CLUB REALITES INTERNATIONALES


L'EXTREME-ORIENT FACE AUX EVENEMENTS DE L'OCCIDENT

par Jean-Luc Domenach *

C'est un fait, Ben Laden est honoré par beaucoup de gens, non seulement dans les pays musulmans, mais aussi en Chine et au Viet-Nâm. Comment expliquer ce phénomène massif ?

Si toute l'Asie a pour objectif de réduire sa honte envers l'Occident qui l'a dominée, il faut précisément distinguer deux régions :

- la partie Ouest, du Bengladesh à l'Egypte : les dirigeants musulmans de cette vaste zone ont été, et demeurent, pour beaucoup d'entre eux, incompétents ou corrompus ; le développement de ces Etats " rentiers " (Arabie Saoudite) ou non, a largement échoué ; il en résulte que les populations, arabes surtout, entrent parfois dans des délires dont Ben Laden a profité. L'Islam y a connu un siècle noir ;

- la partie Est, " l'autre Asie ", a beaucoup mieux compris comment répondre à l'Occident et organiser son développement.

Cette " autre Asie " , suivant la démarche inaugurée par le Japon dès l'ère Meiji, a misé sur l'exportation de produits manufacturés à bas prix, mais de technicité croissante ; elle a progressivement conquis des marchés, ce qui a permis de créer une épargne, de financer de nouveaux investissements et de distribuer des revenus croissants dans toute la population : autrement dit un succès social. Sont entrés dans ce mouvement, à partir des années 60, la Corée du Sud, Taïwan, Hong Kong, Singapour, les Philippines, et enfin la Chine.

Celle-ci, après avoir tué, grâce à Deng, son utopie maoïste trop ambitieuse et donc évité un échec rapide, a réalisé un compromis souple entre les monopoles du totalitarisme ( quant au pouvoir, à la violence, à la propagande) et les règles du capitalisme
(abandon des monopoles secondaires, rôle central de l'entreprise). Le système fonctionne assez bien grâce à la manipulation de la corruption. On peut dire que l'enrichissement des dirigeants joue un rôle positif dans la sortie du communisme que le peuple apprécie d'ailleurs de moins en moins. Cela se traduit par des tensions croissantes que le PC essaie de résoudre grâce à la fièvre nationaliste. Les attentats aux USA ont été regardés avec un certain sourire, mais aussi une interrogation : comment un musulman a-t-il pu orchestrer une telle opération ? Le gouvernement chinois accorde son appui au Président Bush mais attend naturellement une compensation qui a sans doute pris la forme d'un rappel à l'ordre : liberté d'action dans la région - Taiwan, Japon, Corée...- dans une version asiatique de la fameuse doctrine de Monroe et liberté d'action à l'égard des musulmans Ouighours et des Tibétains.


Le Japon, devenu dans la paix une grande puissance, certes en crise économique, n'éprouve guère de sympathie pour l'Occident et encore moins pour l'Islam. Mais du fait de liens profonds, encore qu'ambigus, avec les USA, il manifeste sa solidarité et propose l'envoi de quelques troupes. Il est vrai que la société nipponne connaît une transformation impressionnante, en raison même du succès économique : les gens travaillent moins, recherchent la jouissance matérielle et n'ont plus d'enfants !

L'Asie du sud-est, largement islamisée, entre dans une période de troubles graves, en particulier l'Indonésie. Ben Laden est devenu le héros de la jeunesse musulmane. Celle-ci hait la minorité chinoise - en partie chrétienne - qui détient 70% du PIB.

Mais le danger le plus grand provient de la péninsule indienne, par suite de la rivalité entre l'Inde et le Pakistan, puissances nucléaires, à propos du Cachemire. La Chine a favorisé l'accès du Pakistan à l'arme atomique, avec quelque imprudence, car la menace qui en résulte vise le continent tout entier. Une partie des vaincus islamistes de l'Afghanistan risque de se reporter sur le Cachemire. En face il y a l'Inde avec ses cent millions de Musulmans qui subissent parfois une rude répression dans les villes. Que va produire la " tumeur pakistanaise ", selon l'expression de Philippe Jaffrelot, conjuguée à l'exacerbation des nationalismes ?

En regard, l'Iran qui est en pleine période " thermidorienne " apparaît comme un acteur moins inquiétant que naguère.

.........Et pour en savoir plus, sur le Net :

Le site du CERI : http://www.ceri-sciences-po.org/
Conseil : Voyez surtout les manifestations prévues !!!!!
L'analyse des événements du 11 septembre : http://www.ceri-sciences-po.org/cerifr/kiosque.htm

Déjeuner débat du club Réalites internationales (20.11.01)
Notes de Jean Chaudouet


Jean-Luc Domenach : Diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et de l'Institut national des langues et civilisations orientales, il est docteur en histoire. De ses études et des différents postes qu'il a occupés tant en France qu'au Japon ou à Hong Kong, il conçoit une fervente passion pour l'Asie qui l'inquiète et le fascine : en témoigne son dernier livre " L'Asie en danger " (1998) qui fait suite à une longue série d'autres ouvrages : " Regards froids sur la Chine " (1976), " Aux origines du grand bond en avant " (1982), " Chine, archipel oublié " (1992) et " la Chine "(1995).
Il a été directeur scientifique de la Fondation nationale des sciences politiques. Il préside le comité de pilotage de la maison franco- chinoise de la science. A 56 ans Jean-Luc Domenach a gardé l'enthousiasme du chercheur. Il s'apprête à repartir avec sa famille en Chine pour un nouveau challenge dans une grande université de Pékin.