DEJEUNER-DEBAT du 19 février 2002


L'EUROPE DES RELATIONS DU TRAVAIL

par Jean Kaspar ancien secrétaire général de la CFDT

La mondialisation, les mythes et la réalité

La mondialisation est un concept qui déchaîne aujourd'hui des discussions passionnées, des réactions empreintes d'acharnement. Elle serait " heureuse " selon Alain Minc et tout le contraire selon Bernard Cassan. Enfer ou eldorado. Vu sous cet angle, le débat vire à la " caricature ". Doit-on l'empêcher, peut-on la freiner, est-elle nocive pour les travailleurs européens et autres, et pour notre prospérité ? Le conférencier, en démontre le caractère inéluctable, lié à l'histoire et au " génie humain ", source de richesses, de progrès des connaissances. La coopération scientifique, la lutte contre les pandémies, la diffusion des techniques sont intégralement mondiales, pour ne citer qu'elles. Mais des interrogations subsistent : richesse et progrès ici, exclusion et pauvreté là. Trois milliards de personnes persistent à n'avoir que deux dollars par jour et " 358 personnes parmi les plus fortunées possèdent autant qu'un milliard de pauvres ". Il y a un manque total de débat démocratique et aucun lieu de régulation pour traiter de ces problèmes. Une minorité dite éclairée - politique, économique, technocratique - place le financier au dessus de tout et comme fin ultime alors que, tout au contraire, elle ne devrait être que moyen au service de fins sociales.

La mondialisation orpheline d'un projet

Dans une double approche d'opportunité et de risques calculés, il faudrait penser en terme de qualité du développement humain, c'est à dire avoir une méthode multidimensionnelle qu'appliqueraient les principaux acteurs sociaux : les politiques, les syndicalistes, les chefs d'entreprise. Aucun des ces acteurs n'a réponse à tout, or chacun voit midi à sa porte. Il faut questionner un Droit social en évolution, questionner nos théories économiques. Redoutables questions ! Qu'est-ce que la richesse et pour quoi faire ? Peut-on se mettre d'accord sur les valeurs conjointes du profit, de la démocratie, de la solidarité, de la convivialité ; articuler les critères quantitatifs et qualitatifs ; tenir compte aussi bien des facteurs d'histoire, de culture (" L'Europe n'est pas l'Amérique "). Le travail des enfants ne peut être supprimé d'un coup de baguette magique dans les pays pauvres ; pas d'anathème ! Rappelons-nous qu'en Europe, il y a cent ans on trouvait des enfants de huit ans au fond des mines. Au total, jeter les bases d'un nouvel humanisme en associant au projet socio-technique, la société civile - ONG, associations, organisations patronales, syndicales - les institutions internationales telles que l'OMC (organisation mondiale du commerce), l'OIT (organisation international du travrail), l'UNESCO, et se donner des étapes et du temps alors que le marxisme et le capitalisme sont dans les soubresauts de leurs propres inconséquences. Peut-on se mobiliser ?

L'Europe point d'appui pour une nouvelle gouvernance

Le débat européen, on le sait, s'articule autour du rôle de l'Etat. Le modèle anglo-saxon cède la place à un modèle libéral reconnaissant une certaine priorité aux acteurs économiques et sociaux. Le " modèle rhénan " est interventionniste. En fait les cartes tendent à se redistribuer aujourd'hui. L'Europe est un continent politique et les citoyens demandent à y jouer un rôle grandissant qu'il s'agisse de justice, d'éducation, de défense, comme de relations socio-professionnelles. Les institutions européennes interviennent directement dans les Etats, créant de nouveaux lieux de régulation. Internet, les entités régionales influencent les décisions économiques ou les systèmes d'information. Nous allons probablement vers des processus peu connus dont la multiplicité peut être au service d'une démocratie élargie sinon conflictuelle.

Au contact de leurs voisines, les institutions françaises subissent le choc de la modernisation. Nous ne pouvons indéfiniment nous payer un patronat menant " des guerres de tranchées ", ou chez nos syndicalistes, un " émiettement syndical " , pur produit de conflits passés aujourd'hui disparus, et auquel répugne un nombre croissant de nos compatriotes (9% de syndiqués). Le modèle européen : c'est un, deux ou trois syndicats au plus ; il faudra s'en inspirer.

Quoiqu'il en soit, les relations de travail vivent l'heure des débats sur la mondialisation et de l'Europe sociale. Sous l'influence de fortes aspirations pour des négociations et des compromis en matière sociale, et pour que les valeurs économiques se combinent à des valeurs humanistes de plus en plus évidentes (en 1800, 50% du temps éveillé au travail, en 2000, 11%), les Européens vont connaître des évolutions très profondes qui exigeront des partenaires du jeu social une forte volonté de " refondation " dans le contexte nouveau qui s'annonce.

.... ET sur le Net :

Exposé de Jean Kaspar sur la présidence de B Clinton : http://www.geoscopie.com/espaces/e902cli97
Actualité du management : http://www.crc.fr/actualite/actu19.htm
Communiqué de la Semaine Sociale de France : http://www.ssf-fr.org/archives/divers/crag29062000.php3
Sur le conseil européen à Laeken : http://www.europa-jetzt.org/confrontations-f.html
Le syndicalisme en France : http://info.salaire.online.fr/data/syndicats.htm

Notes d'Henri Douard

Après avoir été secrétaire général de la CFDT de 1988 à 1992, Jean Kaspar a vécu quatre ans à Washington comme ministre conseiller aux affaires sociales à l'Ambassade de France. Il est depuis consultant en stratégie sociale et professeur-assistant à Marne-la-vallée. L'entreprise et les relations professionnelles restent au centre de ses occupations actuelles.