Syrie-Liban - 6 au 15 octobre 2001

Compte-rendu du voyage

Préparation du voyagePalmyre

Programme

Samedi 6 octobre 2001 :
Arrivée Beyrouth (15h45) 18h Hôtel Bella Riva :
Conférence du Père Dalmais s.j. : " Liban d'hier et d'aujourd'hui "

Dimanche 7 :
Visite de Beyrouth
Réception chez Adel Khoury, représentant EDF à Beyrouth

Lundi 8 :
Rencontres de personnalités libanaises à Beyrouth
Mme Denise Khoury, membre du conseil constitutionnel
M. Ghassan Salameh, ministre de la culture
M. Georges Corm, ancien ministre des finances
M. Farid Raphaël, président de l'association des banques du Liban
M. Roger Nasnas, président du Conseil Economique et Social

 

Mardi 9 :
Visite Byblos et Tripoli .
Retour à Beyrouth : Réception à l'Ambassade

Itinéraire du voyage Cliquer pour l'agrandissement

Mercredi 10 :
Visite Saïda, Tyr, et Beiteddine. Nuit à Zahlé

Jeudi 11octobre :baalbeck temple de bacchus
Baalbek / Frontière libano-syrienne/ Krak des Chevaliers : Nuit à Palmyre

Vendredi 12 :
Palmyre
Transfert Damas
19h : Hôtel Carlton
Conférence de Michel-Georges Buresi :
" Réalités syriennes et incompréhension occidentale "

Samedi 13 :
Rencontres de personnalités syriennes

Dimanche 14 :
Visite de Damas

Lundi 15 :
(Départ hôtel 4h) Avion Damas ( 6 h l0) à Paris-Charles de Gaulle (11 h 15)Retour Paris.

........ et pour aller plus loin sur le Net

Album photos du Liban et de Syrie :

http://mparez.multimania.com/Album/album_20001101.htm
Ou bien : http://almashriq.hiof.no/lebanon/700/770/779/ludvigsen/index.html
Byblos :http://www.histoire.org/antiquite/phenicie/cartes/cartes.htm
Liban : http://perso.club-internet.fr/lubnan/
.......et
http://www.terra.net.lb/French/leliban/
...... et
http://www.we-group.com.lb/wegroup/bienvenue.htm
Syrie :http://www.eastofeden.com.fr/francais/pays/syrie.htm
...... et
http://atlasgeo.span.ch/htmlg/Syrie.htm

Compte-rendu du voyage

Les attentats terroristes du 11 septembre nous ont conduit à diversifier les contacts que nous avions prévus de longue date au cours de notre voyage au Liban et en Syrie. Nous avons sollicité en dernière minute, plusieurs personnalités pour nous recevoir. La première d'entre elles, Jean Dalmais, Jésuite, présent au Liban depuis 25 ans dont il a pris la nationalité nous rejoint à notre hôtel le soir de notre arrivée. Il a retenu comme thème introductif à notre voyage :

Liban d'hier et d'aujourd'hui

Nous parcourons avec lui les 6000 ans d'histoire de ce pays qui n'a pourtant son indépendance que depuis soixante ans environ. Carrefour de civilisations, passage obligé vers l'Orient, refuge séculaire de minorités, point de suture de trois continents… autant de raisons qui expliquent sa complexité et l'existence en son sein de nombreuses communautés de confessions multiples. Elles coexistent avec des fortunes diverses au cours des siècles et Jean-Paul II a trouvé le mot juste en disant lors de son voyage en 1998 : "le Liban ? beaucoup plus qu'un pays, un message…". Nous faisons connaissance ensuite au diner avec notre premier vrai mezzé.

Pour Jean Dalmais, la guerre "que le Liban a fait pour les autres", de 1975 à 1990, n'est pas finie : le pays, encore occupé par les troupes syriennes, ne dispose, - nous allions l'entendre à satiété - d'aucune capacité politique et diplomatique. À telle enseigne que la Syrie éprouve moins que jamais le besoin d'entretenir une représentation à Beyrouth ! Toutes les tensions et les contradictions de la Région se concentrent au Liban : les réfugiés palestiniens y représentent à eux seuls 10% de la population … la main d'œuvre itinérante et intermittente syrienne, jusqu'à 20% … la diaspora compte deux millions d'habitants soit le double de la population du pays ! Pas étonnant que certains grands du monde aient, dans un passé encore récent, condamné le Liban à disparaître mais quel engrenage terrible en aurait résulté ? Rayer de la carte un pays qui symbolise depuis si longtemps la possibilité de coexistence entre autant de races, de peuples et de religions différentes - dix-sept communautés religieuses nous dira plus tard Adel Khoury dans une conférence - ne doit il pas être protégé par la communauté internationale ?

