DEJEUNER-DEBAT du 1° décembre 2003

 

UN MONDE MULTIPOLAIRE EST EN TRAIN DE NAÎTRE…

Par Alexandre ADLER Historien et journaliste.

Depuis l’année 2000, nous vivons un moment de mutation(s) sans précédent. Nous vivons la première crise mondiale… mondialisée. Hier, la guerre froide n’impliquait que deux joueurs. Aujourd’hui, interviennent plusieurs États continentaux et un monde multipolaire est en train de naître. L’hyper puissance américaine actuelle n’est qu’un instantané dans cette évolution. Elle dispose toujours d’importants atouts tels que sa capacité d’assimilation, sa puissance financière et technologique, mais des trous sont apparus dans son dispositif de sécurité : ils ont obligé G. W. Bush à gesticuler pour les boucher.

Le monde est déjà interdépendant : l’Amérique s’en aperçoit, constatant par exemple sa faiblesse financière face à une Chine qui possède 30% de ses bons du Trésor…, mais aussi sa faiblesse militaire pour régler certaines crises. Les États-Unis ne sont pas l’hyper puissance que l’on proclame un peu rapidement. Dans un avenir proche, ils vont se resserrer à l’intérieur de leurs frontières et fixer des limites à leur zone d’influence. D’autres pôles émergent : la Chine et l’Inde, le couple Brésil-Argentine ; l’Europe ; la Russie ; un ou deux ensembles musulmans…

La montée en puissance de l’Asie, multipolaire elle aussi, est évidente. Chine et Inde y sont aux avant-postes du développement économique et technologique. La Chine fait preuve d’une croissance impressionnante de l’ordre de 6 à 8% par an. Même si son excédent commercial est important, elle importe de plus en plus de biens de consommation, de matières premières, de céréales, de pétrole... La Chine, actuellement « poule aux œufs d’or » de l’économie mondiale, entraîne, par contagion, toute l’Asie du Sud-Est et le Japon. Le problème de Taïwan pourrait se régler en douceur, « à la chinoise », si toutefois l’équipe actuellement au pouvoir à Pékin demeure en place. Quelques 40 000 Taïwanais résident déjà autour de Shanghai et leurs investissements sont importants.

Face à la Corée du Nord, l’hyper puissance américaine évite l’affrontement direct et prône le multilatéralisme, impliquant dans le dialogue les pays voisins : Chine, Corée du Sud et Japon. La Chine a remplacé à la frontière nord-coréenne, ses gardes frontières par des forces militaires. La Corée du Sud dépend de plus en plus des importations chinoises. En Asie du Sud-Est, la Chine offre son marché aux « pays du Mékong », développant ainsi son empire grâce à cette « diplomatie économique » moins coûteuse qu’une armée.

Le Japon, puissance financière et technologique, n’en est pas moins un pays vieillissant, dont la dépendance énergétique reste inquiétante. L’apport pétrolier du Moyen-Orient sera bientôt partiellement contourné par la mise en service d’un oléoduc venant de Sibérie. Dans la même perspective le Japon accroît sa présence en Indonésie.

L’Inde, qui développe sa puissance technologique, pourrait, après avoir résolu son antagonisme avec le Pakistan, faire contrepoids à la Chine en Asie. Sa technologie est supérieure à celle de la Chine, ses lanceurs militaires sont plus précis que ceux des Chinois. Face à l’Inde, le Pakistan représente une menace majeure pour la paix. Le risque est de voir le Pakistan s’ériger en État militaro-islamique aux ordres de généraux d’une autre trempe que le mollah Omar et ses talibans, avec en prime l’arme nucléaire ! Une alliance du Pakistan avec l’Arabie saoudite constituerait une menace sérieuse pour la paix.

Au Moyen-Orient, c’est le chaos. La puissance iranienne domine. Après un retard, dû au régime islamiste et le départ de ses élites, l’Iran voit revenir sa diaspora américaine avec de l’argent. L’Iran craint l‘arme nucléaire pakistanaise financée par l’Arabie saoudite alors que lui-même a gelé sa bombe. Le récent accord a été obtenu grâce à la médiation européenne. Involontairement ou non, les États-Unis ont aidé l’Iran (chiite) en neutralisant les talibans (sunnites) d’Afghanistan, en détruisant l’Irak de Saddam Hussein et en assurant le « containment » de l’Arabie saoudite.

Chez nous, en Europe, c’est le désordre. C’est la crainte que « l’Empire » - les États-Unis - assujettisse l’Europe qui s’est trouvée affaiblie en 1989 par la désunion du couple franco-allemand à l’occasion de la réunification allemande. Aujourd’hui, le binôme franco-allemand ressoudé est redevenu le moteur de l’Europe.

L’Europe voit la montée du Royaume-Uni. Tony Blair est européen, favorable à l’euro, en parole tout au moins, et favorable à la construction européenne. Espagne et Italie sont proches du Royaume-Uni. L’Espagne s’impose en Amérique du Sud et constitue une « hispanophonie » qui dame le pion à notre francophonie faiblissante.

Quelle solution pour l’Europe ? Rappelons-nous les mots de Winston Churchill après la guerre : « L’Europe a vocation à s’unir, favorisons cette union mais n’y entrons pas, nous avons le Commonwealth… » Il faudrait bâtir un noyau dur, sans exclure le Royaume-Uni, constituer une Union européenne d’orientation fédérale dans un ensemble plus important, une Confédération