DEJEUNER-DEBAT du 4 mars 2003

 

INEGALITES ET MONDIALISATION

par Pierre-Noël GIRAUD, professeur à l’École nationale supérieure des Mines de Paris.

La mondialisation engendre-t-elle des inégalités croissantes ? C’est le cas de certaines d'entre elles mais c’est l'inverse pour d’autres. Par ailleurs, comment poser le problème des relations entre croissance et inégalités ?

On distingue trois types d’inégalités :

- entre pays, on compare le PIB par habitant ou les consommations par habitant : ce sont les inégalités internationales ;

- de manière interne dans un pays, on mesure, par exemple, l’écart entre les revenus des 5% de la population les plus favorisés à ceux des 5% les plus démunis. Ce sont les inégalités sociales ;

- enfin pour les inégalités mondiales, on considère la totalité de la population de la planète. Ce dernier type d’inégalité est la résultante des deux autres.

Concernant les inégalités mondiales, 1% des habitants de la planète, les plus riches, ont le même revenu global que les 57% les plus pauvres. Le rapport des revenus entre les 5% les plus riches et les 5% des plus pauvres est passé, en cinq ans, de 78 à 114.

Certains pays comme la Chine et l’Inde profitent pleinement de l’ouverture commerciale et des investissements étrangers. D’autres pays décrochent, on peut citer, pour ceux-là, des facteurs défavorables :

- libéralisation trop rapide des flux de capitaux. La crise du change entraîne la crise économique ;

- scandale des subventions dont bénéficient les excédents agricoles des pays riches ;

- accords de propriété industrielle au détriment des pays pauvres, en particulier sous la pression des États-Unis.

Les inégalités sociales internes croissent au nord comme au sud de façon contrastée : en Inde et au Bangladesh, elles sont plus faibles qu’aux États-Unis. Au contraire, en Afrique du Sud et au Brésil, elles sont plus importantes qu’aux États-Unis. Des pays comme la Corée du Sud et Singapour, qui ont profité de la globalisation, ont connu une croissance moins inégalitaire, les travailleurs sont aussi devenus des consommateurs.

En France, d’après les études du Conseil d’analyse économique, l’écart entre les revenus après transferts serait plus faible aujourd’hui qu’en 1960. Dans les années 90, l’accroissement des inégalités des salaires a été corrigé par des transferts plus importants, contrairement à la perception qu’en a le public. De même, peu de gens savent que le pouvoir d’achat du SMIC est actuellement le double de ce qu’il était en 1976.

Pour les pays émergents, quel rapport existe-t-il entre inégalités et croissance ? La Banque mondiale attache une priorité indiscutable à la lutte contre la pauvreté absolue. Pour elle, malgré les inégalités, la croissance permet de faire reculer la pauvreté absolue en permettant l’émergence d’une classe moyenne susceptible d’épargner.

Pierre-Noël Giraud confirme que pour le développement trois facteurs sont essentiels :

- un État fort ;

- une bourgeoisie nationale qui réinvestit ses profits dans le pays ;

- l’éducation primaire des femmes, qui débouche sur le contrôle de la démographie et l’amélioration de la santé.

Pour la Banque mondiale, le développement doit s’appuyer sur trois piliers : la croissance économique, la protection de l’environnement et l’égalité sociale. Les mécanismes du marché ne suffisent pas, on doit recourir aux institutions qui permettent de les corriger. Au contraire, le Fonds monétaire international (FMI) défend une politique très libérale. La Malaisie n’a pas accepté d’entrer dans son jeu et a rétabli avec succès le contrôle des changes. En Argentine, les erreurs du FMI comptent moins que l'inexistence de bourgeoisie nationale : le montant des avoirs que les Argentins riches ont placé à l’étranger est supérieur à la dette du pays !

Pour Jean-Noël Giraud, le problème du déficit commercial des États-Unis n’existe pas, en réalité leur commerce est équilibré par des ventes d’actifs financiers.

Quant à la pauvreté en Afrique, à côté des dysfonctionnements internes, nous ne sommes pas très généreux. L’aide aux pays en voie de développement représente 50 milliards de dollars par an, soit la moitié du coût évalué de la guerre en Irak. Les pays occidentaux ne donnent que 0,22% de leur PIB après avoir promis 0,70%. La France donne 0,33% et les États-Unis 0,11% seulement.

Si l’on compare la Thaïlande et l’Algérie, cette dernière a voulu mener une politique égalitariste, et le pays s’est enfoncé dans des inégalités croissantes : la rente pétrolière peut être un malheur. La Thaïlande, de son côté, a fait beaucoup mieux par la révolution agraire et l’industrialisation.

Les Français sont plus égalitaristes que les Anglo-Saxons qui jugent, comme John Rawls, que les inégalités ont peu d’importance tant que l’évolution de l’économie améliore le sort des plus pauvres.

Notes de Jean-Philippe Bernard