DEJEUNER-DEBAT du 16 octobre 2003

 

LE DÉVELOPPEMENT DURABLE

par Marcel BOITEUX, membre de l’Institut, ancien président d’EDF.

Grâce aux progrès de la science, l’homme s’est extrait d’une régulation démographique « natu-relle » par la famine et les épidémies. Aujourd’hui, il doit inventer des modes volontaristes de gestion des grands équilibres s’il veut survivre…

Une démographie galopante…

Au début du XIXème siècle, le monde comptait environ un milliard d’habitants ; au début du XXème, la population mondiale atteignait 1,5 milliard d’humains ; aujourd’hui, nous sommes quel-ques 6 milliards d’individus…

L’humanité a envahi le monde… comme un nuage de sauterelles. Mais, si elles meurent le plus souvent sur place, l’humanité, elle, se reproduit… La Terre, est devenue petite. Elle nous transporte dans l’espace comme un vaisseau spatial où tout est rare : l’air, l’eau, la nourriture ou difficile, telle l’élimination des déchets, etc. Comme dans un vaisseau spatial, la solidarité de l’équipage est indispensable à la réussite de la mission…

Aujourd’hui, un milliard d’habitants vit bien en consommant 90% des ressources ; un autre milliard vit moins bien, trois milliards survivent et le dernier milliard est dans la plus extrême pauvreté.

La satisfaction des besoins essentiels…

L’eau. Un milliard d’hommes n’a pas accès à l’eau potable ; un autre milliard y a accès mais sans évacuation ni retraitement des eaux usées. Malgré un usage exagéré de certaines nappes phréatiques, il n’y a pas de problème de ressource. Mais fournir et gérer l’eau potable pour tous néces-siterait environ 120 dollars par personne et par an pendant des dizaines d’années…

L’air. L’atmosphère de nos villes est polluée. Les fumées du charbon ont été remplacées par celles de nos automobiles. La pollution est partout. Les acariens, les solvants, les aérosols envahissent nos logements. Que dire de la pollution des mégapoles… Et la satisfaction des besoins crois-sants en énergie, nécessaire au développement économique, conduit à générer l’effet de serre.

La faim. La « révolution verte » a sauvé environ deux milliards d’hommes. La productivité agricole française a progressé autant ces quarante derniè-res années que depuis l’apparition de l’agriculture sur la terre… L’apport d’engrais alimente la pollu-tion. Le problème agricole dépasse la fourniture des denrées. Sur le plan social, il est nécessaire de maintenir les petites exploitations dans les pays pauvres car elles permettent survie et ancrage familial. De leur côté, les agriculteurs occidentaux devraient payer des taxes pour la pollution qu’ils génèrent. De plus, ils reçoivent en subventions six fois plus d’argent que les pays en développement. Dans ces différents domaines comment ne pas incriminer un certain progrès scientifique ? Faut-il en stopper la marche en avant ? Certes non, car la science est toujours venue à notre secours lors des crises précédentes : par exemple lorsque le nu-cléaire est venu remplacer le charbon ou lorsque Pasteur a introduit la vaccination au moment où l’urbanisation accroissait les risque d’épidémies.

Mais si jusqu’au XXème siècle la science a trouvé beaucoup de solutions, il faudra au XXIème siècle trouver un équilibre entre confiance en l’homme et confiance en la science.

Les questions actuelles

Une organisation internationale du développement durable est-elle possible ? La définition d’orientations est souhaitable mais les règles d’un droit international sont difficiles à élaborer.

Comment agir sur l’évolution démographique ? Le pourcentage d’humains atteignant l’âge limite, estimé à 120 ans (à plus ou moins 5 ans), va progresser. Un nouvel équilibre démographique, au détriment de l’Occident, se profile à l’horizon.

Comment traiter les eaux usées et éliminer les déchets ? D’énormes progrès ont été réalisés dans ce domaine mais il faut également convenir que certaines villes françaises – Marseille par exemple – ont des progrès à faire.

Quelles sources d’énergie pour demain ? Les ressources en hydrocarbures demeurent faci-les d’accès à un prix constant. L’usage des éner-gies renouvelables est à approfondir. L’énergie éolienne est coûteuse et peu productive : une éo-lienne ne peut fonctionner sans vent ! L’énergie solaire est une piste plus sérieuse. L’évolution du nucléaire doit connaître une nouvelle étape techno-logique.

Le développement durable exige que trois forces s’équilibrent : celle qui préside au développe-ment économique, celle qui préside au développe-ment social, celle qui préside à la protection de l’environnement.


Notes de Monique Guyard et François Toussaint

Marcel BOITEUX, admis à l’École normale supé-rieure en 1942, s'évade par l'Espagne et participe aux campagnes d’Italie et de France; agrégé de mathématique en 1946, diplômé de Sciences-Po en 1947, il entre à EDF en 1949. Il en sera succes-sivement directeur général puis président pendant vingt ans, de 1967 à 1987. Membre de l'Institut, il a présenté en 2002 un rapport sur le développement durable dont les principaux éléments paraîtront dans les prochains Cahiers d'ARRI.