Voilà ce que nous retenons du Père Dalmais qui, à l'instar de Selim Abou, de la même compagnie, que nous verrons plus tard, ne pratique pas la langue de bois. Le lendemain dimanche est férié au Liban et nous en profitons pour visiter :

Le nouveau Beyrouth

Quelle surprise ! Le centre-ville a été restauré ou reconstruit à l'identique depuis notre dernier passage en 1995. Nous retrouvons les mêmes artères que nous avions alors parcourues en ruines avec leurs noms qui sonnent bien à nos oreilles : la rue de Verdun, la rue Foch, la rue Weygand, la Place des Canons, l'avenue des Français… mais aujourd'hui tout est flambant neuf.La ville a même gagné quelques hectares sur la mer en utilisant comme remblai les gravats et les détritus des quinze ans de guerre : une magnifique esplanade destinée à accueillir de nouvelles construction achève de se dessiner. Pourtant un formidable doute saisit notre groupe car il n'y a vraiment personne dans les rues : les immeubles sont inhabités ; les magasins sont ouverts mais avec des vitrines vides ! Les banquiers, les commerçants, les hommes d'affaires ne sont pas là. Une question revient, lancinante : qui va payer les intérêts de ce rendez-vous manqué ? Evidemment, l'atmosphère se trouve alourdie par les calicots qui annoncent un sommet de la francophonie dont on sait qu'il n'aura pas lieu…

Après plusieurs jours passés à Beyrouth nous resterons sur ces interrogations. Pourtant ce n'est pas faute que l'on ait voulu nous rassurer…peut-être parce que la France est le premier bailleur de fonds du Liban ? Pour nous, Beyrouth renaissant est un miracle, mais pourvu que ce ne soit pas un mirage…

Nous nous faisons cette réflexion en regardant les illuminations de la capitale depuis les hauteurs de Rabieh où nous sommes magnifiquement reçus, dimanche soir, par des amis que nous y avons de longue date. La réception a la chaleur et l'éclat dont les Libanais ont le secret. Peut-être aurons-nous demain la réponse à nos questions puisque la journée est consacrée à des :

Rencontres et entretiens avec des personnalités libanaises

Le marathon commence par le Père Selim Abou, recteur de la fameuse université Saint Joseph. Son affabilité a peine à cacher une détermination et une acidité de propos qui nous laissent pantois. Il dénonce sans ménagement le double langage, la corruption, l'incompétence de la classe politique libanaise et sa voix prend de l'enflure quand il l'accuse de compromission avec l'occupant syrien. Selim Abou trouve des motifs de réconfort dans la réconciliation récente, qu'il juge historique, entre le leader druze, Walid Joumblatt, et le patriarche maronite Sfeir. Selon notre hôte, le salut du Liban ne viendra que d' "un sursaut des communautés fondatrices"; le pays n'aurait de raison d'être et donc d'avenir possible que dans "le communautarisme politique".

Nous osons lui faire part de notre surprise car nous lui avouons être habitués à un langage plus feutré des hommes d'église. Il n'en a cure, précisant qu'il s'exprime en tant que recteur d'une université indépendante, plus que centenaire, reconnue comme un phare de la société libanaise. Au détour d'une question il adresse quelques flèches à l'université américaine de Beyrouth qui s'accommoderait de toutes sortes de recrues venant du Moyen-Orient en général, sans référence aucune à l'identité libanaise. Cette université "sème à tous vents", ajoute-t-il, en nous laissant le soin de terminer le propos… Selim Abou nous dit en conclusion que le français se porte bien au Liban, que 60% des jeunes le choisisse pour leurs études supérieures, notamment à l'université de Saint Joseph… il nous revient alors que nous avons croisé la veille, dans le centre-ville, de jeunes parents libanais parlant à leurs enfants en français…

