CLUB "REALITES INTERNATIONALES" DU 28 JUIN 2001

 

Noel COPIN, ancien directeur de la rédaction du .Journal La Croix. Président de l'association "Reporters sans frontières.

La presse, écrite ou parlée, exerce une forte influence sur le vaste public qu'elle atteint, sur son mode de pensée, sur son comportement politique et social. On est donc en droit d'exiger du journaliste digne de ce nom la rigueur d'un honnête homme, et du journalisme en général une éthique rigoureuse.

Tout en s'apparentant à la morale, l'éthique relève d'une approche philosophique différente. Si la morale procède d'un impératif acquis et indiscutable, l'éthique relève de la notion de déontologie qui est peu contraignante. Ainsi Noël Copin s'en tient-il finalement au concept de conviction qui lui paraît résumer le mieux l'attitude attendue du journaliste. Il relie l'impératif de conviction à celui de "vérité ", non pas de la Vérité idéologique, transcendante (avec un V), mais à l'humble vérité des faits (avec un v). C'est cette vérité intimement perçue qu'il préfère à l'objectivité, dans la mesure où celle-ci lui paraît être inévitablement empreinte de subjectivité.

Se pose alors la question fondamentale de la "légitimité " du journaliste. Un tiers seulement de la population mondiale connaît la liberté de la presse. Dans les pays où la presse est censée être libre, la légitimité du journaliste, contrairement à celle du fonctionnaire (acquise par concours) ou à celle du cadre supérieur (acquise par diplôme) n'est pas une légitimité a priori. Elle se forge a posteriori. Elle est factuelle, et ne dérive que de l'adhésion du public. Elle ne bénéficie en conséquence qu'à une fraction de la population journalistique, celle qui accèdeà la notoriété.

Il existe, certes, un certain nombre de bonnes écoles de journalisme en France (Paris, Lille, Strasbourg) mais le passage par une école n'est pas une condition d'accès à la carrière. Sur les trente mille journalistes qui exercent la profession en France - tout simplement titulaires de la carte de journaliste - moins de 20% sont issus d'une école de journalisme. Cette insuffisance de formation professionnelle explique notamment les difficultés constatées dans la communauté scientifique. D'aucuns ont suggéré que le futur journaliste pourrait être contraint à prêter serment. Il existe dans certains pays un Conseil de l'Ordre, sorte de juridiction exercée par les pairs. Envisagée à plusieurs reprises chez nous, pareille institution a toujours été écartée au motif qu'elle serait dangereuse politiquement. En France il n'existe qu'une sorte de Charte de la presse, qui date de 1918 et a été remaniée en 1938; purement interne à la profession, elle n'est même pas intégrée à la convention collective de la presse et concerne essentiellement les propriétaires de journaux et les rédactions.

La profession de journaliste n'est donc pratiquement pas réglementée en France. La pratique du journalisme est pourtant difficile. Elle implique du savoir faire en face de beaucoup de tentations et l'acceptation de risques importants.

Les tentations du journaliste sont d'autant plus redoutables que la presse est un métier dans lequel il faut travailler vite, sans pouvoir souvent prendre le temps d'une réflexion approfondie. Le goût du sensationnel prime sur tout avec une inclination à considérer l'événement comme un fait rare, et non pas significatif. S'y ajoutent la recherche du vedettariat médiatique, la préoccupation pas toujours légitime de forcer la vente en flattant les goûts plus ou moins malsains du lecteur. On constate aussi la tendance de certains journalistes à se borner aux faits eux-mêmes sans les entourer des commentaires qui constituent l'essentiel d'une presse digne de ce nom, c'est-à-dire d'une presse d'opinion. La plume doit également éviter les discutables satisfecit donnés au pouvoir politique et ne pas chercher à plaire au prix d'une originalité feinte.

Le journalisme est un métier à risques importants. L'homme de presse, en portant une information voire une appréciation sur la place publique, encourt le risque juridique de poursuites pour diffamation ou déformation de la vérité. Les grands reporters opérant à l'étranger ne sont pas à l'abri d'emprisonnements arbitraires dans les pays totalitaires où leurs investigations déplaisent aux pouvoirs publics. Les correspondants de guerre s'exposent à être blessés, voire tués. Au cours des quinze dernières années, on a recensé de par le monde 750 journalistes ayant trouvé la mort dans l'exercice de leur profession. Un certain nombre d'entre eux ont été purement et simplement assassinés.

Si le journalisme est une profession à laquelle on s'initie en général sur le tas, c'est un métier qui exige d'abord du discernement et du courage à la fois intellectuel et physique.

Déjeuner-débat du Club du 28 juin 2001 Notes de Jehan Duhamel