DEJEUNER-DEBAT DU 14 JUIN 2001

 

LES SECTES: LIBERTE ET ORDRE PUBLIC
par Jean-François Mayer, Chercheur Professeur


Au départ, le terme de " secte " ne se conçoit pas sans l'instance de définition qu'est une Eglise dominante. Au XXè siècle, à côté de Eglise, d'autres acteurs commencèrent à utiliser et à définir la " secte".Nous observons ajourd'hui à la fois une diversification des définitions de la secte et un nombre croissant d'instances revendiquant un pouvoir de définition.

Dans les années 1960 encore, les seuls milieux qui se montraient un peu préoccupés en France sur la question des sectes étaient les milieux Eglise. Pour le reste, c'était avant tout un sujet de curiosité, sans connotation nécessairement péjorative, voir le livre (d'ailleurs très divertissant) de Guy Breton : Les nuits secrètes de Paris.

Les années 1970 marquèrent une étape dans l'évolution du vocabulaire avec l'accroissement de la variété des groupes, notamment le développement de nombreux mouvement d'origine non occidentale. En outre, en réaction a ces situations inédites ce fut l'apparition d'associations dites " anti-sectes " . Après la mise en cause de quelques mouvements un processus d'élargissement, ne cessa de s'opérer. Pour la première fois, se développait une critique systématique des sectes d'un point de vue séculier. Elles devinrent l'un de nos " problèmes de société ", problème médical ou psychique; leurs adhérents furent décrits comme des "victimes" d'entrepreneurs religieux sans scrupules.

Enfin, nouvelle étape, l'Etat entre à son tour dans la ronde et se demande s'il doit intervenir. Les Etats qui se veulent idéologiquement neutres n'arrivent pas à examiner la possibilité d'élaborer une politique des sectes ", malgré l'absence de toute définition légale de la secte et à remplacer l'Eglise comme instance d'identification de la secte.

Le brouillage du vocabulaire apparaît de façon frappante dans le rapport de janvier 2000 de la mission inter-ministérielle de lutte contre les sectes, qui se risque à en esquisser : "Une secte est une association de structure totalitaire, déclarant ou on des objectifs religieux, dont le comportement porte atteinte aux Droits de l'Homme et à l'équilibre social ". : le terme de secte devient amorce de condamnation.

Des intervenants pensent résoudre les conflits potentiels découlant d'un vocabulaire flou en déclarant ne vouloir s'en prendre qu'aux "dérives sectaires", Ne faudrait-il pas mieux parler de " dérives ", sans recourir à l'adjectif ?

Mais quelque chose a changé dans notre environnement spirituel. Si le nombre d'adeptes de groupes qualifiés de "sectes" n'est pas vraiment en explosion, il y a en revanche une véritable multiplication des démarches spirituelles. Ainsi des gouvernements qui, en Europe occidentale, avaient l'habitude d'avoir quelques grands interlocuteurs religieux, doivent faire face aujourd'hui à un foisonnement de ceux-ci. Il peut en surgir des groupes entraînant des conséquences dommageables soit pour leurs adhérents soit dans des cas extrêmes et heureusement très rares - pour l'ensemble de la société. Nous ne saurions donc leur reprocher de s'en préoccuper. Et nous arrivons là au coeur de notre interrogation sur ces deux éléments que constituent liberté et ordre public.

Ce qui nous choque, c'est qu'une adhésion à un idéal religieux est une adhésion profonde et que, idéalement, il faudrait qu'elle soit une démarche totalement libre. De même, l'on comprend entièrement les sentiments de membres qui quittent une secte et qui tout à coup ont le sentiment d'avoir été au service d'une illusion.

En fait, ce qui rend tout le débat très problématique est la généralisation autour du mot " secte ". Si dans certains groupes, les fidèles sont exploités ou les enfants maltraités, personne de sensé ne s'opposera à l'action de la justice.

Il faut, semble-t-il, avant tout appliquer les lois existantes, sans essayer de développer des lois spécifiquement destinées à une lutte contre cet ensemble non défini que représentent " les sectes ". A côté de l'intervention de l'Etat, le débat social contribue du reste à un éclairage sur ces phénomènes: des associations privées, des médias, offrent des informations contradictoires.

Pour la prévention l'expérience semble indiquer le caractère désirable d'un enseignement sur les phénomènes religieux dans un cadre scolaire.

Dans le contexte de mondialisation nous verrons sous différentes latitudes de plus en plus de frictions autour du religieux. Par exemple en Inde on peut constater la virulence des polémiques autour des missions chrétiennes. En Russie, ce ne sont pas seulement les sectes, mais également les activités de l'Eglise catholique ou de communautés protestantes que certains milieux voudraient réprimer. Ainsi les actuelles préoccupations au sujet des sectes ne se jouent pas simplement entre les pôles " liberté " et " ordre public ", mais elles mettent en jeu des questions délicates sur la façon dont l'Etat va être amené à gérer un paysage religieux de plus en plus éclaté.