C'est avec Ghassan Salamé, le brillant ministre de la culture du Liban que nous avons ensuite rendez-vous, juste avant la conférence de presse au cours de laquelle il doit annoncer :

Le report du sommet de la francophonie

L'immeuble du ministère de la Culture est libre d'accès : pas de policier, pas de contrôle d'identité à l'entrée. Dans le hall, des cameramen et des preneurs de son ajustent leur matériel dans un va et vient et un bruissement propres aux professionnels des médias … Le Ministre nous reçoit à l'heure dite. Il est amer, nous dit beaucoup regretter la décision qu'il va annoncer sans être sûr, d'ailleurs, que c'était à lui de le faire. Il comprend que plusieurs chefs d'État ne veuillent pas s'éloigner de leur capitale mais "nous entrons dans une nouvelle phase de la vie internationale qui appelle des révisions importantes : l'instrument militaire va montrer ses limites pour faire face aux nouvelles formes de violence". Le Ministre nous assène ses "quatre vérités" qu'il qualifie aussitôt de pures spéculations :
"l'histoire est jonchée de civilisations et de langues mortes ! Les chinois ont pris le parti, il y a longtemps, de rester à l'écart du monde ; résultat : leur capacité inventive a disparu. Ils ont perdu l'avance qu'ils avaient acquise avec l'invention de la roue, du licol de cheval, de la poudre à canon, de l'imprimerie...

Or nous risquons d'assister à un re-cloisonnement du monde" nous dit mezzo voce Ghassan Salamé. ajoutant : "le onze septembre nous donne malheureusement raison : la culture n'est pas considérée à sa juste mesure dans les relations internationales" répétant à l'envie : "jamais nous n'avons ressenti autant le besoin de réhabiliter l'esprit de culture, de lui rendre ses lettres de noblesse. La Francophonie est seule à véhiculer un projet politique en la matière. C'est dommage d'avoir reporté ce sommet qui devait réunir 55 chefs d'État … C'est dommage pour notre pays qui reprenait rang dans le concert des nations, le sommet de la francophonie était en effet la première manifestation internationale d'envergure depuis le retour à la paix, il y a dix ans."

Il souligne en outre qu'il lui paraît difficile de maintenir des réunion bi-annuelles si les échanges ne sont pas élargis aux domaines de l'économie et de la technologie. Avant de nous quitter, le ministre se trouve curieux de connaître notre association :
"C'est utile de promouvoir "une meilleure intelligence du monde" et d'avoir le courage de venir nous voir en ce moment pour avoir notre avis. Accepteriez-vous de parler à la télévision libanaise ?"
C'est ainsi que les Libanais sauront - en avant-première - ce qu'est aRRI et ce que nous venions faire au Liban !

Après ce festival, nous retournons à l'hôtel où nous attend Alexandre Najjar, jeune avocat et écrivain de renom qui vient de publier chez Grasset "L'École de la guerre" pour exorciser une enfance assassinée. Pour lui, qui conseille également le ministre Ghassan Salamé :

Liban et culture sont inséparables

Tripoli Mosquée TaylanIl nous fait rêver d'un Beyrouth reprenant sa place de capitale culturelle du Moyen-Orient. Il souligne l'importance de notre langue au Liban où il voit comme "un bastion de la francophonie". Il sait trouver les chiffres qu'il faut pour conforter ses idées : la langue française est utilisée dans 70% des écoles libanaises ; avec 400 maisons d'édition le Liban est le principal éditeur du Moyen Orient; depuis la fin de la guerre aucune censure ne s'est exercée à l'encontre d'aucun livre contrairement à ce qui se passe alentour. "Mais les moyens financiers dont nous disposons sont insuffisants". En termes à peine voilés, il nous exhorte :
"Aidez-nous ! Nous avons un million de pièces et d'objets archéologiques en attente à Byblos faute de place dans nos musées. Notre bibliothèque nationale dispose de 300.000 ouvrages parmi les plus précieux qui soient sur l'histoire de la civilisation arabe mais il nous manque pour les uns et les autres … des murs !"

