Conférence du 7 mars 2002

Cycle "Phénoménes religieux et spirituels dans le monde"

Y A T-IL UNE SPIRITUALITE LAIQUE ?

Par Pierre Pierrard (Portrait ci-dessous )

Le rapprochement de ces deux termes ne va pas de soi ! Et pourtant l'on peut affirmer que la recherche de la transcendance ne se situe pas seulement dans le domaine religieux . La spiritualité fonde la dignité humaine : cette conviction a guidé Pierre Pierrard au long de ses recherches d'historien et l'a conduit, en 2000, à la publication de son " Anthologie de la spiritualité laïque " aux éditions Albin Michel.

La laïcité, fondement de la liberté religieuse

Les termes de laîc et ses dérivés : laïcat, laïcité… furent longtemps réservés à la désignation des non-clercs, puis des anticléricaux, et ce sens envahit fort longtemps le champ des relations entre l'Eglise comme institution (les clercs, le dogme, les pratiques) et le reste de la société. Il n'est que de se souvenir des luttes violentes entre " la laïque " et l'école privée, de la petite guerre qui opposa Monseigneur Dupanloup à Maximilien Littré lors de leur élection respective à l'Académie Française (après s'être farouchement opposé à l'élection de Littré, Mgr Dupanloup démissionna lorsque celui-ci y fut enfin élu), sans compter le rejet viscéral de Voltaire et des philosophes des lumières…

Il faudra le compagnonnage né des luttes sociales et des guerres de la première moitié du XXème siècle pour qu'apparaissent une laïcité plus ouverte et le début d'une tolérance à son égard dans les milieux religieux traditionnels. En témoigne un texte de 1949 signé André Latreille et Joseph Vialatou dans la revue " Esprit ", définissant la laïcité comme " l'expression juridique de la liberté de l'acte de foi ". On revenait de loin puisque trois évêques avaient encore en 1939 signé un texte d'opposition à la Ligue des droits de l'homme et qu'il fallut attendre 1946 pour que certaines autorités ecclésiastiques déclarent que "la laïcité pouvait être tolérée ".

L'esprit au cœur de tout humanisme

Le mot " spiritualité " quant à lui, tire son origine du terme " esprit " mais ce dernier était entendu dans certains milieux comme synonyme de "l'esprit saint ". Il faudra attendre Mounier pour voir apparaître l'utilisation du mot esprit " sans étiquette " et admettre qu'il y avait chez les incrédules de grand promoteurs de l'esprit. En témoigne, du reste, la création par le fondateur du Personnalisme, de la revue " Esprit " en 1932 avec une équipe de rédacteurs dont beaucoup n'étaient pas chrétiens. Le moment est venu où la référence à l'humanisme va rapprocher... les esprits.

Maurice Zundel (prêtre et intellectuel dont les réflexions ont aujourd'hui un certain impact) va
jusqu'à dire que le premier article du credo chrétien est " je crois en l'homme ", affirmation qui engage toute personne, en vérité, dans ses actes.

La foi des militants de l'esprit

C'est cet engagement que Pierre Pierrard a relevé chez les auteurs dont les textes émailllent son anthologie, déclarations ou écrits qui ont fait vibrer tribunaux et parlements. Romantiques, utopistes, anarchistes, positivistes, fondateurs de la république, socialistes, pacifistes, philosophes…c'est-à-dire Michelet, Hugo, Flora Tristan, Louise Michel, Proudhon, Taine, Gambetta, Jules Ferry, Ferdinand Buisson, Léon Blum, Emile Zola, Anatole France, Roger Martin du Gard, Romain Rolland, Jean Guéhenno, Alain , Paul Valéry….ils sont tous laïcs, avec des convictions fortes et une grande culture, autant de qualité qui les ont aidés à porter les grandes causes qu'ils ont défendues comme la liberté d'expression, les droits de l'homme, la justice sociale, la démocratie, la république, la paix et l'Europe. Ainsi les lois de 1881 (liberté de la presse), de 1884 (liberté syndicale) et de 1901 (liberté d'association) qui ont marqué notre époque sont-elles en grande partie dues à ces promoteurs de l'esprit humain et de la liberté.

Nous relèverons une remarque faite lors du débat avec la salle : faut-il pour laisser de grandes marques dans l'histoire de la pensée, être opposant comme le furent la plupart de ceux dont parle Pierre Pierrard ? Le gouvernement des affaires nuit-il à l'inspiration et au progrès de l'esprit dont les générations se souviennent ? Le génie serait-il affadi par l'exercice du pouvoir ? Et, autre question : depuis 1945 qui sont les grands militants de l'esprit

Notes de Monique Guyard

 

Pierre Pierrard, fut durant trente ans professeur d'histoire contemporaine à l'Institut catholique de Paris et responsable du service historique à la librairie Larousse. Il a présidé l'amitié judéo-chrétienne de France de 1985 à 1999.
L'essentiel de son œuvre fut consacré à l'histoire de la région du Nord et notamment aux relations entre l'Eglise catholique avec la classe ouvrière
(" l'Eglise et les ouvriers " grand prix catholique de la littérature, 1984) et le judaïsme (" Juifs et catholiques français " Fayard 1970, Cerf 1990). Plus récemment, outre l''Anthologie évoquée ci dessus, il a publié chez Desclée de Brouwer " Un siècle de l'Eglise de France " et " Jacques Gaillot ". L'Académie française vient de lui décerner le Grand Prix Gobert pour l'ensemble de son œuvre.

....et sur le net :

http://plein.jour.free.fr/pierre_pierrard.htm
http://www.chretiens-et-juifs.org/ETUDES/D%E9bat%20suite%20%E0%20la%20Table%20ronde.htm