Observatoire des phénoménes mondiaux


LA COTE D’IVOIRE : UNE CRISE QUI VIENT DE LOIN

La Côte d'Ivoire présentait jadis une image forte : réussite de la décolonisation, robustesse du président Houphouët-Boigny face aux vents de l'histoire, croissance économique, généralisation de l'enseignement grâce à la télévision, etc.

Mais, avant même les dernières années de sa présidence, la crise se dessinait déjà : corruption, (multiplicité des comptes privés auprès de la fameuse "Caisse de stabilisation" du café et du cacao), volatilité des cours des produits primaires, à-coups dans le système de "redistribution" sociale et financière, et de "récupération" permanente des opposants.

Le président n'avait pas préparé sa succession. Des partis politiques apparaissent mais chacun est lié à une ethnie, une région, une religion. Et la lutte va commencer entre les prétendants : Konan Bedié, Ouattara, Gbagbo, le Général Guei.

La crise. Des tensions multiformes s’aggravent : sur le problème foncier, entre les régions (Nord et Sud surtout), entre les religions, à propos du caractère "autochtone" ou "allogène" des habitants des villes.

La question des filières agricoles est au cœur du pourrissement. Le système de "redistribution", grâce à la "Caisse de stabilisation", permet à des fonctionnaires compétents mais peu scrupuleux de "pomper" de l'argent au profit de leurs villages. La Banque mondiale, critiquant ces excès, veut rétablir la rationalité et la transparence du marché. En fait, ce dernier est de plus en plus dominé par les "traders", de telle sorte que la "rente" se déplace, de la fonction publique aux spéculateurs, ce qui crée beaucoup de frustrations.

Or la société ivoirienne est violente. En l'absence de "lubrifiants", elle risque de tomber dans une criminalité généralisée, de l'Etat, de l'armée, de la police, de tous les trafiquants (sur les automobiles, les diamants, la drogue, etc.).

Depuis 1999, le pays a subi plusieurs coups d'Etat : aucun des principaux acteurs n'est clair (bonne analyse dans le dernier numéro de la revue "Politique africaine"). Konan Bedié, pour garder l'"ivoirité", trouve d'autant plus d'échos que le pays compte 30 à 40% d'"allogènes" (surtout burkinabés), sans compter les rivalités entre ethnies proprement ivoiriennes (conflits entre Bétés et Baoulés à propos de la terre). Gbagbo est, lui aussi, probablement complice des "escadrons de la mort" qui ont tué le Général Guei et beaucoup d'autres personnes. Toutes les parties de la guerre civile présentent une redoutable efficacité : le coup d'Etat du 9 septembre fut techniquement remarquable mais s’est soldé par plusieurs centaines de morts, tant à Bouaké qu'à Abidjan. La crise a été ponctuée de diverses négociations et tentatives d'arbitrage entre Africains, y compris avec le Président du Gabon et le Roi du Maroc, mais surtout dans le cadre de la CEDAO (Communauté économique de l'Afrique de l'Ouest). Aucune n'a abouti à des solutions politiques, elles ne pouvaient déboucher que sur des financements. Des acteurs africains proches (Taylor, du Liberia, Campaore, du Burkina Faso), sont aussi intervenus dans la crise.

La politique française

Ces dernières années, le gouvernement Jospin avait été actif en Asie, au Moyen-Orient. En Afrique, sous le principe du ni-ni (ni ingérence, ni indifférence), il avait mis en oeuvre une réforme de la coopération (fin du "domaine réservé", encouragements à la "moralisation" et à la démocratisation) tout en laissant baisser l'aide publique au développement. Dans les crises, il avait soutenu un système de "forces d'interventions africaines", accordant par ailleurs son appui au projet africain du NEPAD (promu surtout par l'Afrique du Sud, le Sénégal et l'Algérie).

L'initiative française de conférence sur la Côte d'Ivoire à Marcoussis marque la fin du "ni-ni" : c'est un acte unilatéral faisant pression pour un accord entre Ivoiriens, qui serait ratifié par des chefs d'Etat africains et par l'Onu.

L'engagement des forces françaises a eu pour prétexte et pour priorité la sécurité des Français résidant en Côte d'Ivoire. Ils sont encore entre 15 et 25000 et ils jouent un rôle essentiel dans l'économie du pays (eux et leurs entreprises payant la moitié des impôts). Une autre priorité concerne le contrôle de la "route du cacao" (vers le port de San Pedro).

Les difficultés de mise en oeuvre de l'accord. Le Président Gbagbo a montré dans le passé un caractère assez instable. L'idée de confier les ministères-clés de l'Intérieur et de la Défense à la principale faction rebelle - décision prise non à Marcoussis mais par les Africains ensuite à Paris - est étrange et difficile à accepter à Abidjan. L'agitation à l'ouest, liée au trafic des diamants au Liberia, a un aspect en partie criminel. La distinction traditionnelle Sud/Nord omet de multiples complexités : présence de nombreux musulmans au Sud, de sectes "protestantes" syncrétistes dans la région côtière, etc. Et tous les acteurs, plus ou moins discrets, n'ont peut-être pas participé aux négociations. La Côte d'Ivoire reste en grand danger de guerre civile.

Exposé d’Alain Boucher, Observatoire du 29 janvier 2003

Notes de Jean Chaudouet