DEJEUNER-DEBAT du 20 mai 2003

 

LA VIOLENCE A LA TELEVISION

par Blandine KRIEGEL chargée de mission auprès du Président de la République

Professeur agrégé de philosophie, Blandine Kriegel a récemment présidé une commission d’études sur les effets de la violence à la télévi-sion. Elle en résume les analyses et les conclu-sions, ainsi que l’accueil plus que réservé qui a été fait à son rapport récemment déposé.

Il a été largement établi, par de nombreuses études psychologiques, que les images ont un impact indiscutable sur le comportement des indi-vidus. Or, depuis le début de la décennie 1980, l’on constate en France une augmentation régulière des comportements violents et, par voie de consé-quence, des multiples formes de la délinquance.

De la violence naît la violence

Les effets des spectacles de violence, auxquels il faut ajouter les spectacles pornographiques dans la mesure où la pornographie est elle même une violence, sont constatés sur les attitudes individuel-les dans toutes les classes d’âges et dans toutes les classes sociales. On a observé, entre autres, que les images pornographiques avaient des effets négatifs sur les jeunes femmes.

Jeunes traumatisés, école désagrégée

L’accoutumance aux spectacles violents a pour prolongement essentiel d’oblitérer chez l’individu le sens de la responsabilité. On doit donc se garder de lier la violence individuelle à la position sociale. On comprend, en revanche, que ce soit sur la jeu-nesse que les images violentes aient l’impact le plus fort, car les jeunes, dont la personnalité est moins formée que celle des adultes, sont d’autant plus influençables. Il est en particulier avéré que les plus jeunes éprouvent, face à la violence, des troubles du sommeil, ainsi que des réactions de peur, d’angoisse, puis de colère.

Le phénomène de société le plus préoccupant observé au cours des dernières décennies est une progressive et véritable désagrégation de l’école, caractérisée, non seulement, par la prolifération des violences entre les élèves eux-mêmes, mais aussi par la vulgarisation des actes de violence verbale mais aussi physique des élèves vis-à-vis des enseignants.

L’effet «Orange mécanique » se généralise

Évoquer l’image violente, c’est certes mention-ner la publicité affichée dans la rue et dans la presse, mais c’est surtout incriminer le cinéma et
la télévision dont la responsabilité est tout à fait établie dans la montée des violences au sein de la société actuelle. Selon une enquête conduite par l’Unesco en 1998, les jeunes passent de trois à quatre heures par jour devant la télévision en choi-sissant librement leurs programmes. Les implica-tions peuvent s'apparenter et pourquoi pas dépas-ser celles qui avaient été, en 1970, jugées dévas-tatrices, lors de la sortie du célèbre film « Orange mécanique ».

L’audimat « valeur suprême » ?

Se référant aux conclusions de la commission dont elle a assumé la présidence, Blandine Kriegel constate que l’on ne peut malheureusement pas parler d’un accueil positif, mais bien au contraire d’un rejet gêné. Le rapport a été franchement mal reçu dans les milieux de la télévision et du cinéma auxquels il s’adressait en priorité ; il semble avoir été considéré comme plutôt embarrassant dans les milieux de la politique et de l’administration. On objecte chez les uns et on observe chez les autres, que prendre des mesures de limitation ou d’encadrement de la violence à l’écran entraînerait une baisse de l’audimat, donc des ressources de publicité des chaînes de télévision. Est-il si évident que les images de violence atténuent le sens de la responsabilité individuelle chez les téléspecta-teurs ? Ne peut-on au contraire attacher à la vio-lence un certain relativisme culturel ? Il est symp-tomatique que le journal « Le Monde » n’ait pas hésité à dénaturer le débat dès le dépôt du rapport de la commission Kriegel. On a parlé de censure, d'ordre moral et puis le silence pesant des uns et des autres a valu débat !

Une coupable absence de vigilance

En définitive, la France ne paraît pas mûre pour entreprendre une campagne sérieuse de régulation des émissions télévisées. Il n’en reste pas moins qu’elle accuse un retard singulier dans la surveil-lance de la violence et de la pornographie, par rapport aux pays qui l’entourent. Notamment la Grande-Bretagne, l’Allemagne, et même les pays scandinaves, qui professent pourtant une morale plus laxiste, ont commencé à prendre des mesures de protection de la jeunesse. La Grande-Bretagne a institué une commission de contrôle des pro-grammes télévisés et amorcé une politique contractuelle avec les médias.

Pour conclure, on ne peut que balayer les objections mercantiles et affirmer la nécessité pour notre pays de se doter d’une charte de déontologie de l’information télévisée et d’initier des relations institutionnelles entre les médias et les groupe-ments qui s’intéressent à la protection de la jeu-nesse … et du public dans son ensemble.


Notes de Jehan Duhamel