Alexandre Najjar revient aux contingences ordinaires : il admet qu'il faudrait assainir les finances de l'Etat pour renforcer sa crédibilité. Alors, dit-il, les instances internationales, à commencer par l'Union Européenne, seraient peut-être plus empressées à soutenir les projets et les besoins du Liban qui sont, peut-être aussi, ceux de l'Occident en cette terre arabe. Un mot final concerne Israël. Il nous étonne dans la bouche d'un conseiller de ministre :
"Je regrette que mon pays soit absent de la plupart des manifestations internationales. Il laisse sa chaise vide dès lors qu'Israël est participant".
"Mais cette attitude n'est elle pas dictée par votre propre gouvernement ?" lui rétorque-t-on.
"Oui", répond-il, "c'est vrai… enfin presque !"

Décidément le verbe est l'espace de liberté dans ce pays où l'on vous répète à longueur de temps que les services secrets sont omni-présents. L'Orient est vraiment mystérieux … Nous avons ensuite un entretien avec Marwan Hamade, l'important ministre des personnes déplacées ; il n'a pas de mal à nous convaincre de l'importance de sa charge. Le pays a été mis à feu et à sang par les quinze ans de guerre. Il a fallu aider à la reconstitution du tissu d'habitat ancestral et "redonner goût" au pays. L'effort effectué ces dernières années est remarquable, mais "la montagne du Liban ne doit pas devenir un lieu de simple villégiature". Après, c'est au tour de Frédéric Kaplan, le conseiller de notre ambassade, de nous donner quelques clés pour apprécier la situation économique et financière du pays. Il souligne bien les opportunités commerciales mais aussi les risques en matière d'investissement compte tenu de l'ampleur de la dette du Liban à l'égard de la France. En fin de journée, Roger Nasnas, Président du Conseil Economique et Social, va nous rassurer. Il nous annonce aussi la prochaine installation, au centre de Beyrouth, de son assemblée. Là aussi, ce sont les murs qui manquent. En tout cas, l'année prochaine, si l'on en croit Roger Nasnas, il y aura un miracle de plus à Beyrouth.

Le culturel était encore au programme des deux jours suivants, hors Beyrouth. Notre première étape est Tripoli, la deuxième ville du pays. La route en corniche qui nous y mène est bien décevante : le béton a envahi les flancs du Mont Liban jusqu'au bord de la mer… qui reste bleue. Jusqu'à quand ? La centrale thermique de Zouk, à l'entrée de Jounieh, ouvre un défilé d'usines aux effluves douteuses ; la cimenterie de Chekka un peu plus loin, a recouvert l'environnement de ses rejets pulvérulents. Mais il faut croire que tout cela ne gêne pas les promoteurs, car les immeubles en construction poussent même lorsqu'ils sont, d'évidence, sous le panache des cheminées d'usines.

Ce bord de mer nous paraît bien abimé sur les cent kilomètres qui séparent Tripoli de Beyrouth. Le spectacle nous inspire quelques regrets, même si des efforts ont été fait, à Byblos par exemple, pour faciliter l'accès aux vestiges des premières civilisations phéniciennes ou du merveilleux petit théâtre romain, face à la Méditerranée… infiniment belle.

Tripoli,Byblos ,Tyr, Sidon, Beit-ed-Din,Baalbek

La ville de Tripoli a de quoi surprendre. Les souks ont des allures de bidonville et l'on prend conscience, du même coup, de la propreté… de Beyrouth. On apprend alors que les autorités en ont fait une véritable priorité. A quand sera t-elle celle de la municipalité de Tripoli ? La corporation dominante dans le quartier sud par lequel nous entrons est sans doute celle des mécaniciens et des chaudronniers. Nous pouvons juger de leur grande habileté par les "morceaux de voitures" qu'ils exposent devant leurs échoppes servant probablement aussi d'ateliers…

La mosquée de Taylan surgit au milieu de ce quartier insolite. Elle a été construite vers 1350 sur les restes d'un couvent de Carmes abandonné par les croisés. Notre accompagnateur appelle sur son portable le cheikh Abd el-Kader, imam de la mosquée, pour lui demander s'il voit le moindre inconvénient à nous recevoir… La riposte américaine a commencé la veille. Le cheikh n'en voit aucun et nous attend pour surveiller l'application des consignes d'usage : les femmes revêtent la djellaba traditionnelle avec le capuchon comme coiffure … les hommes se déchaussent. L'accueil s'avère bon enfant. Ce qui nous amène à nous enhardir un peu et, finalement, nous prenons le risque de demander à l'imam :

