DEJEUNER-DEBAT du 6 juin 2002

 

L’ANDALOUSIE DU XVè SIECLE, UN MODELE POUR LE XXIè SIECLE
Par Christian Lochon Directeur honoraire des études au Cheam

L’Andalousie du XVè siècle, conquise en 711 pour le compte de l’islam par un Berbère, Tarik ibn Ziyad, avec 1200 Berbères et 27 Arabes, doit nous inciter à nous interroger sur le devenir « à l’Andalouse » de nos civilisations. Comment cette Andalousie tolérante est-elle devenue un foyer de culture diffusant la civilisation « arabe » vers l’Europe du Nord ?

Le monde arabe est à l’origine divisé en trois califats : Bagdad et Cordoue qui sont tous les deux sunnites et le Caire qui est ismalien. Les omeyyades occupent le sud de l’Algérie et du Maroc actuels et Abd-el-Rahman fonde l’émirat de Cordoue en 726. Mais il faudra attendre le XIè siècle pour que reprenne la reconquête avec la prise de Tolède en 1085. L’Espagne des wisigothes n’a pas offert une résistance acharnée aux « conquistadors » berbères progressant vers le nord qui iront jusqu’en Suisse !

La société andalouse.

Les Mozarabes, chrétiens locaux, doivent composer avec les gouvernants, Berbères islamisés et les Arabes du Maghreb. Les gens dépendent de la hiérarchie religieuse pour ce qui concerne leur statut personnel, mariage et succession. Le nombre des musulmans augmente avec les mariages mixtes. Les Chrétiens parlent l’arabe et les Arabes apprennent le roman. Les Juifs sont traités comme les Chrétiens. Dans cette Andalousie multiculturelle, les conquérants confient habituellement les finances aux juifs et les relations internationales aux chrétiens. Les pierres andalouses conservent les apports des différentes communautés : la cathédrale de Cordoue, ancienne mosquée, conserve une inscription à la gloire d’Allah à l’instar de la synagogue de Grenade. La société andalouse fait preuve de respect et de tolérance. Les scientifiques arabes reçoivent des noms latinisés (tel Ibn Rûshd, philosophe plus connu sous le nom d’Averroès).

Les apports de la civilisation arabe.

La transmission des connaissances s’est faite par les monastères mozarabes, centres de traduction d’arabe en latin des manuscrits en provenance de Bagdad. Une fois traduits, ils étaient diffusés dans l’Europe du Nord, propageant culture et sciences.

Le papier, parvenu à Bagdad au IXè siècle, est arrivé en Andalousie au Xè. Pour les sciences, l’exemple le plus connu est celui des chiffres dits arabes qui apportent la notion de vide : le zéro.
Inventés au IVè siècle par les Indiens, ces chiffres, dénommés « indiens » par les Arabes, atteignirent l’Europe par un parcours grec, syriaque et arabe. Le système décimal a alors remplacé le sexagésimal mésopotamien (décompte de l’heure actuel) et les chiffres romains.

La philosophie andalouse est marquée par Averroès (1126-1198) pour qui la « charia » (jurisprudence islamique) incite à réfléchir sur les êtres. C’est la « Réforme » musulmane de l’époque andalouse. Tolérant, il indique : « Si Dieu l’avait voulu, il aurait fait de vous une seule communauté… » et s’oppose à ceux qui s’en tiennent à la lettre des textes. La littérature andalouse a transmis à la littérature occidentale le roman initiatique et la poésie de l’amour courtois.

La langue espagnole provient à 40% de l’arabe et la nôtre y a fait des emprunts : oued el Kébir a donné Guadalquivir, tarab se retrouve dans « troubadour » et « trouvère ». L’urbanisme a été marqué par les Omeyyades, grands constructeurs. Cordoue était une cité de 200.000 habitants et Bagdad en comptait un million. L’Andalousie urbaine conserve les cinq pôles de l’organisation musulmane : la mosquée, la fontaine, la madrasa, le hammam et le four à pain.

La société andalouse n’a sans doute pas uni les communautés mais elle a permis une symbiose culturelle dont l’influence n’est pas négligeable aujourd’hui...

Notes de François Toussaint (Cheam 1986)


Références complémentaires

« Al Andelus 711-1492, une histoire de l’Andalousie arabe » Pierre Guichard (Hachette Pluriel 2000), « l’Andalousie, une porte vers la renaissance, l’Influence de la culture musulmane en Europe au début du deuxième millénaire » (Muriel Weissbach) «Solidarités » du 6 décembre 2001.

On y retrouve les thèmes développés par Christian Lochon. Al Andalous fut une courroie de transmission au profit de l’Occident chrétien, notamment grâce à Gerbert d’Aurillac (pape de l’an Mille), Dante et Raymond Lulle, celui-ci né à Majorque en 1232, était pétri de culture andalouse. Il accordait la plus grande importance à l’acquisition du savoir de la science islamique et se proposait de contribuer à la conversion en masse des Arabes au christianisme. Grâce à lui, le Coran et les œuvres philosophiques arabes seront lus et traduits pour que juifs et chrétiens s’informent de ce qu’est l’Islam. Le long 13è siècle se clôt avec la Divine Comédie. Dante lui aussi est pétri de culture arabe. Le leitmotiv de « La Comédie », l’ascension de l’homme pèlerin au Paradis, s’inspire d’un épisode de la vie de Mahomet qui fait l’objet d’une multitude de poèmes arabes.

Jacques Bourdillon