DEJEUNER-DEBAT du 16 juin 2003

 

L'EUROPE ENTRE UNE CONSTITUTION ET PLUSIEURS FRACTURES

par Michel ALBERT membre du Conseil de la politique monétaire de la Banque de France

Malgré un grand nombre de difficultés, il ne faut pas dramatiser la situation de l'Europe. Sur le long terme, en vingt ans, depuis l'époque de "l'Euro-sclérose", les progrès sont spectaculaires.

A court terme, la Convention présidée par Valéry Giscard d'Estaing semblait incapable d'aboutir à une proposition unique. Dix-huit gouvernements s'opposaient encore, le 4 juin, à l'avant-projet qu'il proposait. Mais au cours de la nuit du 5 au 6 juin, Valéry Giscard d'Estaing a opéré un retournement complet d'alliances, au vu des exigences croissantes de Tony Blair et de certains autres « grands ». Se ralliant alors aux vues des petits pays, de la Commission et de Romano Prodi, le président de la Convention obtint à la quasi unanimité l'accord personnalisé des membres de la Convention. Le texte adopté le 13 juin, soumis au Conseil européen de Thessalonique du 20 juin, sera présenté à la Conférence intergouvernementale du 15 Octobre, avant d'être ratifié par chaque pays membre, avec ou sans référendum. Des incertitudes subsistent sur l'issue d'une si longue marche. Mais la seule alternative en cas d'échec serait de relancer l'Europe à l'initiative d'un noyau dur pratiquant une "coopération renforcée", laquelle parait illusoire à l'orateur. Dans l'immédiat, Valéry Giscard d'Estaing qualifie ainsi la fin de sa mission : "Ce n'est pas parfait, mais c'était inespéré".

Michel Albert explique les difficultés rencontrées par l'opposition entre partisans d'une fédération et ceux d'une communauté d'États, mais surtout, et plus récemment, par les divergences de vues entre grands et petits pays. Ces derniers, fâchés par les positions d'une France donneuse de leçons et favorisant le leadership traditionnel des grands, peuvent, à l'avenir, créer une nouvelle dynamique européenne : d'où les fractures freinant la construction européenne qui se sont manifestées lors de la guerre d'Irak. La France et l'Allemagne s'étant opposées aux visées des États-Unis sans consulter personne, ont facilité les réactions inverses de l’Espagne et de l’Italie. Certes, les dualités de personnalités dans chaque pays compliquent le tableau mais où sont aujourd'hui les leaders politiques porteurs de la construction européenne ? Peut-on compter sur Fisher, Blair voire Giscard d'Estaing ? Reste à prendre le contre-pied du sommet désastreux de Nice, où chaque gouvernement a "défendu son bout de gras".

Encore faut-il améliorer les méthodes de travail et de concertation partenariale. La Convention a donné l'exemple dans sa conduite de réunions comme en préconisant dans son rapport des modalités réalistes pour faire converger les objectifs d'un ensemble hétérogène de quinze pays riches et de dix pays pauvres. L'intérêt de telles procédures est d'introduire plus de souplesse et de responsabilité de tous les acteurs, tout en sachant donner du temps au temps.

Michel Albert se rallie à l'opinion de Jean-Michel Fauve selon laquelle il convient de faire savoir le pourquoi de l'Europe plutôt que d'en détailler le comment. Et s’il s’agit par exemple de préserver la paix sur le continent alors prenons tous ensemble les moyens de l’assurer !

Deux chiffres résument l'écart entre les intentions et les moyens : le budget fédéral américain de la Défense représente 22% du PIB, celui de l'UE atteint…1% et reste plafonné à 1,27%. Un tel écart explique peut-être les prises de position récentes de certains pays.

La France n'a pas répondu ces dernières années à deux appels de l'Allemagne en faveur d'une Europe plus fédérale. La relance de l'idée européenne va peut-être venir des jeunes pays candidats de l’Est, comme le laisse penser le sénateur Badré…

Michel Le Gouis.