Voyage au Maroc du 30 septembre au 8 octobre 2000



LE MAROC ET SES MUTATIONS DISCRETES


" A notre départ de France, nous avions le sentiment que le Maroc était encore sous le choc de la disparition d'Hassan II et que l'autorité de son fils, Mohammed VI, n'était pas encore assurée, que le royaume du Maroc se cherchait. Après une semaine de voyage dans le nord du pays et les nombreux échanges que nous avons pu y avoir, nous sommes unanimes à considérer que Mohammed VI bénéficie, à tout le moins, de ce que nous appellerions chez nous, un état de grâce " estime Jean-Michel Fauve qui pilotait ce voyage et nous livre ses observations.

Roi des jeunes, roi des pauvres, modernité, ouverture sont les mots qui reviennent lorsque l'on parvient à briser le tabou attaché à tout commentaire relatif à la personne du Roi. Mais au-delà des mots entendus il nous a semblé que Mohammed VI avait réussi en quelques mois à prendre sa place au cœur du fameux " consensus marocain " : tradition propre au pays qui veut que les mutations y mûrissent discrètement derrière l'apparence des conservatismes. C'est ce qui a fait dire à telle haute personnalité rencontrée que le pays avait devant lui plusieurs décennies de stabilité institutionnelle.

Sécurité....

Nous avons circulé dans les médinas de Casablanca, Meknès, Fès, Tétouan, Tanger, en toute sécurité, sans y avoir noté une présence particulière de policiers ou de forces de l'ordre. Il semble régner dans la partie septentrionale du pays, réputée pour ne pas être la plus calme, une grande sérénité. Le bon accueil fait aux Français continue à surprendre autant que l'usage très répandu de notre langue. L'anglais est de plus en plus appris par les élites, avons-nous entendu, mais il ne se substitue pas au français dont la maîtrise est d'ailleurs obligatoire pour pouvoir suivre des études supérieures à l'Université. Nous avons pu voir un exemple de la vivacité de la francophonie à l'occasion d'une visite inopinée d'une école maternelle au cœur de la médina de Fès.

...et tolérance

En matière religieuse nos interlocuteurs - à commencer par l'ancien recteur de l'Université Karaouiyne - ont tous mis l'accent sur la tolérance qui serait l'une des vertus attachées à l'islam au Maroc. Les apparences confortent les déclarations entendues : le tour des Mellahs semble incontournable dans les circuits touristiques comme la visite de la vieille synagogue restaurée du XVIIème siècle à Fès ; un détour par la basilique Notre-Dame de Lourdes à Casablanca va de soi avant d'aller visiter la grande mosquée construite par Hassan II où les guides ont un discours étonnamment œcuménique : ils vont jusqu'à prétendre que les trois boules qui surplombent le Minaret représenteraient les trois religions monothéistes ! Les groupes de touristes sont nombreux à visiter ce chef d'œuvre d'art contemporain au point de se demander si sa vocation ne serait pas autant culturelle que cultuelle. Une façon aussi d'éviter qu'elle devienne le centre d'une activité intégriste

Des signes de progrès.

En matière de démocratie, de respect des droits de l'homme et d'émancipation de la femme, nous avons pu observer des signes indéniables de progrès. Le fait que
nous ayons pu rencontrer un ancien dissident - ayant subi douze ans de prison - et l'avocat d'un officier venant d'être condamné pour avoir dénoncé ce qui lui était apparu comme des faits de corruption dans l'armée, est de bonne augure ; la liberté des propos que nous avons pu échanger avec de jeunes femmes appartenant aussi bien à la bourgeoisie qu'à la classe populaire, comme le débat que nous avons pu ouvrir avec le rédacteur en chef d'un grand journal, nous laissent à penser qu'un progrès important est en marche. A cette occasion nous avons appris ou plutôt ré-appris que la population du Maroc avait triplé depuis l'indépendance et que la moitié d'entre elle avait moins de vingt ans aujourd'hui ; fort heureusement le taux de fécondité est en chute libre et, en cette année 2000, le renouvellement des générations ne sera même pas assuré.

