DEJEUNER-DEBAT DU 20 février2001


LES RELATIONS INTERNATIONALES ET LE PETROLE

Par Hiram Gaviria, Ambassadeur du Vénézuéla en France

Je dois préciser que ce que je dirai aujourd'hui n'engage que ma personne et mon pays, et non l'Organisation des Pays Producteurs de Pétrole.

La place du pétrole comme source d'énergie au 21è siècle

Le pétrole restera une importante source d'énergie. Si pendant ces vingt cinq dernières années il a perdu de son importance, il demeure cependant avec un peu plus de 40% la principale ressource énergétique face au charbon (23,3%), au gaz (20.3%), aux énergies renouvelables générées par les déchets (11,2%) et à l'énergie nucléaire (6,7%). Pendant cette période (1973-1999), la demande pétrolière mondiale est passée de 47% de la demande globale d'énergie à 42,6% ; elle a donc connu - comme le charbon (passé de 13,6% à 8,5%) - une légère baisse, au profit du gaz et de l'électricité, en particulier de l'électricité d'origine nucléaire.
Malgré les risques écologiques et le développement des énergies alternatives, le pétrole gardera son rôle prépondérant dans l'approvisionnement mondial en énergie au XXIème siècle, non seulement pour les pays développés de l'Ocde, pour qui le pétrole a représenté l'année dernière 53,6% de la consommation totale d'énergie, mais aussi et surtout pour les économies émergentes, comme la Chine et l'Inde, qui deviendront à moyen terme les principaux consommateurs de ce type de produits. Pendant ces vingt cinq dernières années, la demande énergétique de la Chine et des autres pays asiatiques a été multipliée par deux, tendance qui s'amplifie.
En 1970, la consommation pétrolière mondiale n'atteignait pas 50 millions de barils par jour : en 2001, elle dépasser les 75 millions dont 40% produits par les onze pays membres de l'Opep (Arabie Saoudite, Algérie, Emirats Arabes Unis, Indonésie, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, Qatar et Vénézuéla).

Les variations de prix du pétrole

Ces dernières années on a voulu simplifier la problématique pétrolière en la réduisant aux variations des prix et en présentant au grand public une critique des pays producteurs.
Si les prix du pétrole ont en effet connu des périodes de forte hausse, comme en 1974 (embargo), 1980-1981 (révolution iranienne), 1991 (guerre du Golfe) et, plus récemment, 1999-2000 (accord de réduction de la production), les périodes de bas prix ont été fréquentes et prolongées. En


1985-196, les prix sont même tombés à 6 dollars le baril.
Il est certain que entre le début 1999 et la fin 2000, le pétrole (autant le Brent que le West Texas), est passé de moins de 10 dollars à plus de 35, avec un pic de 37 dollars en septembre 2000. Cependant, pendant les deux derniers mois, une légère baisse des prix s'explique par :

1. une offre excédentaire de 1,5 millions de barils par jour ;
2. le refroidissement de l'économie américaine ;
3. des importations modérées pendant l'automne et l'hiver.

Pour maîtriser les variations brutales des prix du pétrole, l'Opep a mis en place un mécanisme de bandes de fluctuation, dont le plancher est de 22 dollars le baril et le plafond de 28 dollars. Toute poussée vers le haut ou vers le bas doit déclencher un mécanisme automatique d'injection ou de retrait sur les marchés de 500 000 barils par jour.
Mais les pays de l'Opep affirment que la maîtrise des prix, qui doit convenir tant aux pays producteurs qu'aux consommateurs, dépend non seulement du volume du pétrole disponible sur le marché mais également du prix du transport, de la capacité de raffinage, de la spéculation sur les marchés spots et, dans le cas des produits finis, de la charge fiscale. Le contrôle de ces quatre derniers facteurs dépend plus des pays consommateurs développés que des pays producteurs.

Les leçons de l'expérience

Le débat public sur les prix a mis en évidence plusieurs faits importants :

a) L'Opep a retrouvé la force de l'unité, grâce au consensus sur les décisions à prendre et à la discipline la plus stricte dans leur application ; c'est une situation nouvelle depuis 1998 ;
b) Les consommateurs, en particulier ceux des pays développés, ont découvert que le prix élevé des carburants est dû plus aux taxes imposées par leurs Etats qu'à la mauvaise intention des pays producteurs.
c) Les prix relativement élevés du pétrole en 200 n'ont pas empêché la croissance économique des pays développés et de la Chine. A l'égard des pays en voie de développement, les pays producteurs et plus spécifiquement le Venezuela, ont su utiliser des mécanismes comme les remises, les paiements différés et les taux d'intérêt préférentiels, pour amortir l'impact de la hausse des prix.
Il faut souligner que les prix relativement élevés du pétrole ont engendré des bénéfices exceptionnels pour les compagnies pétrolières des pays développés, ce qui a produit des gains pour les nombreux actionnaires, pour le Trésor Public des pays en question et permis la création de nouveaux emplois.
d) Il convient de relativiser le niveau des prix : en termes réels, ils se situent actuellement au-dessous du niveau de 1975-80.
e) Enfin, le récent débat sur la hausse des prix du pétrole a attiré l'attention sur le besoin d'un dialogue producteurs - consommateurs, initiative dans laquelle la France a depuis longtemps joué un rôle de premier plan (cf. l'initiative de M. Giscard d'Estaing en 1974). La réunion de Riad, en novembre dernier, immédiatement après le Sommet de l'Opep à Caracas, l'a rappelé.

