Conférence du 10 octobre 2003 -


Les trois religions monothéistes

par Claude Geffré,

Claude Geffré nous propose d'abord une indispensable clarification du vocabulaire :

Le mot "polythéisme" fut utilisé pour la première fois dans l'histoire par Philon d'Alexandrie qui était un Juif hellénisé, "polythéisme" n'est absolument pas synonyme de "paganisme", "monothéisme" et "polythéisme" sont peut être moins exclusifs qu'on ne le pense
Le "bouddhisme" et le "confucianisme" (religions sans Dieu) sont des "paganismes", "l'hindouisme" et de nombreuses "religions africaines" sont des "polythéismes"
L'apologétique chrétienne désigne comme "païennes" toutes les autres religions. Ce serait une grave erreur de vouloir identifier le païen à un être irréligieux :

* sous l'Empire romain, dans le bassin méditerranéen le paganus était un paysan non christianisé par opposition au colon romain (pas toujours christianisé)
* mais les religions dites païennes préexistaient en Asie
* en Israël "païen" voulait dire "non juif", c'est-à-dire "gentil"

Au début du christianisme, "les chrétiens étaient considérés comme athées" car ils niaient l'existence des dieux grecs et romains

Claude Geffré nous expose ensuite la logique du paganisme

1) une multitude de dieux, représentant des principes complémentaires, ce ne sont pas des personnes, mais des puissances … on aboutit à quelques principes d'organisation du monde
2) l'immanence divine non séparée de l'humain, le destin (référence au philosophe Marcel Gauchet), il nous propose de nous fondre dans le cosmos plutôt que de transformer l'histoire (alors que le christianisme riche de la modernité peut aussi être considéré comme complice de la modernité), et l'on peut dire que Friedrich Nietzsche et Georges Bataille sont païens en raison de leur conscience de la continuité homme/cosmos, microcosme/macrocosme
3) l'absence de péché originel : le mal est extérieur à l'homme, c'est Dieu qui a rendu l'homme malade, alors que pour les chrétiens, le mythe de la chute est anthropologique, et non cosmologique fatum, donc pas d'exigence morale
4) la tolérance : alors que le monothéisme apparaît souvent intolérant et prosélyte, la religion païenne serait tolérante et non missionnaire, les vainqueurs n'imposaient pas leurs dieux, ils empruntaient volontiers ceux des vaincus, et allaient vers le syncrétisme
En d'autres termes le polythéisme païen prône le refus de toute idée de péché, la continuité entre le visible et l'invisible, entre le corps et l'esprit, il conduit à naturellement l'athéisme, alors que le monothéisme pourrait conduire au totalitarisme.

Claude Geffré appelle notre attention sur les provocations du néopaganisme
Le néopaganisme est une idéologie qui lutte sur deux fronts : contre le christianisme messianique et contre le marxisme (également messianique). Il revient au "sacré" du paganisme antique

1) le néo païen est un être religieux qui veut réenchanter le monde … que nous propose t il?
* amoureux de la différence, du pluralisme, et de l'alternance, il propose le thème de l'éternel retour
* il s'oppose avec force aux totalitarismes modernes (en harmonie avec Hannah Arendt)
* il fait l'éloge de la danse … , et exalte les puissances vitales du corps
* il conteste le monothéisme, la théocratie, l'idéologie des droits de l'homme et l'égalitarisme moderne
* il préconise un culte des valeurs (moderne polythéisme)
* il ne cache pas son attrait pour l'élitisme : le paganisme antique prenait son parti des inégalités
2) la sacralisation de la vie, élément du néopaganisme : pour Friedrich Nietzsche, sont païens ceux qui disent oui à la vie, le ressentiment contre la vie est une maladie mortelle, il faut renoncer au dualisme, exalter Dionysos, restaurer la volonté de vaincre, la force créatrice, et accepter la mort.

Le néopaganisme apparaît comme une revanche de Nietzsche sur Marx et sur Jésus, comme une victoire de l'athéisme sur le judéochristianisme

Claude Geffré montre alors l'originalité du monothéisme biblique

Le monothéisme ne s'impose pas avant le 5 e siècle avant JC : le "Dieu d'un peuple" a encore de nombreux rivaux …

1) première question : le monothéisme impose t il la théocratie? L'orateur pense que non car selon lui, Dieu encourage aussi la pluralité des nations la prolifération du multiple, l'attente de Dieu se reflète dans toutes les pluralités du monde. C'est l'homme qui uniformise (Babel est pour lui synonyme d'une entreprise totalitaire qui refuse la pluralité), alors que Dieu bénit la multiplicité des races, des cultures, et peut être bien, des religions
2) deuxième question : le monothéisme dans l'histoire ? il nous propose un schéma linéaire et non circulaire , selon lui, il y a une flèche du temps : le temps biblique a une flèche, un sens, c'est tout le contraire du temps circulaire du néopaganisme … mais il faut savoir qu'une dérive existe et qu'il peut aboutir au totalitarisme
3) troisième question Dieu et l'homme : alors que les dieux grecs étaient jaloux de Prométhée, le Dieu biblique n'est pas jaloux de la capacité de l'homme, ni concurrent de la liberté humaine, c'est un libérateur qui vient relancer la créativité de l'homme. D'où la nécessité de retrouver des utopies mobilisatrices comme le suggèrent Régis Debray et J.C.Guillebeau

Claude Geffré expose enfin la critique du monothéisme trinitaire par l'Islam
Un récent voyage de JeanPaul II à Casablanca a probablement contribué à développer les relations entre christianisme et Islam. Le RP Geffré pour sa part nous propose l'analyse suivante :

1) Ne pas oublier les trois étapes (communes aux trois religions) de l'émergence du monothéisme (Abraham, Moïse et Josias) :

* Abraham? : Les patriarches étaient probablement polythéistes
* Moïse? A-t-il existé ? Était il déjà monothéiste? (Telle est l'interrogation du père Devaux). .Moïse bénéficie de la révélation du nom de Dieu "Yaveh" : "je suis celui qui suis"
* Josias? Avec Josias, roi de Juda 7 siècles avant JC le monothéisme semble installé : c'est le monothéisme de l'Exil (Jérémie, le second livre d'Isaïe) Dans le Deutéronome, on proscrit les autres dieux sans forcément les nier

2) Il est alors possible de comprendre la critique islamique à l'égard des religions antérieures, en développant le point de vue du Prophète Mahomet :

* alors que le monothéisme juif est inséparable de l'alliance de Dieu avec son peuple, pour Mahomet, tout au long de l'histoire biblique il n'y aurait eu qu'une alliance, la toute première, celle d'Adam
* il importe pour lui, 7 siècles après JC, de restaurer l'unicité du monothéisme : cela vise le polythéisme païen les traces du paganisme juif, et aussi la théorie trinitaire chrétienne que Mahomet a mal comprise
* en d'autres termes, les "révélations" juive et chrétienne auraient falsifié la "révélation" initiale

Pour le RP Geffré, l'Islam caricature la Trinité qui est parfaitement compatible avec l'unicité de Dieu, mais l'Islam pourrait bien avoir une vocation d'avertissement contre les tentations d'idolâtrie qui existent dans le judaïsme et le christianisme. Alors que le Christianisme met en valeur la proximité de Dieu, l'Islam met l'accent sur l'unicité de Dieu

Jacques Bourdillon

Claude GEFFRE : dominicain, ancien professeur de théologie dogmatique au Saulchoir, ancien Professeur d'Herméneutique Théologique et de Philosophie des Religions à l'Institut catholique, ancien Directeur de l'École Biblique et Archéologique Française à Jérusalem