite éthique - des campagnes de dénigrement. Cela fait partie des dégats.

Des risques disproportionnés

Il est fou d'envisager un régime d'occupation militaire de l'Irak pendant deux ans. Ce sera peut-être créer, à l'échelle d'un pays de 24 millions d'habitants, un climat semblable à celui de Gaza/Cisjordanie.

Il est illusoire de vouloir "apporter la démocratie" à Bagdad après une agression étrangère et le matraquage des villes irakiennes. La tentative américaine de mettre la main sur l'Irak en vue de "réorganiser" tout le Moyen-Orient peut faire exploser ce pays, - ou aboutir à une nouvelle dictature, ou encore profiter aux ambitions de la Turquie et de l'Iran.

Les Etats-Unis ne courent aucun risque d'échec militaire, mais les risques politiques sont graves. S'ils ne s'y enlisent pas, on devra aussi se demander quelle sera l'action pré-emptive suivante de l'équipe Bush contre "l'axe du mal" : une opération visant la Corée du nord, ou l'Iran, ou une autre cible ? Car si Washington renonçait demain à frapper les "rogue states", pourquoi avoir pris tant de risques contre un Irak déjà affaibli ?

Notes de Jean Chaudouet