"Quel a été le thème de votre prêche à la prière de vendredi dernier ?".
Il ne s'en trouve pas troublé et nous dit :
"J'ai invité les fidèles à prier pour la paix dans le monde et à être eux-mêmes, artisans de paix".
Nous lui répondons alors sur le même ton :
"Notre but est de chercher à avoir "une meilleure intelligence du monde", à comprendre les différences, à tendre la main pour faire avancer la paix".

Le Cheikh s'avance alors vers moi, me donne l'accolade et tire de sa poche un chapelet coranique qu'il m'offre avec ostentation.

Voilà quel fut notre premier contact avec l'Islam au cours de ce voyage que nous étions plusieurs à redouter secrètement. Pendant dix jours, nous n'avons jamais relevé que des signes d'amitié à tel point que petit à petit nous avons retrouvé nos marques : les écarts "au règlement" ont repris progressivement le dessus pour quelques uns d'entre nous. À Damas, par exemple, les plus indisciplinés ont pris l'initiative de promenades nocturnes dans la vieille ville du côté des Ommeyades...

Entre amis à ZahléMais nous sommes toujours au Liban où le visage des enfants, toujours révélateurs, s'allume du même sourire d'accueil. A Saïda c'est une jeune archéologue libanaise dans le caravansérail d' El Franj (c'est-à-dire des Français) qui nous fait une confidence : "la situation internationale me fait peur dit-elle. J'espère que nous n'allons pas vers une guerre mondiale". Notre mine dubitative lui fait préciser : "Oui, mais nous, ici, avons connu la guerre. Nous savons trop ce que c'est pour ne pas la redouter…" Elle fait allusion notamment aux bombardements israéliens qui ont ébréché le chef-d'œuvre d'architecture qui fait aujourd'hui l'objet de toute son attention…

Un peu plus loin, à Tyr, tout près de la frontière avec Israël, nous sommes vraiment seuls à fouler de nos pieds la piste de l'hippodrome romain et la chaussée bordée des piliers de l'aqueduc qui traverse l'impressionnante nécropole. L'arc de triomphe a été remonté pour qu'apparaisse mieux la splendeur de cette ville engloutie par le temps.

Ensuite c'est la traversée du Chouf avec un arrêt à Beit ed-din pour y visiter le palais où Lamartine vint trouver l'inspiration de ses "Voyages en Orient". Nous passons la soirée à Zahlé où les restaurants désespérément vides, s'allument sur notre passage pour nous inciter à y entrer. Ici comme plus tard, en Syrie, nous mesurons l'ampleur de la désaffection brutale des touristes depuis le 11 septembre. Au-delà des conséquences économiques le traumatisme concerne d'abord les esprits. Nous avons entendu tel interlocuteur nous dire : Si nous pensions ne pas avoir la peste, nous sommes au moins sûrs de l'avoir aujourd'hui".

Nous en profiterons à Baalbek où nous étions seuls pour visiter les temple de Jupiter, de Bacchus et de Vénus. L'ensemble du site paraît réquisitionné à notre intention comme si notre notoriété justifiait que l'on nous mette à l'abri des importuns ! Quelques dizaines de kilomètres plus loin, après le magnifique panorama sur la plaine de la Bekaa, voici :

La Syrie

Krack des chevaliers sur la route de DamasLe passage de la frontière est long. Les contrôles tatillons sont ici de rigueur. C'est côté Liban que ça coince le plus. L'accompagnateur syrien nous attend de l'autre côté. Est-ce par courtoisie ou pour ne pas soumettre trop vite nos patiences à l'épreuve qu'il s'est entendu avec notre guide libanais pour rédiger à l'avance et en arabe toutes les fiches de police nécessaires à notre entrée en Syrie ? Merveille du portable !. Plusieurs kilomètres nous séparent du poste syrien. Cela signifie-t-il que les dispositions prises par l'un ne doivent en rien être connues de l'autre … ou bien s'agit-il de mettre hors de la vue syrienne le drapeau libanais frappé du cèdre légendaire ? Nous ne l'aurons jamais vu qu'à cette frontière au point que tel ou tel d'entre nous, amateur d'images, demandera l'autorisation de le filmer car les prises de vue sont formellement interdites dans cet endroit stratégique !

