CLUB "REALITES INTERNATIONALES"
Réunion du 22 octobre 2002


IRAK : LE POINT DE VUE DE QUATRE GENERAUX

 

Lorsque l’on compare l’énorme puissance des Etats-Unis à la faiblesse militaire de l’Irak il est difficile de comprendre l’attitude de Saddam Hussein. Ou il endort l’Occident en attendant le développement de nouvelles armes, ce qui reste à prouver, ou il est clairement démuni. Il convient de lever le doute avant de lancer une attaque dont le motif n’est pas clairement établi.

Le 9 octobre 2002, dans le cadre du Club Réalités Internationales, le général Saint Macary a ouvert en ces termes un débat sur l’Irak.

Le général Le Borgne rappelle que dans ce territoire, ancienne Mésopotamie, berceau de notre civilisation, vécurent notamment Abraham, les Babyloniens, les Assyriens, les Achéménides, les Perses sassanides, les musulmans après leur victoire de Qaddiisieh, que Saddam Hussein célèbre régulièrement, puis les Califes de l’Empire Ottoman jusqu’à son démembrement. Par les accords Sykes-Picot et le traité de Sèvres de 1920, les Français se voient attribuer le Nord, avec un mandat sur la Syrie et le Liban, et les Anglais le Sud, avec l’Irak, la Transjordanie et la Palestine, tandis que la déclaration Balfour crée un Foyer juif en Palestine. Dans le domaine religieux, les chiites, qui peuplent le Sud de l’Irak, sont séparés des traditionalistes sunnites, concentrés au centre, le Nord étant quant à lui peuplé de kurdes sunnites. Cette absence d’homogénéité ethnique et religieuse peut expliquer que le pays, devenu indépendant en 1932, orphelin de son roi Fayçal II assassiné en 1958, soit gouverné par une main de fer depuis qu’il est devenu une République à cette même date. Après une purge très sérieuse du Parti Baath et de nombreuses exécutions, Saddam Hussein est élu président en juillet 1979 et reste depuis seul au pouvoir, sans que ce régime n’émeuve l’Occident, qui y conclut des contrats rentables. Saddam Hussein s’est, de plus, islamisé (Allah figure désormais sur le drapeau).

Le général Eyraud répond ensuite à trois questions. Est-il possible d’éviter guerre ? Malgré sa défaite et le million de morts irakiens lors de la première guerre contre l’Iran, Saddam Hussein en a déclenché une seconde contre le Koweït qu’il a également perdue. Il dispose d’armes chimiques et biologiques (utilisées pour certaines contre de jeunes iraniens et des kurdes irakiens), et il n’est pas loin de disposer de l’arme nucléaire. L’on ignore s’il a des liens avec Al Qaida, mais le groupe originaire de Takrit qu’il dirige et les exactions commises donnent une image du Guide Suprême irakien !. Cette guerre devrait, si possible en quinze jours ou un mois (c’est tout le problème !), renverser le régime de Saddam Hussein, installer un gouvernement ami, éviter une guérilla urbaine, et utiliser, éventuellement, le nord occupé par les Kurdes comme base de départ.

S’agissant, enfin, des risques intérieurs, 90% de la population déteste encore plus les Américains que Saddam Hussein et le groupe de Tikrit.

Le général Forget, présente le nouveau schéma stratégique général. Il devrait être l’inverse des frappes chirurgicales massives de la dernière guerre sur Berlin et Dresde, ou des B 52 précédant l’assaut des 40 000 hommes qui libèrent le Koweït en cinq jours. Il devrait aussi se différencier des traitements aériens préalables à l’intervention des 40 000 hommes (dont 4 000 Français) au Kosovo.

Ce devrait être une intervention préparant le parachutage ou le débarquement de forces terrestres, et ce, pour deux raisons. D’une part, une formidable puissance aérospatiale, assurant une maîtrise quasi absolue de l’information en temps réel grâce à la présence permanente de quelques cinquante satellites ! D’autre part, la précision redoutable des frappes effectuées par les missiles de croisière et les bombes à guidage laser expérimentées dès mai 1972 au Nord Vietnam. D’énormes progrès ont, en effet, été réalisés en ce qui concerne les bombes et missiles air-sol et particulièrement le couplage entre les commandos et les missiles de croisières guidés ainsi que la quasi-annulation du délai entre le repérage de l’objectif et la frappe (grâce à la permanence sur zone de drones et de B 52 hexa moteurs, largueurs de 15 à 20 missiles). Ce dernier « progrès » devrait permettre de détruire les Scud qui n’avaient pas pu l’être lors de la guerre du Golfe.

Cette stratégie exige de l’US Air Force et de l’US Army de gros moyens aériens (avions de renseignements, AWACS), de transport, de combat et de ravitaillement en vol, etc.

Pour sa défense, l’Irak ne disposerait plus, après les très lourdes pertes qu’il a subies, que de trente et une divisions, dont les six de la garde présidentielle, de 10% des quelques 4 000 chars et véhicules blindés et d’une défense aérienne (cent intercepteurs et vieux MIG) très affaiblie, la centaine de Mirages français réfugiés en Iran y étant restés. Sa capacité offensive parait aussi très réduite, 817 des 819 fusées sol-sol Scud d’une portée de 300 à 600 km livrés avant la guerre du Golfe ayant été détruits par les inspecteurs de l’Onu.

En cas de conflit aux conséquences imprévisibles pour la région il ne faut exclure, comme de Ben Laden, aucun “ mauvais coup ” (bombe au plutonium, guérilla urbaine…) d’un Saddam Hussein qui a mis le feu aux champs de pétrole. Il faut donc, au préalable, épuiser tous les moyens politiques et diplomatiques.

Notes de Philippe Marchat
Le verbatim de ce débat paraîtra dans
les Cahiers d’ARRI de janvier 2003