DEJEUNER-DEBAT du 30 mai 2002

 

LE NUCLEAIRE : QUEL AVENIR ?
Par Georges Vendryes Ancien directeur au Commissariat à l’énergie atomique

Après une remarquable percée en France grâce à l’impulsion donnée par le général de Gaulle dès 1945 (CEA) en vue de l’indépendance énergétique, l’énergie nucléaire subit les assauts de multiples opposants : on dénonce sa dangerosité visible ou latente, son coût véritable mal établi. La controverse n’est pas seulement française mais mondiale, les Etats relaient les écologistes, les opinions publiques hésitent.

Les atouts de l’énergie nucléaire

Chasse gardée des Etats, il n’y a pas eu de politique de l’énergie en Europe. La France a vu dans l’énergie nucléaire la meilleure des parades à sa dépendance énergétique ; elle s’était d’ailleurs illustrée dans les débuts par de brillants savants (Becquerel, 19è siècle et la radioactivité, Pierre et Frédéric Joliot-Curie en 1938, et d’autres). L’Euratom malgré tout constitua en 1957 un embryon commun pour les six pays signataires du Traité de Rome. Fruit de connaissances exceptionnelles et d’un savoir-faire de haute qualité, la capacité de produire de l’électricité par fission des isotopes de l’uranium est presque devenue une routine dans les cinquante six centrales gérées par EDF.

Elles fournissent 80% des besoins français, sans production de gaz à effet de serre, à un coût inférieur d’un quart aux autres modes de production, avec un niveau de sécurité quasi-parfait sur le plan du personnel (aucun accident mortel) et sur le plan technique : (incidents ou anomalies limités aux deux premiers niveaux d’une échelle de sept). La production de déchets « ultimes » se limite à l’équivalent d’un cube de 5 m de côté par an (20 grammes par habitant) « d’actinides virulentes » soigneusement entreposées sous une couche de granit ou d’argile dans les fûts d’acier et noyées dans des verres spéciaux résistants au moins dix siècles… (par comparaison hors industrie atomique : 2 500 Kg de déchets par habitant dont une bonne moitié est dangereuse et sans gardiennage sérieux).

Le retraitement des déchets issus des centrales recombine les isotopes dans un nouveau combustible appelé Mox (Mixed Oxyde fuel) brûlé dans des réacteurs à eau pressurisée. Les surgénérateurs, dont le prototype industriel « Superphénix » est abandonné au grand regret des spécialistes, devraient produire cinquante à soixante dix fois plus d’énergie avec la même quantité d’uranium. Sans doute une solution en avance d’un demi siècle ! Il existe enfin un prototype franco-allemand de centrale classique dit EPR, en discussion. Pour plus tard, on envisage l’énergie de fusion et les centrales à hydrogène : l’âge d’or de l’énergie mais à une échéance inconnue. Beaucoup d’espoir donc…

Controverses et dissensions

Elles ont pris naissance dans un profond sentiment de peur diffuse – bombe atomique, incidents tels que Tchernobyl, danger invisible mais réel des radiations – et s’articulent autour de multiples thèmes : l’arrogance des ingénieurs qui ne voudraient jamais répondre aux questions qui leur sont posées ; le coût réel des installations qui serait bien supérieur aux prévisions ; la mise au point des prototypes qui bénéficie de crédits militaires parallèles ; l’arrêt et la déconstruction des centrales qui poseraient des problèmes sans fin et non intégrés au coût réel.

Autant de points qui sont déniés par les spécialistes. A cela s’ajoute le sentiment que les irradiations dans le cycle de fabrication, dans les opérations de transport et surtout dans le stockage des déchets ultimes n’ont pas reçu de réponses satisfaisantes. Si les opposants n’attachent pas de nocivité à la radioactivité naturelle ils n’acceptent pas pour autant la garantie des solutions préconisées pour le stockage des déchets de l’industrie atomique. Enfin qui oserait affirmer que la sécurité nucléaire probablement assurée dans le monde occidental peut l’être dans le monde troublé qui nous entoure. Attentats ou simples accidents pourraient transformer en cauchemar mondial un incident local.

L’atome maître du monde : Eros ou Thanatos ?

En résumé, le scientifique voit en l’atome les possibilités de maîtrise ultime de la matière et l’amorce d’une énergie illimitée libérant l’homme des tâches les plus serviles grâce à la mise en œuvre de ses admirables facultés. Cet optimisme est le même mais de sens opposé chez le philosophe proche de la nature qui pressent un autre âge d’or dans les ressources du soleil, du vent et des bois, des énergies renouvelables (pour lesquelles il faut intensifier les recherches). L’un croit en la technique l’autre à la maîtrise immédiate de l’environnement. Et chacun de jeter l’anathème à l’autre ! «Mais pour faire face aux besoins énormes (de la planète) il ne sera pas trop de recourir à toutes les énergies disponibles à partir du moment où elles sont suffisamment économiques, sûres et propres…elles sont d’ailleurs plus complémentaires que concurrente et chacune peut s’avérer être la mieux adaptée aux données et circonstances locales ».

Conclusion raisonnable et optimiste de Georges Vendryes.

L'article complet se trouve dans les cahiers d'ARRI numéro d'octobre 2002

Conférence du 30 mai, notes d’Henri Douard