Le défi de l'alphabétisation

Dans les grandes artères de Rabat et de Casablanca, les jeunes filles ont toutes les allures - bonnes ou mauvaises ! - des Parisiennes. Les étudiantes représentent d'ailleurs près de 50% de la population universitaire. Il reste que l'écart est d'évidence très grand entre celles-ci et leurs co-religionaires des campagnes, à fortiori des douars du fond de l'Atlas. A cet égard, nous avons reçu les confidences d'une européenne qui les visite régulièrement et cherche à y répandre les principes élémentaires de l'hygiène moderne. Dans ces villages, seulement accessibles à dos de mulet, les femmes " attendent " ou élèvent les enfants de leurs maris qui sont à la ville … souvent loin, en Europe, et donc absents

à longueur de temps. Elles vaquent aussi bien aux travaux ménagers qu'à ceux de bouts de champs sous l'œil vigilant des anciens qui veillent au respect des traditions.
L'alphabétisation, avons-nous entendu, serait la clé du changement dans ce pays où plus de la moitié de la population ne sait ni lire, ni écrire. C'est peut-être vrai à en juger par le grand discours prononcé à El Jadida par Mohammed VI pendant notre séjour : annonçant que l'alphabétisation serait, pour lui, la priorité des priorités, il a montré beaucoup d'habileté en confiant au ministre des Affaires Islamiques le soin de mettre en œuvre ce projet politique : une façon d'associer islam et modernité …

Doléance

Faut-il ajouter une note plus pessimiste pour tempérer une impression globalement favorable ? Elle concerne l'économie et le social. Nous avons entendu beaucoup de doléances concernant les salaires : une carrière de fonctionnaire se déroule entre 2 000 et 5 000 F/mois, nous a-t-on dit. C'est vrai que la pauvreté est au détour de toutes les ruelles dans les médinas des grandes villes que nous avons traversées. L'économie y est d'un autre âge : Balek ! Balek ! hurlent les muletiers pour créer le passage nécessaire à leur monture écrasée sous leur bât. Le touriste est ravi du dépaysement mais quel anachronisme ! Certes les productions artisanales sont merveilleuses mais la visite d'une entreprise de céramique à Fès nous a fait penser que la mondialisation pourrait aussi faire des ravages dans ce pays.

Sur un autre plan, les jeunes oisifs nous sont apparus comme nombreux aussi bien dans les rues de Meknès, que dans celles de Fès ou Casablanca. Le chômage atteindrait plus de 20% de la population active aujourd'hui et la pauvreté affecterait un pourcentage comparable, nous a-t-on dit. Cela n'est pas imputable au nouveau Roi mais sûrement en partie à la sécheresse persistante que révélait à nos yeux les terres assoiffées de la vallée pourtant dite " heureuse " aux portes de Meknès. Pour autant si le ciel devait rester encore longtemps indifférent aux suppliques des laboureurs, le Commandeur des croyants ne risquerait-il pas de s'en trouver comptable ?

Enfin à Tanger, nous avons découvert les arcanes des circuits d'obtention de visas pour tous ces hommes qui viennent de loin, notamment de l'Afrique sub-saharienne et qui rêvent d'une terre qu'ils croient paradisiaque. En tout cas ce n'est pas demain qu'ils pourront emprunter le tunnel sous le détroit de Gibraltar : visiblement le projet appelle un supplément de réflexion économique. Il n'en est pas de même pour l'extension du port de Tanger prévue à une vingtaine de kilomètres sur la façade atlantique et qu'appelle de ses vœux la population tangéroise. Il est vrai que depuis notre chambre d'hôtel le trafic des ferries faisant la navette entre Tanger et Algésiras était impressionnant.

