DEJEUNER-DEBAT du 16 octobre 2003

 

BOSNIE-HERZÉGOVINE : LE JEU DES ACTEURS INTERNATIONAUX

Après dix huit mois passés à Sarajevo le général (2S) Alain Lamballe * décrit la réorganisation des structures politico-militaires de Bosnie-Herzégovine. C'est le point de vue d'un acteur et observateur privilégié qui fut chef du Dépar-tement de la coopération sécuritaire, conseiller spécial de la mission de l'OSCE.

Immobilisme politique et refus de vivre ensemble

Depuis l’accord de Dayton-Paris en 1995, la Bosnie-Herzégovine (51 000 km², 3,9 millions d’habitants) fait coexister deux entités : la Fédéra-tion bosniaque et croate (capitale : Sarajevo) et la République serbe (capitale : Banja Luka), avec trois communautés principales : bosniaque musulmane ; croate catholique ; serbe orthodoxe. Sa présidence collégiale tournante de trois membres, un pour chacune des communautés, est paraly-sée ; son hymne national est sans paroles car les trois communautés n’ont pu se mettre d’accord... Le Conseil des ministres ne comprend que huit ministères. Chaque entité dispose d’un ministère de l’Intérieur et de la Défense, il y a donc deux armées.

Si les élections d’octobre 2002 ont démontré que les antagonismes intercommunautaires subsistent, un accord fragile sur l’harmonisation des pro-grammes scolaires a été conclu en août 2003. Mé-langées avant la guerre, les communautés vivent séparément. Quelque 500 000 personnes, déplacées ou réfugiées, n’ont pas regagné leur domicile. Le nationalisme s’affiche dans la religion. L’Arabie saoudite finance la construction de mosquées. Des musulmanes voilées apparaissent à Sarajevo. Le chômage, officiellement de 40%, serait du fait de l’économie parallèle de 15%. La corruption généralisée et l’absence d’espace économique commun découragent les investisseurs étrangers. L’immobilier et l’hôtellerie bénéficient des fonds des expatriés et de l’argent noir, produit de trafics di-vers.

La réorganisation politique orchestrée par les Anglo-Saxons

Le haut représentant de la communauté interna-tionale, doté de pouvoirs importants (nomination des autorités du pouvoir central), est britannique. Le général commandant de la Force de stabilisa-tion (SFOR) est américain. Ces deux personnages clés sont épaulés par le chef de la commission de l’OSCE, un Américain. L’Otan est omniprésent. Les États-Unis et le Royaume-Uni proposent des sta-ges aux jeunes élites. Les autres pays, européens ou non, agissent en ordre dispersé.

Les États-Unis contrôlent la défense et les forces armées. C’est la Military Professional Resources Incorporated (MPRI) qui, de 1996 à 2002, a créé les écoles de formation, équipé et entraîné les ar-mées fédérales. En 2003, elle a réorganisé le Co-mité permanent des affaires militaires qui doit donner le jour à un ministère fédéral de la Défense. Depuis mai 2003, un expert américain préside la commission qui prépare l’entrée de la Fédération dans le Partenariat pour la paix (Otan). Plus éton-nant, l’United States Agency for International Deve-lopment (USAID) et l’International Organization for
Migration (IOM), cette dernière contrôlée par la CIA, s’intéressent à la reconversion des anciens militaires.

Les Européens. Les Britanniques interviennent au plan conceptuel : organisation de l’enseignement militaire supérieur, législation des fabrications et exportations d’armes. Ils jouent un rôle majeur dans le déminage du pays (700 000 mines subsistent). Les autres Européens, les Français en parti-culier, acceptent trop souvent des postes honorifi-ques sans pouvoir réel. L’Allemagne marie avec succès influence politique et pénétration économique. Ses fondations (Stiftungen) développent son influence dans les domaines culturel, politique et économique. Le directeur du Département de l’éducation de la mission de l’OSCE est un Alle-mand. Volkswagen a installé une usine de mon-tage. La police des frontières est dotée de véhicu-les et de moyens de transmissions allemands.

Carence française. L’influence de la France reste minime et sa visibilité quasi nulle. Aucune réflexion en profondeur n’a été menée par les Affaires étrangères et la Défense pour occuper des postes influents dans les organisations internationales. La présence de soldats français, le deuxième contingent de la Sfor jusqu’en décembre 2002, ne pallie pas le manque d’implication dans le domaine politi-co-militaire. Le centre culturel français « André Malraux » de Sarajevo, créé en pleine guerre à l’initiative d’un Français courageux, reçoit enfin une aide française.

Depuis sept ans, la communauté internationale s’efforce de créer un État sans y parvenir vraiment car elle se heurte à l’intransigeance des Serbes et, dans une moindre mesure, des Croates, réticents à tout renforcement du pouvoir central. Cependant, l’éclatement du pays paraît moins probable qu’il y a quelques années.

Résumé de François Toussaint d'un texte paru en octobre dans la revue Futuribles avec l'aimable autorisation de cette revue.


* Alain Lamballe, Cheam 1974, docteur en socio-logie politique, a effectué une carrière aux confins des mondes militaire, diplomatique et universitaire. Expert reconnu de l’Asie du Sud il a servi en Inde et au Pakistan en qualité d’attaché de défense.(il pratique l’hindi et l’ourdou).