Nos photographes trouveront davantage d'oriflammes en Syrie où l'affirmation de la fierté nationale semble plus dans la nature des choses : les drapeaux flottent partout au vent avec en prime les nouveaux portraits de Bachar El Hassad qui décorent le devant des bâtiments publics comme l'arrière des boutiques. Mais il nous semble bien que la profusion n'est plus celle que l'on remarquait du temps de feu son père Haffez. Faut-il y voir le signe d'un ménagement du nouveau président avec les pratiques du pouvoir personnel ? L'attente est si longue au poste frontière que plusieurs d'entre nous éprouvent le besoin de se rafraîchir. L'accès des commodités passe par la salle de garde, où quelques soldats attendent leur prise de service dans des postures peu avenantes. Les murs sont couverts d'étagères où sont empilées des milliers ou plutôt des dizaines de milliers de fiches jaunies par la poussière et usées par le temps. Nous avons l'impression d'entrer dans un monde régi par des pratiques obsolètes.

La frontière enfin passée, et avant de prendre le chemin de Damas, nous ne manquerons pas de faire le détour nécessaire par le fameux Krak des Chevaliers : impressionnante expression d'une domination qui n'a pas fini de parler d'elle…

Notre premier contact avec les Syriens passe par un ami français établi à Damas depuis vingt-cinq ans, agrégé de l'université, aujourd'hui chercheur à l'Institut Franco-Arabe de Damas. C'est un homme aux fortes convictions qui a bien voulu nous entretenir des :

Réalités syriennes et incompréhensions occidentales

Il commence d'emblée par un constat qui servira de repère à la plupart de nos entretiens : "la Syrie a une mauvaise image en France". Il voit comme première raison l'irréductibilité syrienne dans le conflit israëlo-palestinien et son nationalisme exacerbé. Mais pour notre hôte, la Syrie souffre d'un déficit de considération plus ancien qui trouverait son origine dans la mandature française entre les deux guerres. Par comparaison avec le Liban, la France n'a jamais disposé en Syrie de la complaisance d'une communauté comme celle des maronites qui étaient depuis longtemps ses protégés.

Michel George Buresi est un linguiste. Il nous propose une approche de la culture locale par le biais de quelques mots clés comme "la karamée", c'est le respect que l'on vous doit. Y porter atteinte est "la pire des choses", tandis qu'il est toujours bon de la mettre en valeur. Le désir d'éviter tout heurt conduit les Syriens à une grande réserve vis à vis de l'étranger. Cette attitude facilite la vie des touristes : bien peu de marchands de pacotilles ou de jeunes guides improvisés viendront nous importuner à Palmyre ou à Damas.

"La karamée" appelle la tolérance. En effet, tout ce qui porte atteinte à "la karamée" d'un individu est considéré comme visant le groupe auquel celui-ci appartient. Cela vaut aussi pour la religion. Ainsi, dans le vieux Damas, les églises chrétiennes voisinent-elles avec les minarets, et dans le souk on peut croiser femmes voilées et non voilées sans que personne n'y trouve à redire.

L'autre mot-clé caractérisant la culture syrienne est "la wasta" : une véritable institution. Elle désigne tout intermédiaire dans la vie relationnelle. Cela pourrait être compris comme l'institutionnalisation du "piston". Il s'agit en fait d'éviter les oppositions directes de points de vue ou les atteintes à la fameuse "karamée". C'est ainsi que nous avons pu bénéficier d'une demi-journée de contacts avec un panel de personnalités syriennes réunies à notre intention par "un wasta" qui n'était autre qu'un ancien collaborateur d'EDF à Damas.

Vers la forteresse qui domine la vallée de PalmyreNous rencontrons ensuite un personnage étonnant, Rami Elias : jésuite, syrien, psychanalyste, qui a eu en charge l'organisation des rencontres du pape avec la jeunesse chrétienne du pays au mois de mai dernier.

