CLUB CHEAM

ISLAM ET DEMOCRATIE : L'ISLAM ENTRE PHILOSOPHIE ET POLITIQUE

par Christian LOCHON * ,

Le monde islamique ne se limite pas à l'obscurantisme taliban… Dans l'instant, de nombreux prétendus " spécialistes " déversent leur " expertise " dans les divers médias. La permanente recherche philosophique au sein de l'islam est occultée par les événements récents. Aujourd'hui l'islam, qui a une dimension mondiale, poursuit une réflexion sur lui-même, nourrie des expériences de ses pratiquants qui confrontent quotidiennement leur foi aux pratiques occidentales. Ainsi, la télévision de l'émirat d'Abu-Dhabi rayonne-t-elle dans les communautés musulmanes d'Occident et l'Iran vient-il d'organiser des " Jeux olympiques musulmans féminins ". Qui sait que parmi les participantes il y avait de jeunes musulmanes anglaises !

L'islam d'aujourd'hui ressemble beaucoup à celui d'hier car il est confronté aux mêmes problèmes, en particulier à la rivalité, souvent ignorée, entre sunnites et chiites.

La communauté sunnite, majoritaire (80%), est fortement attachée à la tradition (sunna) du prophète Mahomet et de ses compagnons. Son interprétation du Coran se fonde sur quatre grands théologiens qui ont inspiré chacun un rite : Abou Hanifa (hanafisme), Ibn Hanbal (hanbalisme), Chafii (chafiisme), et Malek ben Anas (malékite).

Le chiisme (" partisan " en arabe), minoritaire, réunit en Ali (cousin de Mahomet) et ses descendants le principe de l'autorité royale (imamat) et le principe de la prophétie. L'existence d'un imam est indispensable en tout temps : la lignée d'Ali, premier imam, s'arrête au douzième imam. Celui-ci n'est pas mort, il attend son heure dans un lieu caché. Sauf en Iran au XVIème siècle, les Chiites ont toujours été dans l'opposition. Dans le courant chiite majoritaire (osouli) fondamentaliste, les théologiens ont une place prépondérante par rapport à celle qu'ils occupent dans le sunnisme.

En résumé, le Sunnisme serait une église d'idjmâ (consensus) et le Chiisme une église d'autorité. Une troisième communauté, celle des kharidjites, dissidence de certains partisans d'Ali, subsiste au sultanat d'Oman et en Afrique du Nord, dans quelques îlots. L'islam est donc pris entre tendance philosophique et instrumentalisation politique.

Le Motazilisme, une vieille tradition de tolérance. Au VIIIème siècle les philosophes motazilites prirent à Bagdad une attitude que l'on peut qualifier de contestatrice. On peut ainsi résumer leur pensée : " Le Coran est fait pour une période limitée mais pas pour l'éternité des temps ". C'est dans cet esprit que se poursuivent aujourd'hui des recherches sur le Coran, considéré comme créé et non incréé.



Une partie de l'islam du XXIème siècle s'oppose à l'intégrisme. Le plus éclairant dans l'islam mondial est le retour de l'ijtihâd (opinion personnelle, issue de la libre discussion des principes de la foi). Cette ijtihâd permet de relire le Coran en ce qui concerne le statut des femmes, le rapport religieux avec l'État. Une interrogation se fait jour : la supériorité occidentale est-elle seulement technique ? En 1958, l'Afghan Ahmed ZIKRIA constate dans le Coran la présence de soixante-trois sourates sur la tolérance. Il écrit dans son ouvrage " islam et démocratie " : " Le droit musulman est muré dans un conservatisme… cause du déclin du monde musulman " ; " Le calife est révocable par le peuple… ".

Il y a une volonté de se démarquer des extrémistes. La presse arabe parle beaucoup de "laïcité ", qu'elle traduit par "les choses du monde". En Tunisie se manifeste un courant libéral extraordinaire. Pour les chiites, la connaissance s'est arrêtée avec le douzième imam. Les philosophes iraniens reprochent aux " clercs " de verrouiller l'islam. Au Parlement iranien subsiste le fauteuil de l'imam...

Les tentatives d'ouverture. Le code de la famille est remis en question en Algérie et en Égypte. L'application de la charia (règles et lois de l'islam) est discutée mais il n'y a pas de renouvellement de ces codes sauf chez les chiites. Ainsi, trois Premiers ministres libanais, sunnites, se sont convertis discrètement au chiisme pour permettre à leurs filles d'hériter… L'ouverture est également pratiquée par les confréries, dominantes en Afghanistan, qui s'opposent à l'islam rigoriste.

Le blocage politique des États du monde arabo-musulman. La nouvelle exégèse du Coran conduirait inévitablement à la démocratie, ce que craignent par dessus tout les régimes autoritaires du monde arabo-musulman.

....Et pour en savoir plus sur les publications de Christian LOCHON sur le Net :

http://www.google.com/search?hl=fr&q=lochon+christian&lr=lang_fr

Notes de François TOUSSAINT
Conférence du Club Cheam, le 6 décembre 2001.


Christian LOCHON, universitaire, a partagé sa vie entre Bagdad (1964-66), et Téhéran (1966-68), la direction du Centre culturel français de Bagdad (1968-70), la mission culturelle auprès de plusieurs universités du Caire (1971-76), l'ambassade de France à Khartoum (1976-82), l'Institut du monde arabe à Paris (1985-86), l'ambassade de France à Damas (1986-89) et enfin la direction des études et de la recherche pour le Proche et Moyen-Orient au Centre des hautes études Afrique et Asie modernes.