Le pétrole et le développement

C'est en fait qu'au Venezuela le pétrole nous a fait du bien et du mal. D'une part, il a provoqué une forte concentration des richesses (au profit de l'Etat, d'une minorité de la société), de la production (le pétrole occupe une grande place, l'économie demeure peu diversifiée), de la population ; le taux de pauvreté reste élevé. Mais, depuis deux ans, sont apparus des signes de changement : les recettes supplémentaires, qui généralement étaient affectées à l'Etat et aux fonds publics, le sont cette fois à un fonds de mobilisation et d'investissement destiné au secteur productif (agriculture, construction, tourisme), en vue de diversifier l'économie et de décentraliser la population.
Cette évolution s'accompagne d'une réforme des institutions politiques : d'une démocratie " représentative " (en fait, contrôlée par les dirigeants des deux grands partis), le pays est passé à une démocratie " participative " (c'est notre Vè République) ; cette réforme résulte de consultations populaires, y compris pour l'élection du président de la République. Dans cette phase, le Vénézuéla a certainement besoin de la compréhension et de la vigilance de pays amis comme la France.
Quelques résultats économiques : baisse du taux d'inflation, accroissement des réserves monétaires, croissance du P.I.B. supérieure à 3%, sont déjà perceptibles.
Le pétrole représente environ 80% des exportations du pays et 40% des recettes fiscales. En 2000, les revenus pétroliers ont atteint 26 milliards de dollars, face à une dette extérieure de 22 milliards et à des réserves monétaires de 24 milliards.
Les réserves prouvées atteignent à peu près 200 milliards de barils, c'est-à-dire au moins 100 ans de production au rythme actuel, 3 millions de barils par jour, sans compter d'immenses réserves de gaz et l'éventualité de nouvelles découvertes. Un projet Synth (étique) - Or (énoque) vise à transformer du pétrole lourd en produit léger.
Les investissements français, qui au début de 1998 ne dépassaient pas 0,5 milliard de dollars, dépassent aujourd'hui les 2 milliards (Total - Fina - Elf, Aventis, Casino, etc...).

L'Opep

Actuellement, l'Organisation fournit seulement 40% de l'offre de pétrole. En outre, le " prix " s'établit sur des " marchés spots " : West Texas, Brent de la Mer du Nord, portent sur des quantités relativement faibles (2 millions de barils par jour) ; et le marché forme une " bourse " à moyen et long terme. C'est dire que l'Opep n'a pas une influence décisive sur l'évolution des cours. Les membres sont ouvert à une participation aux règles du commerce international, dans le cadre de l'Omc, selon une approche responsable, résultant d'un dialogue entre les producteurs (y compris les non-membres de l'Opep) et les consommateurs (y compris les pays pauvres) et dépassant le cadre strict du marché (prise en compte des problèmes d'environnement, par exemple).
Comme l'Opep a été fondé par cinq pays et en comporte actuellement 11, le Vénézuéla souhaite un forum élargi des producteurs, ainsi au Mexique (qui a contribué, au début de 1999, à l'action visant à rééquilibrer le marché). Pourquoi la Russie, la Norvège n'entreraient-elles pas à l'Opep ?

Conclusion

Le pétrole restera donc un élément-clé de la consommation énergétique au XXIème siècle. L'énergie nucléaire, très présente dans des pays comme la France et le Japon, comporte des risques et des incertitudes : ainsi, l'Allemagne a décidé une réduction sévère de sa consommation pour les prochaines années.
Nous sommes engagés dans la construction pacifique d'un monde multipolaire, nous penchons vers un scénario de coopération dans les relations internationales, non de protectionnisme et d'isolationnisme.
Le vénézuéla veut apporter sa contribution à ce scénario de coopération, en tant que 4ème exportateur mondial, après l'Arabie Saoudite, la Russie et la Norvège. En 1960, avec d'autres compagnies américaines, anglaises, néerlandaires, chinoises et norvégiennes (en tout, un projet de 4milliards de dollars). Nous offrons même à nos acheteurs : les Américains par exemple, des facilités de stockage pour l'hiver (fuel-oil) et pour l'été (essence). Nous avons reconduit et élargi les accords qui nous lient à nos voisins des Caraïbes et de l'Amérique Centrale pour des conditions préférentielles de fournitures, de prix et du paiement).

Le vénézuéla et les autres pays producteur de pétrole veulent miser sur la paix et la coopération, comme leur contribution à l'humanité du XXIème siècle.

Notes de Jean Chaudouet