DEJEUNER-DEBAT DU 6 mars 2001


L'EXPLICATION ECONOMIQUE DES REGIMES POLITIQUES

Par Jean-Jacques Rosa, Professeur agrégé d'économie politique

Enseignant à l'Université de Paris II et à Sciences Po, titulaire de la rubrique économique du Figaro. J.J Rosa vient de publier " L'explication économique des régimes politiques ". L'observation des mutations socio-économiques du XXè siècle le conduit à des remarques et à des conclusions dont certaines vont à l'encontre de ce qu'il est convenu d'appeler le " politiquement correct ".

Deux changements majeurs des systèmes poltiiques au XXè siècle

A l'origine, la vie économique est organisée autour du capitalisme, et la vie politique articulée à partir d'un interventionnisme public léger limité aux fonctions régaliennes de l'Etat. On observe ensuite des interventions croissantes et diversifiées de l'Etat dans la vie économique et dans la vie sociale, au point d'aboutir, dans certains pays, à de véritables dictatures idéologiques. A partir du milieu du siècle, le mouvement s'inverse, on assiste à la désagrégation des empires, à un retour généralisé vers la démocratie limitant les interventions de la puissance publique. Ainsi se boucle ce " cycle spectaculaire ". A quelles raisons attribuer cette double évolution en sens inverse ?


Vers une atomisation des structures sociales, économiques et politiques

L'un et l'autre systèmes politiques ont leur opportunité économique, sinon sociale. En témoignent le redressement de l'Allemagne et celui de l'Italie dans les années 1930 avant leur naufrage dans le nazisme et le fascisme. Leur efficacité est liée au fait qu'il existe deux façons d'organiser les productions collectives, en les plaçant, selon les circonstances, dans le cadre des hiérarchies d'entreprises ou dans le cadre des hiérarchies bureaucratiques et oligarchiques. Or, si, dans l'économie de marché, les hiérarchies sont plus légères, une organisation étatique présente l'avantage d'être beaucoup plus économe en information, car l'information n'y est nécessaire qu'au sommet de l'Etat.

Ainsi apparaît l'influence du coût de l'information qui, selon la loi de Moore, serait, dans le monde actuel, divisé par deux tous les six ou sept ans.

Or, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, en liaison avec le prodigieux développement des sciences et des techniques, la facilité grandissante de l'accès à l'information a tout naturellement provoqué l'usure des systèmes

d'information centralisés, donc de la supériorité des moyens d'intervention des organismes bureaucratiques, au profit des hiérarchies d'entreprises, c'est-à-dire des structures libérales.

Dans l'économie de marché, il faut que toutes les valeurs individuelles soient reconnues et récompensées, y compris la contestation. Dans le système privé, il n'y a plus l'accumulation de hiérarchies d'état, mais il existe un autre système de hiérarchies fait de la combinaison des hiérarchies de marchés et des hiérarchies d'entreprise.

Un système plural de hiérarchies entraîne naturellement une sorte d'atomisation des structures sociales et économiques, mais aussi politiques. On voit apparaître une floraison de nouveaux Etats de taille et de poids économique très variables où se développent des tendances à une régionalisation poussée. Les entreprises, elles-mêmes - si l'on fait abstraction du mouvement de concentration des conglomérats de l'industrie lourde - ont tendance à se diversifier et à traiter des activités plus légères à partir de structures simplifiées.

Europe : les projets fédéralistes ne sont plus réalistes

Le marché mondial gomme la nécessité d'un grand marché intérieur européen. L'édification d'une sorte d'Etat fédéral européen se situe tout à fait à contre-courant de l'évolution spontanée des structures socio-politiques.

En particulier, l'Euro, monnaie unique de l'Europe, adopté prématurément comme le ciment d'une construction politique irréaliste, ne pourra que passer progressivement à l'arrière-plan pour laisser discrètement la place à un Euro simplement monnaie commune coexistant avec les monnaies nationales. Il ne sert de rien - et les références à la structure monétaire des Etats Unis le montrent bien - de méconnaître que l'adoption d'une monnaie unique implique l'existence d'un Etat centralisé capable de remédier par la redistribution fiscale aux déséquilibres interrégionaux engendrés par les contraintes d'une politique monétaire trop uniforme. On voit mal le budget européen en venir à drainer, comme le budget des Etats Unis, 80% du prélèvement fiscal opéré sur le produit national.

Les régions des Etats nations de l'Europe vont être amenées à se spécialiser et par conséquent, les compensations fiscales vont s'avérer de plus en plus nécessaires au sein de ces Etats, l'échec des politiques de charges fixes conduisant à une évolution incontestable vers un système de changes variables : et les entreprises savent très bien s'adapter à la fluctuation du change !

Notes de Jehan Duhamel