Conférence du 5 novembre 2002

L’Occident et « les autres »

Sophie Bessis historienne et journaliste

L’objet de cette conférence était de montrer comment l’Occident a créé sa relation avec les autres parties du monde ( « les autres ») pour mieux comprendre les crispations au sein du monde musulman. La définition de l’Occident est simple : ce sont les pays qui se qualifient eux même d’Occidentaux. Les rapports entre l’Occident et « les autres » sont tellement déséquilibrés qu’ils posent question même au delà des aspects militaires et économiques.

La réaction des « autres » à la suprématie occidentale

L « es autres », c’est à dire l’Afrique, l’Asie émergeante, le Moyen-Orient et l’Amérique Latine regroupent des entités trop différentes pour constituer un ensemble unique, aussi sont ils souvent appelé le « Sud ».
La suprématie de l’Occident s’est affirmée avec la conquête de la planète amorcée au 16ème siècle avec la découverte des Amériques, la colonisation hispanique avec la disparition des cultures précolombiennes. Mais aussi :

- le peuplement de l’Amérique du Nord par les Européens avec l’élimination des populations indiennes ( 17ème et 18ème siècles)
- la conquête de l’Asie et de l’Afrique ainsi que du monde arabe au 19ème siècle avec la colonisation de ces régions
- la chute de l’empire Ottoman qui a entrainé l’occupation de tout le Moyen Orient.

La décolonisation entre la fin 1947 et 1975 n’a pas mis fin à l’hégémonie occidentale qui a pris d’autres formes : néo-colonialisme, impérialisme, libéralisme.
Le paradoxe de l’Occident est qu’il a passé, pendant cette période, de l’absolu religieux à une définition laïque des droits de l’homme, principes universels à la base des états démocratiques. Mais, en même temps, l’Occident n’a cessé de violer ces principe chez « l’autre », justifiant même cela au nom d’une supériorité raciale des peuples de l’Occident.
L’instrumentalisation des principes universels au nom de l’intérêt de l’Occident a donné une version à géométrie variable des droits de l’homme totalement incompréhensible pour « l’autre ».

La période actuelle amorce-t-elle un changement ?

Dans les 40 à 50 dernières années, l’Occident a imposé à « l’autre » décolonisé de nouveaux concepts : le modèle de développement occidental avec le libéralisme et la mondialisation, présenté comme universel. Ainsi, avec les outils mis en place ( OMC, FMI), l’Occident impose à « l’autre » des règles exigeantes, dont lui-même souvent s’exonère, par exemple en subventionnant son agriculture et en mettant des droits de douane pour protéger ses produits.
Le résultat de ces pratiques est que les inégalités entre le Nord et le Sud ont considérablement augmenté, renforçant le poids hégémonique de l’Occident. Les nouveaux outils de domination sont économiques. La libéralisation des échanges, imposée au reste du monde, est utilisée par les grandes puissances quand elles y trouvent leur intérêt. Celles-ci peuvent éventuellement recourir à des manipulations de marchés. L’OMC demande l’ouverture des frontières des pays émergeants mais pas celles des pays occidentaux.

Quelle est la réaction du Sud et, en particulier, du monde arabo-musulman

La déconnexion entre le « dire » et le « faire » de l’Occident a rendu sa position illisible vis-à-vis du Sud. L’Occident a exporté la modernité économique sans la modernité politique ( démocratie ), favorisant certaines élites autoritaires du Sud. L’Occident s’est montré plus dure avec certains pays ( Irak ) qu’avec d’autres ( Israël ) pour l’application des résolutions de l’ONU.

Cette politique de double standard est inacceptable pour « l’autre ».
Les relations de l’occident avec le monde arabo-musulman est encore plus complexe. Tout s’est joué autour de la Méditerranée d’où la très grande intimité avec le monde occidental.
L’âge d’or du monde musulman avec les empires des Omeyyade et Andaloux se trouve actuellement complètement occulté. On évoque les dangers que l’empire ottoman a fait courir à l’Europe et l’infériorisation de l’époque coloniale.
Pourtant l’Occident et le monde arabo-musulman ont la même matrice philosophique avec la croyance en un Dieu unique. Mais dans la réalité, ce même universel monothéiste est concurrent et nourrit la rivalité entre les deux civilisations.


L’avenir du monde dépend beaucoup de cette complexité arabo-musulmane. Il conviendrait de faire des principes universels des principes réellement valable pour tous et non des valeurs occidentales. Mais l’Occident peut-il évoluer, compte tenu de son passé lourd d’incompréhension du Sud ?