DEJEUNER-DEBAT du 9 mars 2000


LA GEORGIE ENTRE LE CAUCASE ET L'EUROPE

Exposé de Gotcha Tchogovadzé, ambassadeur de Géorgie en France et en Espagne
Déjeuner-débat d'aRRi Rayonnement français et Réalités internationales


La Géorgie moderne s'est effondrée avec l'Urss et, malgré l'indépendance recouvrée, son sort reste largement lié à la Russie. Cependant, la Géorgie au seuil du XXIè siècle a des ressources capables de la propulser au rang de pays développé. Si elle réussit ce saut, elle aura donc résolu l'équation qui la positionne entre le mythe de la Toison d'or... et " la théorie du chaos " caucasien.

Le conférencier reste discret sur le passé. Il y aurait tant de choses à dire ! Bien avant l'ère chrétienne, les Hittites viennent du nord, les Scythes et les Cimmériens prennent leur suite. En 600 ans avant J.C., arrivent les Grecs par l'ouest, puis les Romains, 500 ans plus tard. Ces peuples trouvent sur place des tribus sédentaires prospères vivant là depuis le néolithique et où les fouilles archéologiques montrent un degré élevé de civilisation. A l'ouest,la Colchide est soumise au monde gréco-latin ( où se situent les mythes de la Toison d'or et de Prométhée ), à l'est domine l'influence persane. Vers 330, la Géorgie devient chrétienne, évangélisée par sainte Nino et entre véritablement dans une histoire propre au V ° Siècle, sans cesse contestée par les deux protagonistes précédents auxquels viennent se joindre, vers 654, les califes arabes venus du sud, en phase d'expansion à partir de Médine. Du tumulte de l'histoire, il faut retenir quelques données qui ont conféré à ce pays un sentiment de fierté justifiée : vers le 7° siècle , la dynastie des Bagratides permet la fusion des tribus et l'unité pour plusieurs siècles.

L'épopée de la puissance géorgienne est atteint sous la reine Thamar (1184-1213), figure légendaire. Par la suite , la Géorgie garde une consistance malgré les terribles invasions mongoles, les Ottomans après 1454 ( prise de Constantinople) les Chahs séfévides, sans compter les peuplades du Daghestan. Au XVIIIè siècle, s'amorce le virage qui a changé le cours de l'Histoire : l'appel à la Russie (1783) dont l'emprise se réalise sur une cinquantaine d'années. Les Géorgiens perdirent leur dynastie comme toute possibilité d'indépendance, mais les Russes, en chassant les envahisseurs, mettent en place un protectorat homogène favorisant les idées d'unité et d'indépendance ultérieures.

Vassalité, révoltes, renaissance.

La Géorgie moderne mériterait mieux que d'autres sa liberté politique. Une fois digéré le protectorat russe, elle tente de s 'en affranchir dans les années 20. Quelle illusion quand Béria et Staline sont enfants du pays ! Malgré l'appel naïf à l'Allemagne en pleine défaite (1918), le pays devient une simple région de l'Urss jusqu'à l'ère Gorbatchev. En 1988, des soldats russes ivres mort dispersent à coups de pelle une manifestation tuant 19 femmes. Le poète nationaliste Zviad Gamsakhourdia entraîne le pays dans la paranoïa, les Abkhases et les Adjares musulmans de l'ouest se révoltent encouragés par les Russes, de même les Ossètes chrétiens qui demandent leur rattachement à leurs coreligionnaires de l'autre côté de la frontière nord. La Géorgie court au désastre, l'économie est détruite, la mafia et les paramilitaires tiennent la pays. On assiste
malgré tout à un sursaut démocratique autour de Chévarnadzé, l'ex-ministre soviétique qui s'efforce aujourd'hui de remettre le pays sur les rails grâce à une politique d'indépendance souple et amicale dont l'issue reste incertaine mais laisse des espoirs.

Les bases du retour à la prospérité

Il ne suffit pas qu'un pays soit richement doté, encore doit-il être organisé, avoir un marché et une productivité suffisante. Si la Géorgie parvient à surmonter son anarchie et à remettre au travail les machines et les hommes, alors on peut affirmer que les productions agricoles du climat subtropical de l'ouest- thé, agrumes, légumes, mûriers etc-, l'élevage, les céréales des piémonts ou des zones plus sèches à l'est, de belles forêts, des vignes avec des vins de qualité et des alcools, sont des productions appréciées, exportables, notamment de longue date vers la Russie. Il existe une puissante industrie mécanique et métallurgique et des ressources minières remarquables. Mais ces ressources sont à l'arrêt, bloquées par la spécialisation soviétique et des transports à l'agonie. L'espoir est certain du côté du pétrole qui va traverser le pays, de Bakou à Poti sur la Mer Noire et vers la Turquie. Le gaz doit également arriver . Une économie transcaucasienne (avec l'Arménie et l'Azerbaïdjan, voire l'Iran) se met en place, équilibrant les rapports nord-sud.

Culture, société, politique

Malgré les drames politiques et les désastres économiques, les formes de la sociabilité, les référents culturels, le sentiment profond de la nation sont des thèmes sur lesquels le conférencier insiste tout particulièrement. La chaleur de l'accueil, l'hospitalité , le sens de la fête, l'ouverture à l'étranger frappent tout un chacun, même si des esprits chagrins dénoteront ici où là des formes de provincialisme et le sens aigu des différences ethnique ou bourgeoise. Des milliers d'églises et chapelles construites dans l'ensemble caucasien depuis les temps les plus reculés (dont hélas beaucoup tombent en ruines), une littérature religieuse et philosophique remontant au Vème siècle, œuvre de multiples poètes, savants, religieux mystiques tel C. Roustaveli, un art exquis, des miniatures et des fresques : impossible d'être exhaustif dans tous ces domaines ! Une exposition à Nantes en 1999 a fait découvrir aux Français le célèbre peintre Niko Pirosmani, lui-même découvert à Tbilissi, par le poète futuriste Iliazd venu ensuite créer en France les plus beaux livres d'art qui soient.
Déjà le chevalier Chardin reconnaissait au 17° siècle : " je tiens impossible de les regarder sans les aimer ". " Nous, sommes un peu fous " déclare l'ambassadeur, mais venez nous voir, nous vous accueillerons les bras ouverts et le cœur plein d'amour ! " Il est vrai, grâce à une diaspora agissante, à des dons linguistiques, à de bons appuis à Paris, Berlin, Rome et Moscou, que la Géorgie, membre du Conseil de l'Europe va peut-être dominer ses chimères, établir de meilleurs rapports avec ses séparatismes et , à l'aide d'internet et du portable, gagner sa place parmi les Etats modernes, sous l'œil bienveillant du président Poutine.

Notes de Henri Douard