Conférence du 2 décembre 2002


LES ESSAIS DE RAPPROCHEMENT ENTRE CHRETIENS ET MUSULMANS

par Monseigneur Jean-Luc Brunin, êvêque auxiliaire de Lille

Jeune, concret, dynamique, Monseigneur Brunin ne parle pas la langue de bois, fût-elle ecclésiastique. Il connaît bien les « quartiers difficiles » de Roubaix, l’un des terrains privilégiés de son action. Roubaix abrite dix- sept églises, cinq mosquées, deux temples protestants, trois pagodes, un temple bouddhique. Pour aborder la question d’un rapprochement possible entre chrétiens et musulmans, il faut partir de la situation réelle. Or, depuis le « 11 Septembre », le contexte international a des conséquences dans les «quartiers ».

Un islam transplanté

Un fait essentiel : l’islam est une « religion transplantée » dans la périphérie de nos villes, à partir d’immigrations en provenance du Maghreb, de la Turquie, de l’Afrique noire. Une cohabitation des Français d’origine et des immigrés pose question : non choisie, elle est subie par les uns et les autres. Avant d’être religieux, le malaise est d’abord un malaise psychologique et sociologique : le vécu de l’immigration a été toujours traumatisant. Il se répercute comme une onde de choc dans les nouvelles générations nées sur place. Trois générations se succèdent.

La première, venue en France il y a 70 ans, avec un projet, un espoir, vit désormais dans l’idée d’un rêve déçu. Le « regroupement familial », c’est à dire l’impossible retour au pays, est révélateur d’un profond sentiment d’échec.

La deuxième génération est celle du ressentiment : « nous sommes dévalorisés car inadaptés. Il y a déni de notre citoyenneté ». La guerre du Golfe a accentué ce sentiment et Sadam Hussein, est devenu leur héros.

La troisième génération est marquée par la « culture destroyed » : il faut détruire. Le ressentiment est « désintériorisé » : priorité aux bandes de quartier. Cette « culture destroyed » a été assimilée dans le marketing de masse : promotion du rapp, des modes vestimentaires et du slogan « black, blanc, beur », culture entretenue par certaines stations de radio et de télévision.

Aux réalités multiples

Cette réalité complexe génère des représentations filtrées par la relecture des médias, pour lesquels l’islam « pose problème ». Quant aux musulmans, eux-mêmes très dispersés et divers dans leurs appartenances culturelles et religieuses, ils n’osent pas s’exprimer sur l’islam, y compris ceux du milieu universitaire. Il n’y a d’ailleurs pas de faculté de théologie musulmane en France


L’islam est devenu avant tout une tradition religieuse ; il n’est plus un objet d’étude pour les musulmans eux-mêmes, ceci depuis le XIIIème siècle ! A travers les études d’opinion, auprès de Français d’origine, les musulmans de Roubaix donnent l’image d’immigrés qui ne pourraient s’intégrer qu’en abandonnant I’islam, mais qui accueillent, au contraire, des agents étrangers qui visent l’islamisation de la France. Ce regard négatif des Français d’origine sur les musulmans provoque en retour, soit un développement du néo-fondamentalisme et d’un « islam de rupture », soit le repli dans un communautarisme ethno-religieux.

Pour Jean-Luc Brunin le risque de dérive vers un communautarisme généralisé est d’ailleurs réel ; pourtant les musulmans sont « pluriels ». A côté d’un islam très coutumier, massif, celui des premiers migrants, qui ne connaissent pas réellement les principes de leur religion, coexistent trois autres pratiques de l’islam : l’islam « marqueur culturel », celui des reconvertis des mouvements beurs qui se sont intégrés à l’économie moderne ; à l’inverse « l’islam de repli, » celui du communautarisme, en quête de sens et retrouvant une dimension religieuse à travers la création d’associations spécifiques ; enfin, « l’islam sur fond de rupture sociale», islam politique qui alimente le terrorisme islamiste. Quant aux musulmans « sans papiers », ceux de Sangatte par exemple, les musulmans vivant en France les ignorent.

Un dialogue à partir du terrain social

Tout dialogue avec l’islam ne peut donc être qu’à géométrie variable. L’Eglise se tourne surtout vers les jeunes générations en fondant sa démarche sur les principes de « l’esprit d’Assise » : établissement d’un code de bonne conduite inter-religieux garantissant un rapport égalitaire des deux côtés - référence à une civilité chrétienne comme à une civilité musulmane - et re-qualification du religieux. Un dialogue spirituel est-il réellement engagé, interroge-t-on ? Oui, mais sans jamais quitter le terrain social par la création d’associations diverses ayant ensuite vocation à communiquer entre elles selon le principe ecclésial d’unité dans la diversité. Il faudrait par ailleurs revoir la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, conclut Monseigneur Jean-Luc Brunin qui estime que c’est en fait l’islam qui posera la question de cette révision.

Notes de Jacques Guyard


Né à Roubaix, professeur de théologie, consacré évêque en 2000, Mgr Brunin préside la commission épiscopale chargée des problèmes d’immigration. Il est l’auteur de « L’église des banlieues » et de « Rencontre avec l’islam » aux éditions de l’Atelier.

 
Notes de Jacques Bourdillon

......et sur le net :

http://www.lemoniteur-expert.com/archives/contenu/voir_article.asp?num_article=20020201-627
http://catholique-arras.cef.fr/infos/sangt_brunin.htm
http://www.editionsducerf.fr/html/fiche/ficheauteur.asp?n_aut=3463