DEJEUNER-DEBAT du juin 2003

 

INDE ET CHINE : UNE ALLIANCE SURPRISE

Par François Toussaint, Cheam 86, vice-président d'ARRI.

L’Inde, traditionnellement proche de la Russie, vient de se tourner vers la Chine, jusqu’à présent alliée fidèle de son ennemi pakistanais. Que peut-on en attendre ?

La fin de la « paix froide » ?

La visite de Atal Behari Vajpayee à Pékin en juin 2003, la première d’un Premier ministre indien depuis dix ans, marque la fin de la « paix froide » entre les deux voisins. Par une déclaration commune, la Chine reconnaît implicitement l’appartenance du Sikkim à l’Inde, prélude à l’établissement de relations commerciales et de nombreux industriels indiens accompagnaient le Premier ministre. De son côté, l’Inde réaffirme la souveraineté chinoise sur la Région autonome du Tibet. Des experts des deux pays doivent examiner, « en portant un regard politique sur l’ensemble des relations bilatérales, le cadre d’un règlement des questions frontalières ».

Un impact économique.

La Chine, l’œil rivé sur sa croissance, souhaite des relations pacifiées avec ses clients potentiels. Depuis son admission à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), elle cherche à intégrer l’Association des nations du sud-est asiatique (Asean). Celle-ci accueille, depuis 1992, l’Union indienne en qualité de simple partenaire. Chine et Inde participent au Forum régional de sécurité (ARF) de l’Asean. Les conférences Asean plus un réunissent depuis 1999 la Chine et les membres de l’Asean., La Chine reçoit 43% des investissements réalisés en Asie et l’Asean seulement 16%. Le sommet de Brunei (2001) a prévu la création d’une zone de libre-échange Asean-Chine à l’horizon 2010. Le prochain sommet Asean-Chine doit se dérouler à Bali en octobre 2003.

La méfiance indienne

Vis-à-vis du voisin chinois, elle se focalise sur la frontière himalayenne. Les Chinois n’ont jamais reconnu la "ligne Mac Mahon", des Britanniques, qui attribuait à l’Inde le Tawang, partie du Tibet. Chinois et Indiens s’opposèrent au Cachemire en 1957 et en 1962, l'Aksaï-Chin fut occupé par la Chine. La fuite du dalaï-lama, réfugié en Inde à Dharamsala depuis 1959, n’a jamais été appréciée à Pékin. En 1975, le Sikkim, petit État himalayen enclavé, fut annexé par l'Inde. En 1986, l'Arunachal Pradesh, territoire himalayen convoité par la Chine, est devenu le 24ème État indien. L’alliance de la Chine et de son ennemi héréditaire, le Pakistan, assortie de la fourniture d’armes et de technologie nucléaire, n’est pas bien vue à New Delhi.

La normalisation des relations sino-indiennes

Elle a débuté avec Rajiv Gandhi en 1988. Jiang Zemin a conclu en 1996 un accord instaurant des « mesures de confiance » sur la « ligne de contrôle effectif » qui tient lieu de frontière. En 1997, ont débuté des discussions pour l’ouverture au commerce des routes du Sikkim, passage naturel vers le Tibet, et des régions contestées de l’Aksai Chin et du Ladakh. En 1998, la Chine, devenue la "menace potentielle numéro un" pour le ministre indien de la défense, n’a pas bronché lors du duel nucléaire indopakistanais mais s’est émue, peu après, du programme balistique indien et d’un possible rapprochement de New Delhi avec Washington. En 2001, l’Inde s’est inquiétée de l’entrée dans l’OMC d’une Chine, voisine et concurrente, qui manifestait un intérêt certain pour le marché indien. Les relations commerciales se sont développées, les Chinois construisent en Inde une usine de matériel de télécommunication et vendent leurs produits manufacturés.

Des conséquences régionales.

La Chine vise à asseoir sa puissance régionale face au Japon, concurrent commercial et tête de pont américaine. Vis-à-vis du Pakistan, si les livraisons de matériel militaire chinois (chasseurs F-7MG) ne semblent pas compromises, on peut supposer qu’Islamabad sera invité à une certaine modération. Signe de détente, les liaisons par autocar entre New Delhi et Lahore ont repris le 11 juillet dernier.

Y a-t-il un espoir de paix au Cachemire, cette « Alsace-Lorraine » convoitée par le Pakistan et l’Inde, en partie occupée par la Chine ? Qu’en sera-t-il du Tibet et des réfugiés tibétains ? L’Inde « s’engage à ne pas autoriser les Tibétains à entreprendre des activités anti-chinoises » sur son territoire. La Chine va pouvoir, par les relations commerciales, contrôler l’accès au Tibet par le Sikkim, emprunté jusqu’ici par les candidats à l’exil.

Et au-delà ?

Si cette éclaircie dans le ciel asiatique chargé de nuages permet de rapprocher deux milliards et demi d’hommes et de femmes en quête d’un avenir meilleur, il ne faut pas oublier que cette région dispose de moyens nucléaires et de trois millions d’hommes en armes. Par ailleurs, la récente visite de Ariel Sharon à New Delhi, qui a inquiété les 120 millions de musulmans indiens, semble d’abord répondre au souci d’acquérir des systèmes de surveillance aéroportée (type AWACKS). Cependant, une coopération dans le domaine de la lutte antiterroriste n’est pas à exclure.