DEJEUNER-DEBAT du 27 mai 2002

 

EPARGNE ET DEMOGRAPHIE : REALITES, ENJEUX ET PERSPECTIVES MONDIALES

par Michel Aglietta, professeur à Paris X-Nanterre et Jacques Le Cacheux, Centre français du commerce extérieure (CFCE).

L'évolution de la démographie a une importance considérable sur l'économie, c'est vrai aussi bien au plan national qu’au plan mondial. A cet égard, les siècles se suivent et ne se ressemblent pas. Le 19ème siècle a vu l’Europe exporter ses hommes (émigrations massives) et ses capitaux (investissements importants) dans le monde entier ; le 20ème siècle a vu le phénomène s'inverser au moins pour les hommes : croissance démographique dans les pays du Sud, vieillissement des populations du Nord, inversion du sens des migrations … qu'en sera t-il pour le 21 e siècle ? Le Conseil d'analyse économique a organisé un travail collectif sur les conséquences économiques du vieillissement au niveau mondial.

Pour les besoins de cette étude le monde a été divisé en six zones : trois économiquement développées et vieillissantes (Amérique du Nord, Europe, Japon) et trois en développement dont l'une déjà en transition démographique (Asie orientale, Asie du sud-est, Afrique). On a fait l'hypothèse dite du cycle de vie : un individu rationnel et autonome détermine sa consommation sur toute sa vie en maximisant une fonction d'utilité. On a retenu les projections démographiques des Nations unies, avec des hypothèses concernant le progrès scientifique (2% en moyenne mais au départ différent par zone), sur la stabilité des institutions publiques (âge de la retraite, mécanismes de répartition, coût des enfants), enfin on s'est attaché à distinguer les classes qui épargnent de celles qui désépargnent.
A partir de ces hypothèses, on a élaboré un scénario central portant sur la croissance dans les six zones concernées, la distribution de la richesse, les balances des paiements.

Croissance

Les taux de croissance épousent ceux des populations actives : 2% en moyenne pour les trois zones développées (plus forte pour la zone Amérique du Nord), 3% pour les autres. La croissance mondiale fléchit de 3,2 % à 2,5% de 2000 à 2030.

Répartition de la richesse

L’Europe, le Japon et l'Asie orientale sont des zones créancières dans les premières décennies (poids des classes d'âge fortement épargnantes), les trois autres (dont l'Amérique du Nord) étant au départ fortement débitrices. En raison de sa démographie, la richesse de l’Europe baisse rapidement après 2030, alors que les deux zones asiatiques résistent mieux.

Les choix politiques de l’Europe

Le scénario central fait l'hypothèse qu'il n'y a pas de réforme des régimes de retraite par répartition en Europe. Les taux de cotisations restent donc indexées sur le salaire net, ce qui fait apparaître deux risques : l’un financier avec l'apparition d'un fort endettement et de difficultés de financement susceptibles de faire passer les entreprises sous contrôle étranger ; l’autre politique avec l'apparition éventuelle d'une contestation de la solidarité intergénérationnelle et son corollaire : le refus de l'augmentation des taux de cotisation qui pèseraient sur une population active moins nombreuse.

Trois variantes ont été étudiées : le maintien des taux de cotisation à leur niveau actuel (d'où une dégradation du pouvoir d'achat des retraités) ; le maintien des cotisations indexées non plus sur le salaire net, mais sur le salaire brut (partage social plus favorable aux retraités au détriment des autres) ; le maintien des taux de remplacement avec recul progressif de l'âge de cessation d'activité de 60 à 65 ans (d'où un accroissement de l'activité économique).

Les conséquences de ces variantes sur les taux d’épargne, les taux d'intérêt, les taux de propriété, la consommation par tête diffèrent selon les zones : la croissance mondiale dans l'hypothèse des deux premiers scénarios serait à peu près la même que dans le scénario de référence, en revanche, dans la troisième hypothèse du recul de l’âge de la retraite il y aurait augmentation de la population active non seulement en Europe mais dans le monde entier avec augmentation des salaires, de l'investissement et de l'épargne et élévation de la croissance mondiale. Les populations du reste du monde seraient incitées à placer leur épargne en Europe.

Finance globalisée ou finance autarcique ?

La plupart des réflexions sur les régimes de retraite sont des réflexions en économie fermée (modèle autarcique) s’inscrivant dans le cadre de préoccupations institutionnelles nationales. Les auteurs ont voulu mettre en évidence les interférences autant que les conséquences des choix susceptibles d’être proposés aux dirigeants des pays concernés par les modifications du régime de retraites. Ils se sont livrés à des comparaisons "modèle autarcique/modèle économies intégrées" qui expliquent les écarts parfois considérables par rapport au scénario central. Mais finalement le scénario de recul de l'âge de la retraite qui a manifestement la préférence des auteurs apparaît comme avantageux pour toutes les classes d'âge.

Notes de Jacques Bourdillon