Conférence du 22 janvier 2003


L’ARABIE SAOUDITE : DU WAHHABISME A BEN LADEN

Par Antoine BASBOUS, Politologue, fondateur et directeur de l’Observatoire des pays arabes.

L’Arabie Saoudite est née en 1744 de la rencontre entre l’épée d’un chef de tribu, Ibn Saoud, et le verbe d’un imam inspiré, Ibn Abd-al Wahhâb. Celui-ci avait reçu de son père l’enseignement d’un islam très doctrinaire, tradition qui remonte vers 850 à Ahmed ben Hambal, réactivée vers 1300 par un imam d’origine syrienne, Ibn Taïmiya. Cet islam très strict avait réussi à s’introduire dans la population bédouine mais l’absence de soutien politique aboutissait chaque fois à sa dislocation. En revanche, cette fois, l’association d’un religieux au grand charisme et d’un régime militaire et politique, permit la création d’une base solide et durable avec, en particulier, l’adoption du Wahhabisme comme religion d’État. L’un s’occupait de prosélytisme et réussissait à souder la société, l’autre assurait la protection et l’expansion territoriale. Pendant des générations le pacte se poursuivit entre la famille saoudienne et le Wahhabisme; les autorités religieuses instituèrent le djihâd contre les tribus jugées infidèles, permettant à la razzia d’avoir une finalité religieuse et politique. Peu à peu toute l’Arabie centrale (le Nedjd) fut unifiée.

Puis, les Saoudiens envahirent rapidement la région Est (l’Hasa) peuplée d"hérétiques", les chiites, et les obligèrent à adopter le Wahhabisme. La région Ouest, tenue par un émir de La Mecque, était occupée par les Ottomans. Les batailles pour la possession des Lieux Saints furent sanglantes, le régime saoudien faillit s’écrouler mais, grâce à l’intelligence du roi Ibn-Séoud, la situation se retourna. En 1924, le Hedjaz et les Lieux saints furent repris et une province du nord du Yémen, l’Asir, fût annexée. Ainsi le wahhabisme, resté dans le cœur des tribus, fût rapidement restauré grâce à ce roi qui régna de 1902 à 1953.

Deux pouvoirs parallèles avaient chacun leur spécificité : le roi pacifiait les tribus nomades et se chargeait des relations extérieures ; le chef religieux, qui était lui au contact de la population, surveillait l’observance des règles de la charia revues par le Wahhabisme (vêtement, barbe, prière cinq fois par jour à la mosquée…). Rapidement furent créées une police et une justice religieuses qui existent encore de nos jours. Ainsi le wahhabisme prit-il les formes d'un islam intolérant et belliqueux.

Une nouvelle donne apparut après la guerre avec la volonté des Américains de se substituer aux Anglais dans la région. Le "deal" était simple : on se charge de votre sécurité, vous nous fournissez votre pétrole à des prix raisonnables. Ainsi, les pétrodollars commencèrent à affluer et le partage entre les deux partenaires continua. Toutefois, peu à peu, une certaine tension apparut entre la famille royale occidentalisée et les religieux rigoristes : "l’Arabie est la terre du prophète, elle ne peut pas être souillée par des étrangers impies ou par des personnes aux mœurs dissolues". Ils s’engagèrent alors dans un djihâd pour convertir tout musulman au Wahhabisme, le seul islam valable ; ils voulaient disputer à Al Azar la primauté religieuse. La famille Saoud était cloîtrée dans ses palais, sans contact avec la population aux mains des religieux. Le roi ne pouvait prendre aucune décision sans leur avis. C’est ainsi qu’au moment de la guerre du Golfe, il fallut une fatwa du grand imam ben Baz pour permettre à des mécréants (l’armée américaine) de mettre le pied sur la Terre Sainte à condition de rester peu de temps ; dix ans plus tard les bases américaines sont toujours là : ceci est une des causes de l’antiaméricanisme du peuple saoudien.

Le Wahhabisme doctrinaire voulut s’étendre pour conquérir tous les peuples musulmans ; il forma des combattants, des imams et s’engagea en Afghanistan. Avec l’appui des Américains, qui les armèrent, ils "libérèrent" le pays et, selon leur coutume, endoctrinèrent la population, ce fût le début des talibans. Étant venus à bout de l'URSS, l'un des deux Grands, les Wahhabistes se crurent investis d'une mission divine pour étendre leur influence dans le monde.
Mais après 1990, le conflit larvé entre les oulémas et le pouvoir prit de l'ampleur au point de rompre l'équilibre des relations entre les trois partenaires. La répression du pouvoir royal créa une scission entre ceux qui restaient fidèles au roi et les autres. Parmi ceux-ci, certains choisirent la clandestinité, voire l’expatriation, comme ben Laden. Les Américains ont pris le parti du Palais mais le pouvoir du roi était devenu quasi inexistant.

Peu à peu, l’affrontement s’amplifia entre les Américains, très présents dans la région pétrolifère de Dhahran, et le wahhabisme, au point que les dirigeants de Washington en sont probablement arrivés à la conviction de devoir "faire le ménage" eux-mêmes, notamment après la tragédie du 11 septembre.
Toutefois, de petits indices laissent espérer un adoucissement de la doctrine. Le fils du « pape » ben Baz a dit que le wahhabisme était plus une spiritualité qu’une série d’obligations. De même, il a recommandé aux oulémas d’être moins virulents dans leurs prêches pour ne pas mettre en difficulté d’autres frères musulmans. Mais ces modifications de comportement seront sans doute très lentes et les Américains veulent un résultat rapide !

Conférences du cycle "le monde islamique
Notes de Maurice Samsoen