Il nous dresse un panorama de cette jeunesse qui ressemblerait à s'y méprendre à la nôtre dans ses comportements, ses aspirations, ses interrogations… Il souligne aussi les impatiences qu'elle peut avoir : elle veut comprendre tout et tout de suite. L'effort et la ténacité n'ont pas de valeur en soi. Elle aime internet qui donne l'illusion d'un savoir universel facilement accessible et le Mac Donald qui nourrit si facilement les hommes ! L'émigration est souvent l'aboutissement de toutes ces illusions, mais les retours au pays sont plus fréquents qu'on ne le dit. On revient par exemple pour s'y marier… Un congé de quelques semaines suffit à trouver chaussure à son pied et à célébrer les épousailles. Les désordres dans ces couples parfois "arrangés" sont évidemment fréquents. Comme ils le sont aussi dans les ménages mixtes où la discrimination est patente : la laïcité dont l'Etat se réclame ne parvient pas à établir l'égalité des droits notamment pour les chrétiennes.

Nous rencontrons ensuite Ghassan Finianos, professeur de philosophie arabo-musulmane à l'université de Damas et chargé de cours à la faculté de Bordeaux. Avec lui, nous tentons une incursion dans le mystère des incompréhensions entre musulmans et chrétiens. Il relève d'abord des différences de forme.

La culture arabo-musulmane

Boutique du marché de Palmyre Elle privilégie l'oral sur l'écrit, l'imaginaire sur le rationnel. Dans le fond, notre interlocuteur voit comme principale différence entre les occidentaux et les arabo-musulmans la primauté donnée par ceux-ci à la communauté et par ceux-là à l'individu. C'est une différence fondamentale qui conduit en particulier à une ingérence forte de la religion dans la vie politique chez les musulmans.

Dans le jeu des questions-réponses auquel il nous invite, nous abordons un point crucial : Pourquoi y a-t-il retard apparent entre l'Occident et l'Orient dans le domaine technologique ? Est-ce lié à la religion ? aux effets de la colonisation ? aux différences culturelles ? aux données socio-politiques ?

Pour Ghassan Finianos, il n'y a pas de réponse simple. Son ouverture d'esprit nous surprend lorsqu'il évoque le déficit de démocratie dans la plupart des sociétés arabo-musulmanes qui pourrait être aussi à l'origine du retard précité. La raison en serait que la préoccupation de justice sociale l'emporterait dans ces sociétés sur le concept de liberté au coeur de la démarche démocratique occidentale : "nous sommes des communautés davantage que des peuples et des Etats" et pour les musulmans, l'individu n'est heureux que si la communauté à laquelle il appartient, la ouma, est elle-même heureuse. Il voit dans les attentats terroristes le résultat de manipulations perverses de l'esprit religieux au service d'ambitions politiques qui lui échappent. Il nous laisse sur ces incertitudes et nous rappelle avant de nous quitter le secret de Socrate : "Le sage est celui qui ne sait rien … mais qui le sait"

Le théatre romain de PalmyreNos interlocuteurs, tous francophones, couvrent un large éventail de la bourgeoisie syrienne : médecins, écrivains, universitaires, femmes d'affaires… Aucun sujet n'est tabou : Ben Laden, la guerre israëlo-palestinienne, la mauvaise image de la Syrie, la condition féminine … suffiront à couvrir les deux ou trois heures de discussions prévues ! Je n'ai noté aucune animosité dans les échanges quelles que soient les positions exprimées.

Tous nos interlocuteurs condamnent le terrorisme, mais ils sont aussi unanimes dans la réprobation de la politique des américains au Moyen-Orient, soucieux de leurs seuls intérêts pétroliers. Ils fustigent l'attitude qu'ils jugent provocatrice d'Israël, l'indifférence occidentale à l'égard des réfugiés palestiniens qui représentent une communauté qu'ils évaluent à un million de personnes en Syrie, sans passeports, sans autre espoir que de survivre avant de retrouver leur terre. Pour les Syriens - comme pour les Libanais - il n'y a pas d'alternative au retour nécessaire des réfugiés palestiniens dans leur patrie d'origine. Nous n'avons jamais entendu parler de processus d'intégration les concernant.

