Conférence du 26 février 2003 -


LA POLITIQUE AFRICAINE DE LA FRANCE

par Renaud VIGNAL Ambassadeur - Version compléte et approuvée


L’Ambassadeur Renaud Vignal se propose de parler de la politique africaine à travers l’exemple concret de la Côte d’Ivoire, pays où il était en poste jusqu’à ces derniers mois.Il attire d’abord l’attention sur le fait que le continent africain est le seul dans lequel la France peut encore se comporter en grande puissance et que les plus hautes autorités françaises l’ont toujours considéré avec une grande attention, quelle qu’ai été leur sensibilité politique.

La Côte d’Ivoire, vitrine de notre colonisation, l’a été également de notre période post-coloniale, en particulier par l’importance que lui a donné en Afrique de l’Ouest une personnalité comme Félix Houphouët Boigny. Ancien Ministre de la santé dans plusieurs gouvernements de la IVème République, il fut élu en 1960, premier Président de la jeune République de Côte d’Ivoire. Sous son impulsion le pays a décollé économiquement et la communauté internationale a salué le "miracle ivoirien", dans lequel il n’est pas usurpé de signaler le rôle tenu par la coopération technique française.

La RCI est en effet la plus importante puissance économique de l’Afrique de l’Ouest (42 % du PIB de la CEDEAO). Elle est parmi les tous premiers exportateurs mondiaux de cacao ( 50 % de la production mondiale), de café (derrière la Colombie et le Brésil), d’huile de palme et de fruits exotiques (ananas et banane notamment) et à un rang plus modeste, de coton et d’hévéa, souvent cultivés par des petits planteurs ivoiriens.

Mais cette vitrine, aujourd’hui un "peu cabossée", est en crise depuis les années 90.
Crise des matières premières (chute des cours mondiaux du cacao, du café), importance mal ressentie du nombre de travailleurs étrangers (26 à 30 % pour une population de 16 millions d’habitants : 2,5 millions de ressortissants du Burkina Fasso, 1 million de Maliens et de Guinéens,…), promotion de "l’ivoirité" (1), par Laurent Gbagbo et Henri Konan Bédié, "en réponse" aux réactions xénophobes de la population indigène frappée par la crise.

Au plan politique, à partir de 1991-92 guerre de succession d’Houphouët Boigny, entre Konan Bédié et Ouattara, sous l’œil "du vieux", qui s’est refusé à arbitrer, comme on l’en pressait, au nom de la démocratie.

Konan Bédié est élu Président de la République en 1993. Sa présidence, qui prendra fin en 1999 par le coup d’Etat de Guei, est marquée par une gestion chaotique.
En 1999, coup d’Etat du général Guei (2) dont la gouvernance ne convainc pas. Il se présente à des présidentielles en octobre 2000, après avoir exclu le PDCI de Konan Bédié et le RDR d’Alassane Ouattara du scrutin. La compétition est réduite à un match Guei-Gbagbo (FPI). Participation très faible, « grands » candidats hors course : Gbagbo est élu avec une très faible majorité…en quelque sorte par défaut.

Renaud Vignal distingue deux périodes dans la présidence de Laurent Gbagbo :

- Avant le 19 septembre 2002, il œuvre à stabiliser la situation du pays, "réussit" des élections sous contrôle international, reçoit le soutien de la France pour le processus de réconciliation nationale - dont la la présidence du Forum est confiée à Sedou Diarra -. En 2001, reprise des aides de la France et de l’Union Européenne, en 2002 du FMI, de la Banque mondiale. et, après une visite de Josselin (Ministre de la coopération) puis, en juillet, de de Villepin (Ministre des Affaires Etrangères), aide budgétaire française de 183 millions d’euros.

- Après le 19 septembre, il met en place des procédures de gouvernement dictatoriales : Contrôle de la presse - interdiction (blocage) de RFI et de la BBC , intimidation des journalistes, saccage et fermeture de leurs bureaux - émergence des escadrons de la mort qui assassinent les opposants (assassinats de Guei et sa famille le 19 septembre et d’autres opposants de moindre envergure dont de nombreux civils étrangers, tentative d’assassinat à l’encontre de Ouattara et de son épouse qui trouvent refuge un temps dans les locaux de l’Ambassade de France, …), activisme des "jeunes patriotes" - fascisants - de "l’Alliance", présentés comme exprimant l’opinion du peuple ivoirien, …

Pour la France alors, il y avait deux scénarios envisageables :

- Un scénario interventionniste : On se souvient des interventions passées au Gabon, en RCA, au Congo Kinshasa, …

