CONFERENCE DU 19 juin 2001

Cycle "Éthique et Entreprise"

 

Le marché religieux aux Etats-Unis (Par Sébastien Fath, chercheur à l'Ecole pratique des Hautes Etudes)

Aussi surprenant que cela puisse paraître, le concept de marché religieux caractérise bien les États-Unis : ce pays, profondément religieux, applique tout naturellement à la vie confessionnelle les règles " sacro-saintes " du marché! à commencer par celles de la concurrence et de la publicité...

On estime qu'un américain sur deux se rend au moins une fois par semaine à l'église ou au temple, alors qu'en France la proportion est nettement inférieure à un sur dix. A l'inverse de la France, le nombre des confessions religieuses est, aux États-Unis, extraordinairement élevé, de l'ordre de plusieurs centaines, si ce n'est du millier.

La lecture de la Bible joue dans ce pays un rôle primordial. Le LIVRE y jouit d'une diffusion phénoménale. Il est proposé en 7000 versions, chacune adaptée à un lectorat particulier, et édité en 700 langues en vue de sa diffusion dans le monde entier. Plus de 500 millions de bibles sont éditées chaque année dans le pays, soit quelque deux exemplaires par américain.

Cette extraordinaire diffusion s'explique par le fait que la grande majorité des américains appartient à des confessions chrétiennes. Les effectifs d'une vingtaine d'entre elles dépassent le million de fidèles. Largement en tête vient l'Église catholique, avec une soixantaine de millions de membres, suivie par l'église baptiste {dont le nombre des fidèles est en décroissance), l'église épiscopalienne, très proche du point de vue culturel de l'église anglicane, l'église luthérienne, l'église des mormons, en développement rapide, avec aujourd'hui 5 millions de fidèles, les témoins de Jéhovah, les méthodistes, l'armée du salut. . . A toutes ces confessions d'appartenance chrétienne s'ajoutent quelques millions de non chrétiens: 6 millions de juifs, 7 millions de musulmans et deux cent mille bouddhistes.

Une particularité du paysage religieux américain est qu'il se modifie constamment. Les changements de confession s'expliquent par la concurrence agressive que se livrent les églises. Leurs arguments publicitaires touchent aussi bien l'orthodoxie que la liturgie. A noter également qu'il n'existe pas aux USA de lien entre religion et territoire, à la différence de ce qui prévaut en Europe, toujours influencée par l'héritage de l'adage " cujus regio ejus religio ", à l'origine de nombreuses expatriations forcées particulièrement vers l'Amérique du Nord.

Autre caractéristique de la vie religieuse aux USA: se conformant à une contrainte constitutionnelle, l'Etat ne connaît pas les églises. Sa neutralité absolue s'étend naturellement à celles qu'en Europe nous tendons à considérer comme des sectes dont certaines appellent d'ailleurs notre attention. Les américains, tout en étant attachés à des structures politiques simplifiées, considèrent la diversité religieuse comme normale. La situation française les laisse perplexe avec une configuration religieuse très monolithique et un paysage politique très atomisé.

Au delà de la diversité doctrinale et de l'émiettement social des églises américaines, trois ou quatre seulement d'entre elles accueillent une large majorité des fidèles en face d'une poussière de confessions: la SBC {Convention Baptiste du Sud) est de loin la plus importante. La SBC est la religion de la plupart des dirigeants. Elle s'est constituée vers le milieu du XIXème siècle, en liaison avec la guerre de sécession, et admet en principe la légitimité de l'esclavage qu'elle considère comme une institution biblique, même si elle ne le pratique évidemment pas. Elle se développe très rapidement; ses effectifs ont triplé depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. La SBC impose pourtant une théologie sévère et une morale très conservatrice. Elle est extrêmement riche et possède à la fois l'ambition et les moyens de mettre en oeuvre une action missionnaire énergique dans le monde entier, n'hésitant pas à pratiquer l'entrisme.

Quant à l'Église catholique, également en très bonne santé, et dont le nombre des fidèles va croissant, elle a tendance à intérioriser certaines orientations du protestantisme, se montant notamment favorable à l'ordination des femmes, ce qui suscite irritation et inquiétude au sein de la Curie romaine.

Les États-Unis sont donc un pays marqué par un très fort militantisme religieux, où la majorité de la population considère que le relativisme débouche sur une angoisse existentielle, où l'attachement à la morale traditionnelle reste fort et où les religions à fort impact normatif sont celles qui progressent le plus. La pluralité religieuse s'accompagne d'un profond respect et d'une large tolérance vis-à-vis de l'appartenance confessionnelle d'autrui. C'est dire que les États-Unis sont loin de s'abandonner à la pensée unique.

Conférence du 21 juin 2001. Notes de Jehan Duhamel