DEJEUNER-DEBAT du 11 avril 2002

 

LES RELATIONS ENTRE L'EUROPE ET LA RUSSIE
Andreï GRATCHEV ancien conseiller de Gorbatchev

La frontière entre l'Europe et l'Asie passe à l'intérieur du pays mais aussi d'une certaine manière à l'intérieur des Russes eux-mêmes : la Russie a eu, dans son histoire, soit la tentation du rapprochement avec l'Europe soit celle de vouloir la dominer. Gorbatchev a incarné le choix de l'ouverture de la Russie vers l'Europe. L'Occident n'a pas su profiter de cette chance offerte par Gorbatchev. Plutôt que de lui apporter l'aide économique dont elle avait besoin, l'Occident a préféré tirer parti de la chute de l'URSS et de l'affaiblissement de la Russie.

Plus récemment lors de la guerre du Kosovo l'OTAN a agi comme si la Russie n'existait plus. Pas étonnant que celle-ci ait tendance à se reporter vers la Chine comme du temps de L'URSS.

Aprés le 11 septembre ...

Aujourd'hui nous vivons une deuxième chance. Après le 11 septembre la situation internationale a bien changé. Les Etats-Unis ont réalisé qu'ils n'étaient pas invulnérables et avec l'Occident ont redécouvert que la Russie était un partenaire qui comptait et qui pouvait être un allié.

Ainsi Poutine fait le choix d'une deuxième chance vers l'Occident. Il vient de Saint-Petersbourg capitale européenne de la Russie. Il a travaillé pour le KGB en RDA et parle couramment allemand. Il connaît la culture et la mentalité européennes. Il appartient à la génération pour laquelle le pragmatisme vaut idéologie. Il n'a aucune ambition dominatrice à l'égard de l'Europe et dans la perspective d'une rivalité entre la Chine et les Etats-Unis, il est partagé.

La Russie a d'abord choisi l'ultra libéralisme comme modèle de développement avec les résultats que l'on connaît. Les forces conservatrices renvoient au modèle soviétique. La Russie est tentée par le modèle européen. Elle a su arrêter l'invasion nazie, a envoyé le premier homme dans l'espace et ne veut pas être un partenaire junior des Etats-Unis comme ceux-ci ont tendance à la considérer.

Priorité à l'Europe

Poutine a pris le risque d'une nouvelle stratégie après le 11 septembre : priorité à l'Europe. Il s'expose à l'opposition nationaliste, anti-occidentale, dont le modèle est le régime chinois. Il souhaite que la réciprocité réponde à sa démarche. Pour l'instant les réponses sont ambiguës et confuses. En ce qui concerne les Etats-Unis une rencontre entre Bush et Poutine est prévue à Moscou au mois de mai. Vis-à-vis de l'Europe, Andreï Gratchev nous invite à nous souvenir de ce que ce que disait Kissinger : " L'Europe ? Quel est le numéro de téléphone de son patron ?" Blair invite la Russie à se rapprocher de l'Europe via l'OTAN. Schroeder est l'interlocuteur privilégié de Poutine du fait des investissements et des financements que l'Allemagne met à la disposition de la Russie. La France est dans l'expectative. Berlusconi fait des propositions concrètes à Poutine. L'Europe veut-elle devenir un acteur mondial ? La question est importante pour la Russie. Poutine a choisi, mais peut-être pas encore le pays dont les trois quarts des habitants ont la nostalgie de l'époque soviétique. Certes ils ne regrettent pas les goulags mais regrettent le temps où l'URSS faisait partie des grands. L'Europe ne doit pas l'oublier

Actuellement il n'y a plus de parti unique, mais une démocratie parlementaire. Le passage de l'un à l'autre est un miracle politique car en Russie les ruptures de régime ont souvent été sanglantes et c'est un pays où l'on aime la force...du tsar. Gorbatchev ne voulait pas imposer un projet mais placer les citoyens devant leurs responsabilités. C'était impardonnable !

Poutine a donc pris le risque d'une fracture. Son opposition comporte des nostalgiques de l'ancien système. Elle peut utiliser à son profit la confusion des réactions occidentales. La Russie ne s'accommodera pas longtemps d'une incertitude.

Synthése des réponses aux questions :

La Russie ne tient pas assez compte de l'existence de l'Union européenne. Elle ne prend en considération que la politique extérieure et de sécurité. La tenue de la Convention sur l'avenir n'a pas retenu suffisamment son attention. L'entrée de la Russie dans l'Union européenne n'est pas actuellement une option réaliste. Par contre l'association avec l'OTAN est plus attractive et plus facile à réaliser, car sans conséquences socio-économiques.

L'Ukraine, qui est catholique-uniate et parle ukrainien dans sa partie occidentale alors qu'elle est orthodoxe et russophone dans sa partie orientale, se trouve évidemment en situation d'ambiguïté au regard du choix de la Russie.

Toute évolution en Russie doit compter avec l'Eglise orthodoxe qui est une Eglise nationale, traditionnellement proche du pouvoir. Elle veut être Eglise d'Etat. Du fait de l'effondrement de l'idéologie soviétique il y a un vide que la religion a comblé.

La rencontre entre Jean-Paul II et Gorbatchev bénéficie d'une auréole romantique. Elle a été chaleureuse. Les deux hommes se sont bien compris. Le rôle de chacun d'entre eux aura été capital dans l'effondrement du système communiste.

Notes de Jean-Philippe Bernard