DEJEUNER-DEBAT du 24 avril 2003

 

L’AMERIQUE FACE A ELLE-MEME ET FACE AU MONDE

par Philippe GOLUB, journaliste américain en résidence à Paris, membre du comité de rédaction du Monde diplomatique.

USA : une situation mondiale singulière

Les Etats-Unis sont devenus une hyperpuissance selon l'expression d'Hubert Védrine, une puissance unipolaire qui intervient de façon de plus en plus radicale dans les affaires du monde. Aucun rival n’est à sa taille; avec un budget pour sa Défense de quelque cinq cent milliards de dollars, de l'ordre de 5 % du PIB, le budget cumulé de tous les autres Etats est dépassé. Jamais dans l’histoire du monde on n’avait connu pareille situation ; ni Rome qui se savait proche de la Perse, avec la Chine à l’horizon, ni l’Empire britannique, énorme puissance économique au XIXème siècle mais faible militairement face aux armées continentales ne sont comparables. Les Etats-Unis sont aujourd’hui les maîtres sans partage de la stratégie mondiale. Après la destruction de Carthage, Caton se lamentait « les grands empires ont besoin d’un adversaire, qu’allons-nous faire ?" Or les choix de l’empire américain commencent à apparaître…

Guerre d’Irak : deux thèses

On peut « lire » cette guerre comme l’illustration de l’ordre nouveau qui se met en place. Si l’on a d’abord attribué aux attentats du 11 septembre une réaction d’orgueil et de vengeance propre aux citoyens de ce grand pays, cet argument « ne tient pas la route » malgré son évidence première. Certes, il s’est agi d’un « désastre ». Jamais on n’avait touché au sol américain, même lors de la dernière guerre. Ce fut un choc dans l’élite et dans la population, qui eut pour effet de « transformer un président faible et peu légitime en un César» sinon en Caligula, ajoute malicieusement le conférencier. Les pouvoirs se sont trouvés concentrés entre quelques mains, le Pentagone a pris une importance décisive, les services secrets et de renseignement ont carte blanche, le Département d’état ouvert à une politique plus traditionnelle est marginalisé. Le pays est galvanisé et cela donne quelque chose d’assez toxique face à la montée supposée des périls.

En fait, la réaction aux évènements du 11 septembre dénote une tendance de fond, une structure profonde de ce qui se passe dans ce pays dont le président Bush est l’instrument habile. Remisant pour d’autres les politiques passées, soit de libéralisme coopératif démocratique, soit de réalisme classique avec maintien subtile des équilibres, il s’agit aujourd’hui «d’approfondir l’hégémonie mondiale en s’appuyant sur une politique de primauté (primacy)». En 1987, un sénateur Président de la commission des Affaires Etrangères, ne déclarait-il pas : «nous sommes au centre et devons y rester.


Les USA dominent le monde, doivent le diriger, porter le flambeau et servir d’exemple à tous les peuples ». En 1992, selon un document interne du Pentagone, il s’agissait de « dominer les régions dont les ressources leur permettraient d’accéder au statut de grande puissance, de décourager les pays industrialisés de toute initiative visant à défier notre leadership » En 2002, extrait d’une note de la Maison Blanche : « les USA doivent avoir 20 ans d’avance sur le monde en matière de supériorité militaire, hautes technologies, force de déploiement rapide, avec une armée reconfigurée pour les missions extérieures ».

Une tendance durable

En résumé, le démantèlement de l’architecture mondiale construite après 1945 est en route, l’ONU doit être réduite à l’humanitaire, le Conseil de sécurité sera « cassé ». Un système de contrôle des flux essentiels de matières premières, dont le pétrole, est une urgente priorité en regard de leur épuisement, avec une présence américaine dans « quelques points nodaux » de la planète. Enfin, de l’Europe, on s’efforcera de saper les potentialités politiques et économiques. « On n’aura jamais vu cela !» Mais le phénomène est-il durable ? La réponse est oui, car les « actes créent les réalités ». Il faut de vingt à trente ans pour les grandes réalisations militaires (aviation, porte-avions, fusées…), les bureaux et les hommes sont en place, que rien ne pourra arrêter sauf le frein d’un revers électoral où reviendraient des Clinton ou des Bush-père. Mais on peut penser que la machine que G. W. Bush est entrain de mettre en place ne s’arrêtera pas facilement et qu’un revers est douteux : le centre et le sud américain représentent presque 50% des votants, sans compter quelques voix dans l’est et dans l’ouest, obtenues par démagogie. Reste l’imprévu : une erreur stratégique, une guerre ratée, une crise financière, une bascule de l’opinion. Alors «les Etats-Unis redeviendraient un pays normal».

Dans le scénario actuel, les Condolleezza Rice, Donald Rumsfeld, Paul Wolfowitz, Dick Cheney, Colin Powell, très soudés autour de George W. Bush ne font pas dans le détail. On a inventé de faux prétextes pour déclencher la guerre contre Saddam Hussein. Demain, le conflit palestino-israélien, les rapports avec les pays arabes, l’Angleterre, la Russie, l’Union européenne et d’autres seront instrumentalisés à l’aune de cette politique d’hyperpuissance. Et l’on attend de savoir, avec curiosité, comment « la vieille France », pays des Lumières, de la Révolution et des Droits de l’homme, terre des Lettres et des Arts, des intellectuels et d’un certain savoir-vivre, voire « fille aînée de l’Eglise » sera caporalisée et « punie ».

Notes d’Henri Douard