Nos amis syriens voudraient que s'établisse une relation de confiance avec L'Europe "pour pouvoir parler". L'un de mes voisins me confie qu'il est impossible d'imaginer une réunion comme la nôtre avec … des Américains. La France pourrait être "la wasta" nécessaire… La crise internationale débouchera-t-elle sur une volonté partagée de créer les conditions d'une paix durable au Moyen-orient ? Nos interlocuteurs sont dubitatifs à cause de "l'agressivité israëlienne" qu'ils estiment "sans retenue". La question du Golan est évoquée : c'est pour nous dire qu'il constitue moins une position stratégique que le château d'eau de la région… ce dont ne doutent probablement pas les Israëliens ! A plusieurs reprises nous entendrons parler de l'eau et des insuffisances en matière d'infrastructures hydrauliques. C'est probablement l'un des domaines où la coopération avec nous est attendue.

PalmyreNous abordons la question du statut de la femme : elle porterait davantage le voile de la tradition plutôt que celui de la soumission. En effet, selon nos interlocutrices, les Syriennes accèdent aujourd'hui aux postes les plus élevés et nous en aurions la preuve sous les yeux. Mais dans la rue, le spectacle nourrit le doute. L'homme commerce… la femme travaille dur… se hâte… avec son cabas. Nous parlons aussi démographie : elle est galopante et la Syrie a vu sa population multipliée par cinq depuis son indépendance, soit en un peu plus de cinquante ans. Le taux de fécondité est aujourd'hui encore l'un des plus élevés du monde : supérieur à cinq lui aussi ! La politique est bien tiède en matière de régulation des naissances dans ce pays. Pourquoi ? Serait-ce dû à l'idée de disposer de la force du nombre ?
Non ! Non ! s'exclament nos interlocuteurs. "Il faut effectivement mettre un terme à ce développement incontrôlé qui met en péril aussi bien l'économie de la Syrie que son unité. Celle-ci repose pour une part importante sur une sécurité sociale qui risque à terme d'être mise à mal. Les dépenses militaires y seraient aussi pour quelque chose, mais à qui la faute ?"

Les questions fusent :

"Pourquoi faut-il toujours venir vous voir ? Pourquoi n'avez vous jamais de proposition concrète à formuler pour établir une paix durable dans la région ? Pourquoi la Syrie campe-t-elle sur des positions qui semblent immuables ? Pourquoi retarde-t-elle l'heure de l'ouverture et du développement dont elle a besoin …?"

Dans le déballage qui suit où la convivialité ne cesse d'être vivace, nous entrevoyons ensemble une réponse possible : dans une alliance privilégiée avec l'Europe, peut-être entre celle-ci et l'ensemble du bassin méditerranéen. Elle constituerait la base d'un rapprochement qui, d'un côté, rendrait espoir à des peuples "méprisés" et de l'autre, une raison d'être à une Europe en mal de projet.

 

Nous nous quittons heureux d'avoir pu parler avec tant de franchise et ne le cachons pas à notre ambassadeur à Damas qui n'est pas surpris de notre expérience.

Nous ne parlerons pas de notre dimanche consacré à la visite du très riche musée national de Damas, à la fameuse mosquée des Ommeyades… Les richesses culturelle et archéologiques de cette ville auraient pu suffire à nous combler et à justifier que nous y restions quelques jours de plus


Avant de descendre du car qui nous emmène ce lundi 15 octobre à l'aéroport, Bachar, notre accompagnateur prend le micro :

"Mesdames et Messieurs, j'ai à vous dire quelque chose d'important ! Je vous remercie beaucoup d'être venus en Syrie malgré les événements. Notre pays est mal compris, mal aimé… Vous êtes venus à notre rencontre, pour nous écouter… pour essayer de nous comprendre… merci beaucoup. Que Dieu vous bénisse, vous, vos familles et votre pays !"

A bientôt Bachar !

Il a résumé tout le sens de notre voyage et peut-être de notre association en quête d' "une meilleure intelligence du monde".


J. M. Fauve

 

........ et pour aller plus loin sur le Net

Album photos du Liban et de Syrie :

http://mparez.multimania.com/Album/album_20001101.htm
Ou bien : http://almashriq.hiof.no/lebanon/700/770/779/ludvigsen/index.html