Club Réalités Internationales le 7 juin 2001


LA FRANCE ET L'EUROPE FACE AUX REALITES DU MONDE D 'AUJOURD'HUI

Par l'Amiral Jacques Lanxade

La survenue et le traitement des crises sont liés au contexte politique, économique et social de la planète, contexte évidemment complexe et changeant. A cet égard, les années 1989/1991 ont créé une profonde fracture dans la configuration du monde politique avec l'effondrement de la sphère communiste.

Un espoir de paix

Auparavant s'affrontaient deux ensembles de pays qu'opposaient les idéologies, les structures économiques et sociales. Ils s'abritaient chacun derrière une couverture atomique classique. Brusquement tout change et le monde est dominé par une superpuissance unique, cependant que nait l'espoir de voir s'organiser sous son égide un monde de paix caractérisé par la disparition du danger nucléaire et la généralisation des structures politiques et économiques libérales.

ruiné par des crises multiples

Il apparaît vite cependant que les institutions nécessaires au maintien d'une paix généralisée n'ont pas été mises en place, et que n'ont pas été suffisamment prises en compte des données essentielles comme les développements prodigieux des technologies, notamment de communication, la prolifération des missiles nucléaires, la persistance de l' idéologie communiste et les moyens accrus du terrorisme international.
Apparaissent alors successivement plusieurs crises qui, pour être géographiquement circonscrites, n'en ont pas moins des implications à l'échelle mondiale. La première est la guerre dite du Golfe qui entraîne une intervention déterminée, organisée et efficace de la communauté internationale. On se prend alors à espérer que l'ordre international sera désormais garanti, mais l'action de cette communauté n'a pas toujours été aussi cohérente...
La crise yougoslave embrase l'ensemble des Balkans sans que soit trouvée une solution durable. Vient ensuite l'affaire de la Somalie dans laquelle les Etats-Unis se trouvent engagés au-delà de ce qu'ils souhaitent, et dont ils se retirent sans gloire. S'y ajoutent les désordres révolutionnaires en Sierra-Léone vis-à-vis desquels la Grande Bretagne intervient seule, sans avoir pu obtenir le concours de la France ni d'aucun autre pays européen.

et de nouvelles menaces pour le monde et pour l'Europe...

Dans la cohésion du monde politique apparaissent des changements qui ne sont pas rassurants : ainsi une certaine reconstruction de la sphère géographique russe autour d'une Russie qui dispose toujours de moyens nucléaires militaires
importants, avec des tensions en Extrême-Orient notamment autour de Taïwan, avec les désordres engendrés en Afrique par les luttes tribales, avec l'instabilité persistante au Moyen-Orient, avec ici et là l'aggravation de la revendication islamiste.
Les Etats-Unis, après leurs déboires au Vietnam et en Somalie, ne veulent désormais intervenir que là où leurs propres intérêts sont directement mis en jeu. Ils entendent se protéger, en développant leur propre arsenal antimissile, contre la prolifération des menaces nucléaires dont se dotent un certain nombre de nouveaux pays. Avec l'Union européenne, leurs relations sont affectées par la constitution d'un dispositif militaire d'intervention proprement européen dont l'articulation s'avère difficile avec l'Otan.
La Communauté européenne connaît des difficultés internes de plus en plus évidentes. Elle s'est engagée prématurément dans la tentative ambitieuse et risquée de l'élargissement géographique avant d'avoir réglé les problèmes de l'approfondissement de ses règles de fonctionnement interne. Elle découvre que la monnaie unique et la politique monétaire commune n'ont ni l'efficacité attendue ni la popularité supposée.

...qui cherche en vain un grand projet de politique extérieure

Au sein de l'Union, les comportements des pays associés se diversifient et leurs poids relatifs tendent à se modifier. La Grande-Bretagne, toujours à l'écart de l'Euro, constitue dorénavant une puissance militaire supérieure à celle de la France, où la suppression du service militaire a été une décision pour le moins prématurée qui affaiblit malencontreusement les liens entre la nation et son armée. Le tandem Franco-Allemand, qui orientait depuis l'origine le cheminement de l'Union, a perdu progressivement ce rôle pilote. La Grande-Bretagne, et aussi l'Italie, exercent au contraire une influence qui va grandissant.
De même que la vie politique en général est faite de crises, on ne peut nier qu'il y ait actuellement une véritable crise au sein de l'Union européenne. Les règles de fonctionnement interne de la Communauté restent à définir, ainsi que son extension géographique. Constatation plus grave encore, il reste à donner à l'Europe un grand projet de politique extérieure qu'elle n'a pas jusqu'à présent réussi à élaborer, et qui serait le seul moyen de définir à la fois sa place et son rôle dans le monde.

Pour le moment, on ne peut que constater que, dans le contexte mondial, l'Europe n'existe pas.

Notes de Jehan Duhamel