Table ronde du 9 avril 2003


Regards sur l’Irak


ARRI s’est placée au cœur de l’actualité en organisant une table ronde sur l’Irak le jour de la chute de Bagdad. L’amphithéâtre Parodi de l’ENA-Observatoire, successeur de l’IIAP et de l’École de la France d’Outre-Mer, nous a accueilli, ravivant les souvenirs de notre premier intervenant qui y pénétra pour la première fois à dix-neuf ans en 1945. Modérateurs : Jean-Michel FAUVE et Pierre SAINT-MACARY. Les Cahiers d’ARRI consacreront un prochain dossier à l’Irak.

L’avant-guerre, Christian GRAEFF, ambassadeur de France (er)

Est-ce une guerre, une crise ? Dès 1998, le candidat G. W. Bush a été convaincu par ses conseillers, les actuels « faucons », de la nécessité d’une nouvelle guerre en Irak. Le 11 septembre 2001 n’est que le « déclencheur », le 12 septembre, l’option Powell l’avait emporté mais lors du discours sur l’état de l’Union, en 2002, le type d’action se précise. Les objectifs américains paraissent être, dans l’ordre : renvoyer Saddam, transformer profondément l’Irak et instaurer l’ordre américain au Moyen-Orient.

Les opérations : « La machine apocalyptique », Michel FORGET, général (cr)

Trois secteurs : au centre, du Koweït à Bagdad, la force blindée américaine, puissamment appuyée par l’aviation, a parcouru 500 km en une semaine avant de se réorganiser et non pas de marquer une « pause » ; au sud, les Britanniques ont procédé méticuleusement à la prise de contrôle de Bassora ; au nord, vers Mossoul et Kirkuk, l’action ressemble à celle conduite en Afghanistan, les Kurdes jouant le rôle de l’Alliance du Nord. Il y aura beaucoup d’enseignements à tirer mais il faut noter dès maintenant la puissance de l’arme aérienne américaine menant, chaque jour, plus de 800 missions d’attaques conjuguées au tir de 50 missiles Tomahawk.

L’avertissement à « l’axe du Mal », Henri EYRAUD, général (cr)

Outre l’omniprésence du renseignement, technique, électronique ou humain, cette « démonstration » va impressionner les pays de « l’axe du Mal ». Quelle sera leur attitude ? La Corée du Nord pourrait se doter au plus vite de plusieurs « bombes A ». Que feront l’Iran, la Syrie, la Libye, etc. ? Quelle sera l’attitude du peuple irakien : acceptation de l’ordre américain ou opposition à l’Occident ? L’équipe Bush devrait être incitée à poursuivre son action en direction de l’Irak, de l’Onu, qu’il lui faut marginaliser, de l’Otan et de la « vieille Europe », des « rogue states » (États voyous), la Corée du Nord en priorité.

L’odeur du pétrole, Philippe MARCHAT, économiste

Un rappel, c’est la troisième guerre de l’Irak depuis 1980 : la guerre Iran-Iran, un million de morts de chaque côté ; celle du Golfe en 1991 et celle-ci. Le contentieux de l’Irak avec l’Onu se caractérise par trente résolutions de 1990 à 2002. L’équation du pétrole est la suivante : les États-Unis importent 7 millions de barils/jour, dont 45% du Golfe, et devraient en importer 58% en 2029. L’Irak, qui possède le deuxième stock de réserves prouvées, est en mesure de fournir, après travaux (et investissements), de 3,5 millions à 6 millions de barils/jour (NDLR : 1 million barils/jour = 50 millions de tonnes/an).

Si l’on parlait des Irakiens ? Christian LOCHON, ancien directeur des études du Cheam

Pour les spécialistes les 80% de la culture arabe viennent d’Irak. L’élite irakienne, d’une remarquable ouverture, avait fait une place aux femmes. L’organisation de la vie politique devra prendre en compte la répartition religieuse : Chiites 50,7% ; Sunnites 44,1% ; Chrétiens 4,5%, et ethnique : Arabes et Arabo-Persans, Kurdes (18,4%) et Turkmènes (Assyriens).

…et de l’organisation du Moyen-Orient, Christian GRAEFF

Une telle répartition ethnico-religieuse ramène au plan Kissinger (1973) : la « cantonalisation » des populations du Moyen-Orient, chaque communauté religieuse dans un unique pays. En fait, ce plan est issu de celui du Likoud de 1954, repris en 1982. Ainsi, la route de G. W. Bush ne s’arrête pas en Irak.

Et l’Europe dans tout ça ? Philippe MARCHAT

Elle ressort divisée entre la « vieille Europe » et les autres États, sans parler des pays candidats. Problèmes identifiées : le retard du calendrier de la Convention ; l’élargissement remis en cause ; la politique agricole commune (PAC) ; la défense européenne, avec des moyens bien éloignés de ceux des Etats-Unis et la remise en cause de l’accord du franco-britannique du Touquet ; le devenir de l’Otan ; l’Onu dont le rôle « vital » est à préciser (reconstruction politique et administrative, aide humanitaire des agences de l’Onu et des ONG) ; la position de la Grande-Bretagne ; enfin, l’avenir du concept « Euroméditerranée », dont un sommet est prévu à Naples en décembre avec à l’ordre du jour, le projet « Barcelone plus ».

Les Arabes face à la prise de Bagdad, Antoine BASBOUS, islamologue

Le monde arabe est partagé : il ne peut cautionner le régime de Saddam Hussein, coupable de 480 morts par jour depuis son avènement, mais il peut ressentir l’humiliation de l’entrée des Américains à Bagdad. L’avenir appartient aux intellectuels arabes qui ont tenté, sans succès le nationalisme, puis l’islamisme, présent en Arabie saoudite, au Soudan, il leur reste la démocratie mais elle ne se décrète pas, c’est une culture, l’émanation de la société civile, elle nécessite des partis libres, l’habitude des débats…

Notes de François TOUSSAINT