- Un scénario fondé sur la non ingérence : Laisser le processus se dérouler, accorder un soutien logistique à Laurent Gbagbo en application des accords de défense (mais pas d’intervention militaire directe) et appui d’une solution africaine. Opération du type "Licorne" déclenchée en attente de l’arrivée de troupes détachées par les pays de la CEDEAO (qui dans cette crise n’arriveront jamais : négociations de Lomé de la fin 2002). Recherche d’une solution ivoiro-ivoirienne

L’action de la France a obéi en fait à un scénario empruntant aux deux précédents : Pas d’intervention militaire aux cotés de Laurent Gbagbo (décision motivée pour le président Chirac par le manque de crédibilité de Gbagbo : "bétéisation" (3) de l’armée, de la police, de la gendarmerie et engagement jugé insuffisant dans l’application des résolutions du Forum pour la réconciliation).

Nos troupes, à partir du mois de décembre, s’interposent, bloquent l’avance des Forces nouvelles vers Abidjan (sans empêcher les Forces régulières de monter vers le Nord) et protègent le périmètre de la culture du cacao. Cette stratégie visait à montrer aux belligérants que la négociation restait la seule solution viable.
Concurremment, réunion de négociation/réconciliation de Marcoussis, débouchant sur la décision de mettre en place un gouvernement d’union nationale et de nommer un Premier Ministre de consensus. Puis réunion, dite de Kleber, de reconnaissance par la communauté internationale des accords de Marcoussis sous l’égide du Secrétaire général de l’ONU et des chefs des Etats de la CDEAO. C’est au cours de cette réunion que le Président Gbagbo annonça qu’il nommerait des membres des forces nouvelles aux Ministères de l’Intérieur et de la Défense.

Aujourd’hui, Laurent Gbagbo peut être perçu comme le responsable de l’échec de conciliation autour d’un gouvernement d’union national :

Par la mise en place d’un régime comportant beaucoup d’attributs du totalitarisme derrière une démocratie en trompe l’œil.
Par des volte-face sur ses engagements
Par l’accumulation de faux fuyants, telles les accusations, jugées très généralement fantaisistes, de groupes comme Bolloré ou Bouygues ou encore de pays comme la Libye ou de la France d’être les instigateurs de la rébellion du nord.

C’est sur ces perspectives, bien incertaines pour l’avenir de la RCI, que l’Ambassadeur met fin à son intervention et se propose de répondre aux questions des participants. Il fait part au préalable de deux convictions qu’il a acquises durant les 71 jours de crise qu’il a vécu :

« La première, concerne l’efficacité du totalitarisme, qui, après seulement deux mois en Côte d’Ivoire, peut se cacher, pour l’extérieur, derrière une démocratie qui n’est plus qu’un trompe l’oeil.

La seconde, est qu’un régime dit démocratique, se "délégitimise" s’il suscite escadrons de la mort, manipulation de la communication publique, fanatisme militant, intolérance, diplomatie floue et non respect de ses engagements. »

L’ambassadeur, pressé par l’horaire, répond ensuite à quelques questions, dont,

Avez vous perçu la main de l’Amérique derrière les slogans hostiles à la France scandé par des manifestants ?
« Absolument pas. Les Etats Unis nous ont été reconnaissants de l’évacuation, par nos troupes de l’opération Licorne, d’environ 300 de leurs compatriotes de la région de Bouaké. Quant à la haine de manifestants, elle n’a pas de racine et n’était que l’expression de mots d’ordre. »

Il est fréquemment fait allusion au rôle de l’épouse du Président dans l’assassinat des opposants. Quel est votre sentiment ?
« Madame Gbagbo est une drôle de militante "de gauche" si attachée au snobisme de se faire appeler la "première dame"…
Il est vrai que c’est le capitaine Seko Yapo, chef de la sécurité, qui a été le premier chef des "escadrons de la mort" »

Cette séance de questions devait se prolonger de façon informelle mais dense au cours du pot qui suivit son intervention, unanimement appréciée pour sa qualité, son recul sur l’événement et … son absence de langue de bois.


(1) établissement du droit du sang (au contraire du droit du sol en vigueur en France), Ivoiriens d’origine étrangère privés du droit de vote, d’accès à la propriété de terres (rares) … et élimination d’un concurrent, Alassane Ouattara, homme politique de premier plan, originaire du Nord.
(2) Ancien collaborateur de confiance d’Houphouët Boigny
(3) Laurent Gbagbo est d’ethnie "Bété".


Notes de Guy Girod Genet