Inimitié rentrée

Bien sûr les uns et les autres avons glané ici et là quelques confidences pouvant alimenter d'autres réflexions. Ce que nous avons entendu, par exemple sur le Sahara occidental, nous ferait penser que le problème serait davantage en voie d'enlisement que de règlement. Mais c'est peut-être la même chose ! Un autre sujet, connexe d'ailleurs, est celui des relations entre le Maroc et l'Algérie. Elles ont toutes les apparences d'une inimitié rentrée, voire d'une réelle détestation … Enfin s'agissant de la France et du Maroc, nous avons le sentiment que les Marocains attendent beaucoup de notre pays.

Toutefois certaines incompréhensions subsistent. Nous avons par exemple été sensibles à la réflexion d'un dirigeant nous faisant part de ses interrogations sur le bien fondé de la présence d'Electricité de France au Maroc : à l'entendre ce que l'on attendrait " du grand service public français " serait qu'il contribue efficacement à l'électrification nécessaire du pays et non pas qu'il se contente simplement de profiter des opportunités attachées à la privatisation du secteur comme le ferait un investisseur ordinaire dans un pays ordinaire.

Le spectacle des éoliennes

Ah ! J'allais oublier parmi les impressions de ce voyage l'engouement provoqué parmi nous par le spectacle des 84 éoliennes de Koudia Al Baïda installées sur les crêtes très ventées du Rif entre Ceuta et Tétouan. Elles viennent juste d'être reliées au réseau électrique, après avoir été inaugurées lors du voyage que fit au mois de mai Mohammed VI dans cette région et qui fut un triomphe d'après tous les échos que nous en avons eus.

Il reste à savoir si le recours à ces technologies sophistiquées qui font tellement rêver dans nos sociétés industrielles, doit être une priorité dans un pays confronté à une pénurie énergétique et un grand retard dans l'électrification rurale. Mohammed VI a d'ailleurs, au début de ce mois d'octobre, inauguré lui-même la nouvelle centrale thermique au charbon de Jorf Lasfar, au sud de Casablanca : elle pourra couvrir les besoins en électricité de la moitié d'une population qui se satisfait pour l'instant d'une consommation moyenne par habitant n'atteignant pas … le dixième de la nôtre.
Décidément le Maroc a probablement besoin de nous, les Européens, pour assurer son avenir : mais nous-mêmes, n'avons-nous pas besoin de l'amitié du Maroc pour prendre le risque de relever, avec eux, le défi du développement ? Et puis le Maroc n'est-il pas, plus que jamais, l'intermédiaire nécessaire entre le Nord et le Sud, entre le monde occidental et le monde arabe, entre les Juifs et les Musulmans pour que l'esprit de tolérance dont il est imprégné, éclaire le chemin d'une paix durable dont les uns et les autres ont besoin ?

Le dernier mot sera pour évoquer - bien sûr, le merveilleux accueille des amis marococains - et aussi la splendeur de Volubilis, les senteurs et les lumières de la médina de Fès, le charme de Chefchaouen et la majesté du Cap Spartel. Nous avons eu bien raison de visiter le Maroc du nord : il n'a rien à envier à celui du sud !


Les personnalités rencontrées au Maroc

Sion Assidon, ancien dissident, délégué de Transparency International au Maroc ;
Driss Benhima, ancien ministre, directeur général de l'Office national d'électricité ;
Michel de Bonnecorse, ambassadeur de France au Maroc ;
Henri Boyé, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, délégué général d'Edf au Maroc ;
Hassan Chami, président, confédération générale des entreprises du Maroc ;
Ali Fassi Fihri, directeur général adjoint Office national d'électricité ;
Mustapha Faris, président de la Banque marocaine pour le commerce et l'industrie ;
Nicolas Hulot, président de la " Fondation Nicolas Hulot pour la nature et l'homme " ;
Ahmed Lablim, ministre de l'économie et de l'artisanat ;
Fathallah Oualalou, ministre de L'Economie, des finances et du tourisme ;
Nadia Salah, rédacteur en chef du quotidien l'Economiste ;
Tazi Saoud, professeur à l'université Karaouine.

Les consuls généraux de France à Casablanca : Hervé Besancenot ; à Tanger : Jean-Pierre Bourrel ; à Fes : Daniel Zeldine.

Jean-Michel Fauve