DEJEUNER-DEBAT du 3 juin 2003

 

LA CADE, UNE TRIBUNE CONTRE L'AFRO-PESSIMISME

Par Michel LEVALLOIS *, président de la CADE.

Un miroir tendu vers l'Afrique dans lequel les Africains se retrouvent dans leur vérité, leur histoire, leurs potentialités. C'est en résumé ce qu'est la Coordination pour l'Afrique de demain (CADE), née il y a huit ans du choc ressenti par Michel Levallois lorsque, à l'occasion d'un colloque, un intervenant parlant de l'Afrique, il a vu l'auditoire tourner la tête… Parler à l'époque de l'Asie, oui ; mais de l'Afrique, non ! Quel intérêt ? Le diagnostic ambiant était établi : l'Afrique va de mal en pis. Tournons la tête.

Contre cet afro-pessimisme, la Cade poursuit, depuis huit ans, son action : un travail de bénédictin, donc de longue haleine. Il s'agit de voir, de comprendre, de ne pas se laisser enfermer dans un discours fataliste, de rechercher les causes des situations, de les faire comprendre, sans pour autant formuler de solutions clefs en mains qu'il appartient aux Africains de trouver par eux-mêmes. Le monde change, l'Afrique aussi. Elle n'est pas, comme le croyait Hegel, hors du champ de l'Histoire. Elle a à dire sur tous les champs de l'aventure humaine : l'histoire, les cultures, la littérature, la philosophie, les religions,…

Quarante ans après les indépendances, on observe une véritable crise des relations France-Afrique. Exit le ministère de la coopération, exit le bilatéralisme, exit les spécificités de la zone franc. Le génocide du Rwanda illustre les erreurs d'une certaine politique de coopération : "on n'a rien vu venir". Entre l'ignorance et le mépris, on se réfugie dans l'humanitaire, le caritatif. D'autres voies relationnelles s'expérimentent avec la coopération décentralisée. Mais la Francophonie a-t-elle de grandes ambitions ? La politique de la France vis-à-vis de l'Afrique change. Le multilatéralisme se cherche. L'Europe aussi a besoin de reformuler une politique africaine.

Continent majeur, sa population va passer à un milliard deux cent millions d'habitants et quatre de ses pays, d'ici cinquante ans, auront plus de cent millions d'habitants : le Nigeria, bien sûr, mais aussi la République démocratique du Congo, l'Ouganda, l'Ethiopie. Des mégalopoles vont surgir. Le nombre de jeunes explose. On sait les ressources minières du continent et, chaque jour, voient se confirmer les réserves d'hydrocarbures. Les États-Unis estiment pouvoir retirer de l'Afrique 25% de leur approvisionnement en pétrole.

Alors : où va l'Afrique sur le plan économique ? Où va-t-elle sur le plan politique ? Comment évolue la société africaine ?

Aborder l'économie africaine avec les instruments de mesure des économies de pays industrialisés n'a pas de sens. Les deux tiers du produit national africain réel relèvent de l'économie non formelle. "L'économie, c'est faire vivre les gens". Or, en Afrique c'est une organisation extravertie de l'économie qui a été mise en place, comme l'illustre, par exemple, le réseau ferré. Le Nepad, né à l'initiative de quelques pays africains décidés à assumer leurs responsabilités face à leurs partenaires du G8, présente un caractère artificiel, estime Michel Levallois, qui plaide en faveur de l'organisation du marché intérieur. Le "tout libéral" qui prévaut actuellement n'apporte pas, à ses yeux, les bonnes réponses.

Sur l'évolution politique de l'Afrique, le président de la Cade porte également un jugement sévère : "Nous avons légué un État colonial aux Africains, un État pas démocratique, malgré quelques évolutions durant les dernières années précédant les indépendances. La plupart des chefs d'État africains se sont coulés dans les palais des anciens gouverneurs des colonies. Il s'est produit une dérive autoritaire, les partis uniques aidant. Les anciens pays colonisateurs se sont accommodés de la situation, ils ont "lâché la bride". On a vu alors les oppositions se manifester tandis que se déployait la vague des "conférences nationales", une reconquête par la société africaine de sa participation au pouvoir.

Sur cette route avancent divers pays, le Sénégal, le Mali, le Niger et d'autres. L'Érythrée se consolide. La Somalie disparaît. "Le paysage n'est pas désespéré" : le Rwanda lui-même se reconstruit, avec cette nouvelle constitution qui interdit toute référence à une appartenance tutsie ou hutue. Des personnalités s'affirment, tombent ou s'accrochent. Des innovations institutionnelles apparaissent, comme on l'observe au Lesotho. De toute manière, il n'y aura pas de vrai développement en Afrique sans démocratie, sans que cela implique le décalque de ce que cette notion représente en Europe." Ah! Les vertus de la palabre !"

La société africaine subit une mutation très brutale avec une population urbaine multipliée par cent. La démographie reste en forte croissance malgré les terribles ravages du sida. La société africaine est donc en pleine recomposition Et Michel Levallois de s'exclamer: "L'heure est venue d'un nouvel africanisme !"


Notes de Michel Cuperly

* Michel Levallois, ancien administrateur de la France d'outre-mer, a été notamment préfet de la région Réunion et président du conseil d’administration de l’Institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération (Orstom) de 1988 à 1994. Un partenariat est en cours d'établissement entre la CADE et ARRI.