Conférence


CAUSES ET CONSÉQUENCES DU NON SUÉDOIS A L'EURO

La Suède, troisième pays par sa superficie, ne représente que 2,4% de l'Union européenne en terme de population (près de neuf millions d'habitants) et 3% de cette même Union au regard de son PIB. Le 14 septembre 2003 elle s'est prononcée sur l'euro par un référendum bien tardif. Ayant rejoint l'Union au 1er janvier 1995, sans bénéficier, à l'instar du Danemark et de la Grande-Bretagne, d'une clause d'exemption, elle aurait dû, comme les Douze autres États de la zone, l'adopter. Elle répondait, en effet, à tous les "chiffres de Maastricht". Cette "infraction de fait" risque de perdurer après que les Suédois aient, avec une forte participation de 81% des votants, confirmé leur refus de l'euro par 46,8% de non contre 41,2% de oui.

Un tel résultat peut surprendre, 80% des partis représentés au Rikstag (le Parlement), sociaux démocrates conduits par le Premier ministre Goeran Persson, conservateurs, libéraux et chrétiens démocrates, avaient fait campagne pour le oui ; le patronat, les grands groupes industriels (Ericsson, Electrolux, Volvo) et les dirigeants du puissant syndicat LO, aussi. Par ailleurs, l'assassinat, dans un supermarché de Stockholm, le 10 septembre, du ministre des affaires étrangères, Annah Lindh, à la forte audience nationale dans un pays où la parité se traduit par 45% de députés et 50% de ministres femmes, avait bouleversé l'opinion.

Or, elle avait mené la campagne du oui. Mais cet acte, rappelant celui qui, le 28 avril 1986, avait coûté la vie du Premier ministre Olaf Palme, n'a eu d'autre impact sur les votes que d'avoir conduit davantage d'électeurs aux urnes. Les femmes, en particulier, ont voté majoritairement non, pour conserver leur couronne nationale, reflet d'une économie en pleine santé, avec une croissance de plus du double de celle de la zone euro, un excédent budgétaire, des exportations fortes, représentant 50% du PIB, et, surtout, une couverture sociale avancée (congés de maternité d'une année, nombreuses crèches…).

Que peuvent être les conséquences d'un tel vote, alors qu'à une semaine de distance, l'Estonie, puis la Lettonie clôturaient le processus d'adhésion à l'Union européenne des dix nouveaux États avec, dans les deux cas, 67% de oui ?

Pour la Suède, sur le plan politique une telle décision constitue un sérieux revers pour le Premier ministre, les formations politiques et les industriels qui avaient tout misé sur l'euro. Une certaine "Suède d'en haut" n'a pas obtenu le soutien du peuple. Les tenants du oui n'ont pu renverser ni un scepticisme latent à l'encontre des autorités et procédures de Bruxelles et de Francfort ni une certaine méfiance à l'égard d'élus prêts à sacrifier la politique monétaire de leur

banque nationale à la Banque centrale européenne. Par ailleurs, le vote semble avoir enlevé toute chance à M. Persson de présider la Commission européenne. Sa présence à Stockholm sera d'autant plus nécessaire qu'Annah Lindh ne pourra lui succéder, comme prévu, que le référendum a divisé le pays au-delà de ses clivages habituels et engendré une grave crise politique chez les sociaux démocrates, dont le ministre des finances, partisan du non. Enfin, l'assassinat d'une personnalité aussi en vue qu'Anna Lindh, pas plus protégée que ne l'avait été dix-sept ans plus tôt Olaf Palme, dont l'assassin court toujours, pose la question de l'éventuelle modification de traditionnelles règles de vie aussi libérales que démocratiques…

D'un point de vue économique, la chute de la couronne, qui a immédiatement suivi le scrutin, n'a été que de faible durée. Mais la gestion, par un pays dont l'économie dépend beaucoup de ses échanges, d'une monnaie flottante, donc volatile et sujette à la spéculation, et qui s'est dépréciée de 45% depuis 1970, est une affaire d'autant plus délicate que sa zone d'influence est très faible, comparée à celle de l'euro, ou même du sterling. Cette dépendance peut aussi bien conduire les chefs d'entreprise suédois à délocaliser, les investisseurs étrangers, tels que les Japonais, à éviter la Suède comme ils l'ont fait vis-à-vis de la Grande-Bretagne. Ce qui, à terme, donne une chance à l'euro.

Pour l'Union européenne, le refus suédois peut avoir d'importantes conséquences, négatives ou positives. D'une part, les difficultés qu'ont les Douze à gérer leur monnaie commune et, surtout, l'Allemagne et la France à respecter les règles qu'elles lui ont données, risquent d'avoir un impact sur l'adoption par vingt-cinq États du projet de Constitution européenne. Elles peuvent mettre en cause l'extension de la zone euro, voire même, si les corrections nécessaires ne sont pas prises à temps, sa survie. Car les PIB cumulés de la Suède, de la Grande-Bretagne et du Danemark, dont les référendums sur l'euro ont toute chance d'être reculés, représentent aujourd'hui 20% de celui de la zone euro.

Et ce pourcentage est susceptible de croître si l'exemple suédois fait école chez certains des dix États en voie de rejoindre l'Union en mai prochain. Mais, d'autre part, et c'est un aspect positif, non seulement le refus suédois devrait être compris par les "mauvais élèves", qui ne maîtrisent pas le Pacte de stabilité, comme un avertissement salutaire les conduisant à mieux gérer leur monnaie commune mais il pourrait aussi les conduire plus aisément, en raison de leur nombre limité, à envisager, dans divers domaines, des "coopérations renforcées" dans une Europe qui deviendrait alors "à géométrie variable"…

Philippe Marchat