DEJEUNER-DEBAT du 27 octobre 2002

DEFINIR L’ÊTRE HUMAIN

par Albert Jacquard

Polytechnicien, Albert Jacquard s’est tourné très tôt vers les sciences humaines : la démographie, la génétique. Ses convictions, faites d’humanisme raisonné, issues de ses réflexions sur la science, en astrophysique notamment, l’ont fait connaître du grand public et l’ont imposé comme un acteur important du champ social et politique.

Science et origines

Aux explications dogmatiques des premiers temps, la science a substitué un autre discours, à l’époque récente, celle de la Renaissance, avec la remise en cause de convictions bien ancrées, en démontrant que la terre n’est pas le centre du monde. (Copernic et Galilée). Par la suite, et parmi de nombreux savants, Einstein, le plus grand, unifie les connaissances et introduit des concepts majeurs : espace-temps, univers courbe, fermé, homogène et en expansion, masse et énergie.

La théorie physique démontre que la terre est née d’une explosion il y a 15 milliards d’années. Avant il n’y avait… rien. La vie est venue beaucoup plus tard : cinq milliards d’années. Sont apparus des «grumeaux», au fond de mers chaudes, dont sont issues des molécules qui réagissent entre elles, se différencient et peuvent se reproduire grâce à l’ADN découverte il y a cinquante ans seulement. Tout ceci est le produit de forces énormes gravitationnelles, électromagnétiques, nucléaires. Un enfer ! Puis les conditions s’adoucissent, l’oxygène remplace peu à peu les gaz grâce à la respiration de milliards de petits animaux marins.

Apparaissent, voici cinq à six millions d’années, des primates dont certains se hasardent dans les savanes et qui donnent un jour naissance – événement inconcevable – à des êtres dont nous sommes, qui leur ressemblent mais possèdent cent milliards de neurones (au lieu de six ou sept), susceptibles de dix mille connexions chacun et capables d’établir deux millions cinq cent mille combinaisons par seconde ! Les enfants au crâne devenu trop gros naissent alors prématurés – sinon ils tueraient leur mère – et leurs parents les élèvent avec précaution. Cependant une parenté unit tous les êtres, comme le disait François d’Assise : « mes frères les oiseaux » !

L’homme lié à sa communauté

L’image des neurones introduit à l’idée de complexité, non seulement chez chaque être mais entre les personnes. Fabriqué par la nature le petit enfant se métamorphose dans la rencontre avec les autres. Le « Je » prend corps dans la totalité humaine. « L’essence de l’humanité n’est pas dans chaque être mais dans la communauté humaine »

dit Karl Marx et pour Jésus-Christ : « lorsque vous serez réunis, je serai parmi vous ». La communion va au-delà de la communauté. J’aimerais, dit Albert Jacquard, qu’une école s’intitule « l’art de la rencontre ». On apprend à lire pour communiquer et les mathématiques ne sont autres « qu’un art de la conversation » ! Quoi de plus merveilleux que la théorie des ensembles de Cantor ou le théorème de Goedel qui démontre que le savoir absolu est impossible ! Que seraient nos techniques sans une gigantesque chaîne de solidarité et, sans celle-ci, un enfant sur deux mourrait…

Le rejet de la compétition

Deuxième volet de la philosophie d’Albert Jacquard : la compétition est nuisible, inutile et dangereuse. Le but est de se dépasser soi-même dans le rapport social, non de dominer l’autre. La notation dans les écoles est inutile, voir les expériences de Montréal et de Namur. A l’Institut national des Sports, les athlètes eux-mêmes l’ont reconnu : « la compétition est ignoble » Quels monde livrerons-nous à nos arrière-petits-enfants avec la violence démente que nous leur imposons pour arriver le premier ? Par un renversement de perspective, chacun ne pourrait-il pas s’exercer à faire toujours mieux et accroître les infinies possibilités des échanges et de la connaissance ? Plus on en sait, plus il y à connaître.

La question de Dieu

Les églises monothéistes proposent une théorie de la création, de la conscience, de la morale, des sanctions, de la vie éternelle à partir d’un Dieu tout puissant. Elles s’appuient sur des textes vénérables, une histoire, des expériences. La science remet-elle en cause ce credo ? Arrivera-t-on à des rapports naturels fondés sur la biologie et la sociologie ? La science ne propose aucune solution, elle évacue le problème des origines : « il faut se débarrasser de ces questions qui n’ont aucun sens …

Il n’y a pas de définition possible de l’univers, l’ensemble de tous les ensembles n’existe pas ! » et s’il y a un temps zéro avant la création de l’univers on obtient log 0 = - c'est-à-dire que le temps cosmique est inconcevable. D’ailleurs « c’est blasphémer Dieu que de lui assigner une place dans l’univers. Il est innocent de la toute puissance dont on veut l’affubler » ! Moïse a bien entendu le message : « je suis celui qui suis ». Dieu n’existe pas , ça ne l’empêche pas d’être . « Même si je l’aime, à qui je m’adresse ? C’est à une lumière intérieure qui est en moi et qui me met en communion avec l’autre ». professe Saint Augustin. Dieu serait donc « le constat surnaturel de l’unité de humanité » (E. Levinas).


Ainsi science et croyance n’ont pas fini de se poser des questions.

Notes d’Henri Douard

....et sur le Net :

http://radio-canada.ca/par4/salon/jacquard_bio.html
http://www.uco.fr/services/biblio/cdps/biblio_jacquard.html Sa bibliographie !
http://www.3emillenaire.net/resistanceverte/article.php3?id_article=258
http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/jacquard/fiche.php?diffusion_id=9512 ECOUTEZ son interview en octobre sur France Culture