DEJEUNER-DEBAT du mai 2002

 

CONVERGENCES ET DIVERGENCES DANS L'EUROPE SOCIALE
par Bernard Brunhes,Président de Bernard Brunhes Consultants.

Comparée aux grandes aires du monde, l'Europe est un îlot sociologiquement homogène. Jacques Delors y voyait l'alliance de la solidarité et de la prospérité, alors que le tiers-monde n'a ni l'une ni l'autre, les USA la prospérité seule, l'ex bloc de l'est la solidarité sans prospérité. Bernard Brunhes consultant de longue date dans le domaine social, donne des bases de comparaison qui toutefois relativisent cette homogénéité et précisent la position de la France

Des maux dont ils souffrent, les Français sont-ils les seuls : immigration, délinquance, grèves des médecins ou des transports, impôts élevés par exemple ? Il n'en est rien. Tous les pays d'Europe sont concernés et nous serions plutôt moins touchés, en matière de grèves notamment ! Pour ce qui est des soins, la même perplexité se produit entre le désir des patients, l'aspiration des médecins à une vie correcte, l'Etat qui rechigne à trop débourser : le problème est partout en Europe et à trop comprimer un paramètre il ressort plus tard sous une forme ou une autre.

Les statistiques classiques sources d'utiles comparaisons européennes

L'espérance de vie moyenne des hommes dans notre pays est de 74,5 ans. Elle est comparable à celle des Allemands (74,1) et des Anglais (74,6). Pour ce qui est des femmes, les Françaises avec 82,2 ans dépassent la moyenne européenne (80,7). Le conférencier démontre l'arrière plan politique de ce constat : avec l'alcool, le tabac, les accidents, l'homme français ne fait pas l'objet d'une éducation satisfaisante. " C'est de cela dont il faudrait parler ! "

Pour l'emploi, on préférera au " taux de chômage ", le " taux d'emploi ": proportion de personnes de 15 à 65 ans en activité. Le taux moyen européen, 61% , est supérieur au taux français 60% lui même très inférieur à l'anglais 70% et à l'allemand, 64% ; pire, chez les 55-64 ans, la France n'occupe que 28% de cette population pour une moyenne de 36% en Europe (Allemagne 38% ; Royaume-Uni 48%). " C'est un grave problème de société " qui concerne l'emploi, la retraite, le rôle des vieux salariés, les fonctionnaires et qui n'est pas satisfaisant pour la France. Autre statistique portant sur le travail et le salaire féminin, où la France fait mieux que la moyenne européenne : taux d'emploi féminin moyen, 51%, France 53% (Allemagne 56%, Royaume-Uni 63%). La rémunération, contrairement aux idées reçues, est favorable en France : 80% de celle des hommes (Allemagne 74%, Royaume-Uni 70%).

et de mise en évidence des quelques problèmes sociaux majeurs...

Syndicalisme, protection sociale, durée du travail, productivité (l'élargissement prochain de l'Europe). Parmi ceux-ci, c'est dans le domaine syndical que la France se singularise et dans le mauvais sens. Morcelé à l'extrême le syndicalisme s'y présente en position de faiblesse face au patronat, au gouvernement et à ses partenaires européens. Un nombre d'adhérents infime (9%) confirme sa déchéance. " En France, on n'a pas intérêt à se syndiquer et c'est même plutôt mal vu ". En outre, l'accent devrait être mis, non sur la discussion, mais sur la nécessité de l'accord entre les parties. On voit ainsi d'interminables controverses. C'est un véritable drame culturel, nous sommes ridicules !". Les syndicats consacrent leur énergie à se défier ou à se réguler entre eux au lieu de chercher à s'entendre avec le véritable partenaire-adversaire : patronat, gouvernement. Le syndicat Sud est un sous-produit déplorable de la division des syndicats traditionnels. Par contre, les Français ont à leur actif la création du Comité d'entreprise européen pour ce qui est des multinationales. L'Europe sociale n'est plus très loin : " Blair et Chirac ont des idées sur ce sujet ". Enfin les syndicats français attendent en secret que l'Etat les oblige à se réformer...

En ce qui concerne la protection sociale...

l'hétérogénéité est extrême entre quatre systèmes : scandinave (bonne protection universelle par l'Etat), britannique (système Beveridge, étatique mais inégalitaire), rhénan (franco-allemand, universel, partenarial, quasi-parfait mais très onéreux), sudiste (couverture générale de l'Etat, mais médiocre). L'harmonisation européenne est très difficile et elle n'est pas encore engagée.

L'Europe est enfin confrontée aux questions du chômage, de la durée du travail, de la productivité et de son élargissement qui verra affluer les travailleurs des régions pauvres de l'Est européen. Y a-t-il des pays mieux placés économiquement ? Les sulfureuses 35 heures sont-elles un handicap majeur ? Or la durée du travail en Grande Bretagne et en Allemagne est de cet ordre et il faut aux salaires, aux charges et à la productivité propres à une entreprise accoler la productivité générale d'un pays donné. A cet égard, la France est bien placée et gagne là ce qu'elle peut perdre ailleurs.

En conclusion

le conférencier est optimiste. " L'îlot européen social " est dynamisé par la comparabilité, l'élargissement (afflux de capitaux, d'initiatives, de formation) l'affrontement des méthodes du Nord et du Sud (la France est entre les deux). Les changements seront possibles grâce à des actions politiques de grande envergure et les experts estiment à un demi-siècle le temps pour parvenir à une véritable homogénéité en Europe, dans le domaine social.

Notes d'Henri Douard