Conférence du 17 octobre 2002


LE DIALOGUE ENTRE LES CIVILISATIONS ET LES RELIGIONS

M’hamed Hassine FANTAR Professeur à l’Université de Tunis (Au cours du voyage ARRI en Tunisie)

Responsable de la chaire pour le dialogue entre les civilisations et les religions, M. Fantar est aussi conseiller du président Ben Ali. Archéologue de formation, il dirige les fouilles du site d’Uthina. La Tunisie est pour lui, avant tout, terre de dialogue et de rencontres, présente dans toute recherche de jonction entre l’Orient et l’Occident.

« Il y a un lien intime entre la mémoire et l’espérance », première conviction du professeur Fantar. Elle lui sert de pilier comme à tous les militants de la différence et de la reconnaissance, valeurs qu’ARRI veut également honorer.

Dès les VI ème et VII ème siècles avant Jésus-Christ, Carthage était une mégapole envoyant des explorateurs dans d’autres contrées. Bien avant Athènes, elle fit l’éloge du citoyen. Sa constitution est louée par Aristote. Plus tard, Kairouan diffusera la langue et la culture arabes jusqu’en Espagne.

Concernant les relations entre la France et la Tunisie, il nous faut assumer une tranche d’histoire commune : la Tunisie est liée à la France, comme l’est tout le Maghreb. Nos deux pays appartiennent à un monde qui cultive les mêmes valeurs humaines : la liberté, la démocratie…

La Tunisie essaie actuellement de reconquérir son histoire pré-islamique : elle est impliquée dans la civilisation méditerranéenne depuis l’âge de pierre. Ainsi au Sud-Ouest l’homme de Neandertal qui a bénéficié d’une source d’eau a érigé un petit tumulus qui remonte à 40000 ans avant Jésus Christ. Il faut noter que le Maghreb a été irrigué par des sources du Sud ou du Nord et a conduit à la constitution du peuple berbère qui a une unité culturelle aux toponymes caractéristiques par exemple. Plus largement peu d’hommes vivent sans avoir reçu quelque chose de la Méditerranée : Rome, Carthage, Athènes…

Le président Ben Ali a créé la chaire pour le dialogue des civilisations et des religions afin de lutter contre l’érosion des valeurs liée à une mondialisation asymétrique.

La grandeur de Rome, lors de l’une des premières « mondialisations » est d’avoir bâti un projet commun à tous les peuples méditerranéens, chacun le réinterprétant. Des empereurs étrangers comme Septime Sévère ont pu régner à Rome. De grandes cités antiques ont été construites dans tout l’empire. Il y a eu romanisation du Maghreb et en même temps, africanisation de la romanité. A El Jem par exemple, pour la construction de

l’amphithéâtre, ce n’est pas le pied romain qui a été utilisé comme mesure mais la coudée punique. Il y eut donc influence de l’indigène sur l’envahisseur.

Le Maghreb par ailleurs a participé à l’épanouissement du christianisme : Cyprien, Tertullien (l’homme de la liberté de conscience) et Augustin furent des cadeaux au christianisme. Mais les Maghrébins ont occulté le christianisme … Tous les hommes se rencontrent pourtant au niveau du sacré. La religion est une langue pour dialoguer avec le sacré : mais aucun mot ne contient en lui-même le sacré.

«En ce qui me concerne, je me sens arabe de culture et musulman, bien que non pratiquant. Je suis fier de pouvoir m’exprimer en français, qui n’est pas pour moi, une langue étrangère mais je suis très jaloux de ma propre langue nationale, l’arabe.

Comme responsable de la chaire pour le dialogue de civilisations et des religions, j’affirme que l’on doit admirer la religion de l’autre, ne jamais chercher à convertir et surtout ne pas croire que l’on détient la religion de la vérité. La religion est de droit, naturelle ; aucune religion ne doit en contraindre une autre.

Le terme de tolérance n’est pas bon car il laisse transparaître de la condescendance. On a ainsi vu avec l’Edit de Nantes que celui qui tolère peut soudain ne plus tolérer ».

L’histoire de l’Occident implique celle de l’Orient. Il faut créer une osmose entre Orient et Occident. Augustin, né en Afrique, enseignant à Carthage, dont l’influence en Occident fut capitale, peut être considéré comme un précurseur.

Soulignons à cet égard l’importance de l’histoire des religions. : un théologien musulman doit connaître le christianisme et les autres religions. Mais nous manquons par exemple de traductions sérieuses de la Bible en arabe : il n’existe que des versions littérales et mal écrites.

Pour s’opposer à l’intégrisme, il faut cultiver l’esprit d’ouverture, relever le défi du savoir et de la mémoire car pour créer, il faut se souvenir.

Mais tout le propos du professeur Fantar est centré sur l’altérité qui conditionne la vie. Citant Rimbaud en conclusion, il nous lance « Qui suis-je sans l’autre ? Je ne peux exister si l’autre n’existe pas ».


Notes de Jean Philippe Bernard