DEJEUNER-DEBAT du 17 mai 2000

JEAN PAUL II EN TERRE SAINTE : SIGNIFICATION SPIRITUELLE ET POLITIQUE.

Conférence débat d'aRRi avec Jean Louis LUCET, ancien Ambassadeur près le Vatican


Depuis le début de son pontificat, Jean Paul II a toujours eu le projet d'un pèlerinage en Terre sainte. Ce fut chose faite du 20 au 26 mars 2000. A côté du message spirituel de portée universelle qui a été adressé, ce pèlerinage est une réussite car il normalise les relations entre l'Eglise et l'Etat d'Israël, tout en maintenant les bonnes relations avec les Palestiniens et le monde musulman.

Jean Paul II a toujours attaché une grande importance à son pèlerinage en Terre sainte. II aurait souhaité commencer son pontificat en se rendant à Jérusalem mais les tensions du conflit israélo - palestinien à l'époque ne l'ont pas permis. II aura donc fallu 22 ans pour rendre possible la réalisation de son projet.
Le voyage a une immense portée spirituelle puisqu'il s'est déroulé sur les lieux où s'est déployée l'histoire de la révélation, d'Abraham à Jésus, en passant par Moïse et les prophètes. Mais il a aussi une signification politique dans ces lieux d'affrontements inter-religieux et de grande tension
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Une longue préparation

Le Saint Père s'est employé à lever tous les obstacles à la réalisation de ce pèlerinage. Le rapprochement avec Israël s'est fait lentement, et c'est l'élément décisif qui a permis ce voyage. Le Pape a manifesté une volonté constante de changer les relations entre les juifs et les chrétiens. Il a reçu au Vatican le grand Rabbin. Il s'est rendu à la synagogue de Rome. Il a qualifié les juifs de "frères aînés" et conduit le processus de repentance mettant à nu les racines de l'anti-judaîsme chrétien et condamnant l'anti-sémitisme. L'important travail de reconnaissance mutuelle entre juifs et chrétiens s'est conclu par un accord signé à Jérusalem en 1994.
Dans le même mouvement, le Vatican a dû rééquilibrer ses relations avec les pays arabes. Dès 1994, il a établi des relations diplomatiques avec l'OLP. Le Pape s'est rendu dans de nombreux pays musulmans, dont le Maroc et l'Egypte.

Un programme périlleux

Malgré cette longue préparation, beaucoup d'obstacles, jusqu'aux derniers jours, ont rendu incertaine la visite du Pape. Le pèlerinage a été annoncé le 16 mars 2000, et il s'est déroulé du 20 au 26 mars, en Jordanie, Palestine et Israël. Le Pape est allé les 20 et 21 mars sur les lieux où Jean-Baptiste a baptisé Jésus. Il a exprimé son appui au souverain de Jordanie ainsi que ses salutations aux musulmans. Ensuite commençait la partie difficile du voyage.

Le Pape est arrivé en Israël, à Tel Aviv, le 21 mars, évitant Jérusalem. Dès le 22 mars il s'est rendu dans les Territoires autonomes palestiniens, accueilli par le Président Arafat. Une messe a été célébrée à Bethleem et le Pape a rendu visite à un camp de réfugiés palestiniens. Les quatre derniers jours ont été consacrés à Israël, avec des visites au grand Rabbin, au Premier Ministre et au Président. Le 24 mars a été consacré aux catholiques d'Israël, avec une messe avec les jeunes. Le 25, lors de la messe à Nazareth, les muezzins ont manifesté. La dernière journée à Jérusalem, le 26 mars, fut la plus difficile, avec de nombreux incidents avec les religieux musulmans et orthodoxes. Le Pape a eu un geste symbolique fort devant le mur du temple en glissant sa prière de repentance dans les interstices des pierres , selon la tradition juive. Le programme a été d'une densité exceptionnelle, même si la réussite n'est pas totale puisque la réunion oecuménique prévue au Sinaï n'a pu se tenir.

Des paroles bien reçues

Devant Israéliens et Palestiniens, le Pape a inlassablement répété les mots de "justice" et de "paix".
Vis-à-vis des Palestiniens, le Pape a tenu des propos qui ont été bien perçus, évoquant la souffrance du peuple palestinien, les conditions intolérables des camps de réfugiés, le droit naturel des Palestiniens à une patrie, les garanties pour les droits de tous, une paix juste et durable pour satisfaire leurs aspirations légitimes, préconisant des attitudes de compromis conformes aux exigences de la justice.
Vis-à-vis d'Israël et des Israéliens, le voyage est un grand succès. Les Israéliens ont considéré qu'il s'agissait d'une visite historique. Jean Paul II a su se frayer un chemin vers les coeurs, et les juifs se sentent réhabilités aux yeux de l'Eglise. Le Premier Ministre, E. Barak est allé jusqu'à déclarer : "Israël n'a plus rien à demander à l'Eglise catholique". Bien sûr les juifs ultra-religieux ont ignoré le voyage, mais ils sont très minoritaires.

Achoppement

Concernant le processus de paix entre Palestiniens et Israël, le Pape ne s'est pas posé en médiateur : il n'avait ni l'ambition, ni l'illusion de faire avancer ce processus. Pour ce qui est de Jérusalem où Israéliens et Palestiniens avaient chacun affirmé leurs positions divergentes, le Pape n'a pas voulu polémiquer; il a simplement mentionné que c'est la ville sainte où doit s'exercer la liberté des religions.
Dans le dialogue oecuménique, Jean Paul II n'a pas obtenu de grands résultats même s'il a fait appel à une meilleure entente entre les religions. La réponse des orthodoxes a été très décevante et le dialogue avec l'islam n'a pas été facile, ponctué de nombreux incidents aux cours des cérémonies.
Jean Paul II a déclaré qu'il fallait puiser dans nos traditions religieuses respectives la sagesse et la motivation supérieure pour l'entente et le respect, qu'il ne fallait pas imposer ses idées. Il a insisté sur l'entente nécessaire entre les trois religions pour faire régner la paix.

Confiance retrouvée

Les dix mille catholiques vivant en Terre sainte, dont le nombre ne cessait de se réduire , ont été confortés par les paroles du Pape et ils ont retrouvé la confiance qu'ils avaient perdue.
Très risqué au départ, ce pèlerinage est donc un grand succès. Sur tous les sujets abordés, le Pape aura montré à l'humanité une voie spirituelle commune, une éthique, une démarche pour surmonter les divergences. Cet événement ouvre une ère nouvelle dans les relations entre chrétiens et juifs et il laissera des traces profondes.

Notes de François Treilhou

Voir aussi l'exposé du 18. 01. 2000 de J. B. Raimond, ancien ministre des affaires étrangères sur "Jean Paul II, un Pape au cœur de l'histoire" (RSF mars 2000).